UN JOUR, UN TEXTE # 1018

VENDREDI 17 FÉVRIER

Pas de retour vers le Passé

Le cordon ombilical
ne peut pas être recousu
et transmettre la vie
à nouveau.

Nos larmes ne sèchent jamais
tout à fait.

Le fantôme qu’est devenu notre premier baiser
hante nos bouches
gommées par
l’oubli.

Tokyo, le 19 juin 1976

Richard BRAUTIGAN (1935-1984)
Journal japonais (1978), Éditions 10/18, 1993

[Texte découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2017/02/13/quelques-poemes-de-richard-brautigan/

UN JOUR, UN TEXTE # 1017

JEUDI 16 FÉVRIER

MON CŒUR SOUPIRE

De bonne foi, sans tromperie,
J’aime la plus belle et meilleure.
Mon cœur soupire, mes yeux pleurent,
De trop l’aimer pour mon malheur.
Mais qu’y puis-je si l’amour m’a pris,
Si la prison où il m’a mis
A pour seule clé la merci
Qu’en elle je ne trouve point ?
Cet amour me blesse le cœur
D’une saveur si gente et douce
Que si cent fois par jour je meurs
Cent fois la joie me ressuscite.
C’est un mal de si beau semblant
Que je le préfère à tout bien,
Et puisque le mal m’est si doux,
Quel bien pour moi après la peine !

Bernard de VENTADOUR (1125 – vers 1195)

[Source : souvenir personnel, texte retrouvé sur le site « Arbrealettres », voir le lien ci-dessous]
https://arbrealettres.wordpress.com/2015/01/03/mon-coeur-soupire-bernard-de-ventadour/

UN JOUR, UN TEXTE # 1016

MERCREDI 15 FÉVRIER 

LA MORT VIENDRA ET ELLE AURA TES YEUX

La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets.

Cesare PAVESE (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1945), Gallimard , 2007
Traduit de l’italien par Gilles de Van

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1015

MARDI 14 FÉVRIER

OSTINATO (extrait)

Sans doute eût-il fallu, pour garder en soi un fond de gaieté, ne rien voir du monde ni entendre qui vienne de son versant le plus sombre, rien que les éclaircies au sommet et la musique parfois d’une ineffable beauté, mais c’est là encore rêver tout haut, car croirait-on avoir occulté l’innommable qu’il bondirait hors de l’ombre pour rentrer le rire dans la gorge.

Louis-René DES FORÊTS (1918-2000)
Ostinato, Mercure de France, 1997

[Texte découvert sur le site « Esprits nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/desforets/desforetslouisrene.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1014

LUNDI 13 FÉVRIER

CROYEZ-VOUS QU’IL SUFFISE DE NAÎTRE POUR CHANTER, ET DE MOURIR POUR VIVRE ?

Croyez-vous qu’il suffise de naître pour chanter,
et de mourir pour vivre ?
Je suis né de la chair comme le vin du diable
avait jailli des trous forés dans une table –
je suis né de rien,
et cependant, plus tard dans la chair de la femme
j’ai cherché cette chose amère et emmêlée,
l’obscure volupté qui m’a ouvert les yeux.
Mais comment cette chair devient esprit, le sais-je,
comment le lait se transforme en paroles
et le sang en angoisse
et comment la matière se mue en désespoir ?
Je flottais sans souci sur les fleuves du sang
quel pêcheur à la ligne s’est pris à ma dorure
pour me jeter dans un filet sale et humide
avec d’autres vivants, prisonniers comme moi,
réveillés comme moi aux pires solitudes,
privés de leur milieu salin ?

Je sors sur le balcon et je crie : Arrêtez !
Qui se souvient encore de son pays natal ?
Cette terre n’est pas à nous,
la lumière n’est qu’une cage
et le temps qu’un fouet,
nous ne sommes que des esclaves
nos outils chantent-ils,
chante-t-il le travail
et nos poumons jumeaux respirent-ils jamais ?

Je me souviens : j’habitais le pays des paresses,
les maelströms y chantaient sur les bords.
De grands oiseaux de songe y déposaient leurs œufs
de feu et de l’eau conjugués.

Benjamin FONDANE (1898-1944)
Titanic (1944) in Le Mal des Fantômes, Verdier, 2006

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1013

DIMANCHE 12 FÉVRIER

SOIS CONFIANT

Le comprends-tu ? Tu as compris.
Tu recommences ? Et tu recommences encore.
Assieds-toi. Ne regarde pas en arrière. En avant !
En avant. Lève-toi. Un peu plus. C’est la vie.
C’est le chemin. Tu as le front couvert de sueurs, d’épines, de poussière d’amertume, sans amour, sans lendemain ?…
Continue, continue à monter. Tu y es presque. Oh, comme tu es jeune.
Comme tu es jeune, super jeune, un nouveau-né. Quel ignorant.
Entre tes cheveux gris qui tombent sur ton front brillent tes clairs yeux bleus,
tes lents yeux purs, restés là sous un certain voile.
Oh, n’hésite pas et relève-toi. Relève-toi encore. Que veux-tu ?
Prends ton bâton de frêne blanc et appuie-toi. Un bras à ton côté tu souhaiterais. Regarde-le.
Regarde-le, ne le sens-tu pas ? Là, subitement, il est calme. C’est une forme silencieuse.
C’est à peine si la couleur de sa tunique le distingue. Et a ton oreille un mot non prononcé.
Un mot sans musique, même si toi tu l’entends.
Un mot chargé de vent, de brise fraîche. Qui bouge tes vêtements usés.
Qui doucement aère ton front. Qui sèche ton visage,
qui essuie la trace de ces larmes.
Qui lisse, frôle à peine tes cheveux gris maintenant à l’approche de la nuit.
Prends ce bras blanc. Que tu connais à peine mais que tu reconnais.
Redresse-toi et regarde la ligne bleue de l’incroyable crépuscule,
la ligne de l’espérance à la limite de la terre.
Et avec de grands pas sûrs, redresse-toi, et là soutenu, confiant, seul, entame ta marche…

Vicente ALEIXANDRE (1898-1984)
Traduit de l’espagnol par Isabelle Scrivat

[Texte découvert sur le site « Camino Latino », voir le lien ci-dessous]
http://www.camino-latino.com/spip.php?article335

UN JOUR, UN TEXTE # 1012

SAMEDI 11 FÉVRIER

POÈME

Le ciel semble
tout à coup trop profond
et l’horizon
trop large

Il faut que la lumière
dure
entre le divin et le néant
le temps d’un éblouissement

Marie-Josée CHRISTIEN (née en 1957)
Entre-temps précédé de Temps composés, Éditions Sauvages, 2016

[Texte découvert dans Ouest-France, N°22076, 11-12 février 2017]

UN JOUR, UN TEXTE # 1011

VENDREDI 10 FÉVRIER

ODE À UN ROSSIGNOL (extraits)

Fuir ! Fuir ! m’envoler vers toi,
Non dans le char aux léopards de Bacchus,
Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,
Même si le lourd cerveau hésite :
Je suis déjà avec toi ! Tendre est la nuit,
Et peut-être la Lune-Reine sur son trône,
S’entoure-t-elle déjà d’une ruche de Fées, les étoiles ;
Mais je ne vois ici aucune lueur,
Sinon ce qui surgit dans les brises du Ciel
À travers les ombres verdoyantes et les mousses éparses.

Je ne peux voir quelles fleurs sont à mes pieds,
Ni quel doux parfum flotte sur les rameaux,
Mais dans l’obscurité embaumée, je devine
Chaque senteur que ce mois printanier offre
À l’herbe, au fourré, aux fruits sauvages ;
À la blanche aubépine, à la pastorale églantine ;
Aux violettes vite fanées sous les feuilles ;
Et à la fille aînée de Mai,
La rose musquée qui annonce, ivre de rosée,
Le murmure des mouches des soirs d’été.


À présent, plus que jamais, mourir semble une joie,
Oh, cesser d’être − sans souffrir − à Minuit,
Au moment où tu répands ton âme
Dans la même extase !
Et tu continuerais à chanter à mes oreilles vaines
Ton haut Requiem à ma poussière.

Immortel rossignol, tu n’es pas un être pour la mort !
Les générations avides n’ont pas foulé ton souvenir ;
La voix que j’entends dans la nuit fugace
Fut entendue de tout temps par l’empereur et le rustre :
Le même chant peut-être s’était frayé un chemin
Jusqu’au cœur triste de Ruth, exilée,
Languissante, en larmes au pays étranger ;
Le même chant a souvent ouvert,
Par magie, une fenêtre sur l’écume
De mers périlleuses, au pays perdu des Fées.

Perdu ! Ce mot sonne un glas
Qui m’arrache de toi et me rend à la solitude !
Adieu ! L’imagination ne peut nous tromper
Complètement, comme on le dit − ô elfe subtil !
Adieu ! Adieu ! Ta plaintive mélodie s’enfuit,
Traverse les prés voisins, franchit le calme ruisseau,
Remonte le flanc de la colline et s’enterre
Dans les clairières du vallon :
était-ce une illusion, un songe éveillé ?
La musique a disparu : ai-je dormi, suis-je réveillé ?

John KEATS (1795-1821)
Ode à un rossignol (1819) in Les Odes, Arfuyen, 1996
Traduit de l’anglais par Alain Suied

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Keats-Les-Odes-La-Belle-Dame-sans-merci/53411

UN JOUR, UN TEXTE # 1010

JEUDI 9 FÉVRIER

PAR LA FONTAINE DE MA BOUCHE (extrait)

Je te donne un corps fait de baisers
sculpté de caresses
hâlé de soleil
qui désire
qui embrasse
et jouit

je te donne deux bras
je te donne des mains
des doigts
je te donne deux jambes
je te donne un nid
je te donne un dos

je te donne
je te donne

une âme

Maram AL-MASRI (née en 1962)
Par la fontaine de ma bouche, Éditions Bruno Doucey, 2011

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Al-Masri-Par-la-fontaine-de-ma-bouche/253325

UN JOUR, UN TEXTE # 1009

MERCREDI 8 FÉVRIER

LE PHÉNIX (extrait)

Toutes les choses au hasard
Tous les mots dits sans y penser
Et qui sont pris comme ils sont dits
Et nul n’y perd et nul n’y gagne

Les sentiments à la dérive
Et l’effort le plus quotidien
Le vague souvenir des songes
L’avenir en butte à demain

Les mots coincés dans un enfer
De roues usées de lignes mortes
Les choses grises et semblables
Les hommes tournant dans le vent

Muscles voyants squelette intime
Et la vapeur des sentiments
Le cœur réglé comme un cercueil
Les espoirs réduits à néant

Tu es venue l’après-midi crevait la terre
Et la terre et les hommes ont changé de sens
Et je me suis trouvé réglé comme un aimant
Réglé comme une vigne

À l’infini notre chemin le but des autres
Des abeilles volaient futures de leur miel
Et j’ai multiplié mes désirs de lumière
Pour en comprendre la raison

Tu es venue j’étais très triste j’ai dit oui
C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde
Petite fille je t’aimais comme un garçon
Ne peut aimer que son enfance

Avec la force d’un passé très loin très pur
Avec le feu d’une chanson sans fausse note
La pierre intacte et le courant furtif du sang
Dans la gorge et les lèvres

Tu es venue le vœu de vivre avait un corps
Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres
Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glacons
Comme un œil qui voit clair

L’herbe fine figeait le vol des hirondelles
Et l’automne pesait dans le sac des ténèbres
Tu es venue les rives libéraient le fleuve
Pour le mener jusqu’à la mer

Tu es venue plus haute au fond de ma douleur
Que l’arbre séparé de la forêt sans air
Et le cri du chagrin du doute s’est brisé
Devant le jour de notre amour

Gloire l’ombre et la honte ont cédé au soleil
Le poids s’est allégé le fardeau s’est fait rire
Gloire le souterrain est devenu sommet
La misère s’est effacée

La place d’habitude où je m’abêtissais
Le couloir sans réveil l’impasse et la fatigue
Se sont mis à briller d’un feu battant des mains
L’éternité s’est dépliée

Ô toi mon agitée et ma calme pensée
Mon silence sonore et mon écho secret
Mon aveugle voyante et ma vue dépassée
Je n’ai plus eu que ta présence

Tu m’as couvert de ta confiance.

Paul ÉLUARD (1895-1952)
Le Phénix, Seghers, 1951

[Source : lecture personnelle]