UN JOUR, UN TEXTE # 1562

MARDI 14 AOÛT 2018

LA MER MAUVAISE

J’aime entendre la pluie tomber sur la campagne,
Le tonnerre lointain, le silence mouillé.
J’aime entendre la nuit vivre endormie ;
la porte
Gémir contre l’étable
où bougent encor, sous
Les toiles d’araignées, de vieilles peurs mal mortes ;
Et l’écho des sabots de chevaux disparus.
J’aime entendre le vent quand se heurtent les arbres
Dans la hauteur du ciel ;
la marche des nuages ;
L’appel d’une âme en peine auquel un chien répond ;
Et, plus que tout, battre la coque, à grands coups sourds,
Grondante de tous ses abîmes, la mer mauvaise.

Louis BRAUQUIER (1900-1976)
Je connais des îles lointaines (Poésies complètes), La Table ronde, 2001

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/10/louis-brauquier-un-po%C3%A8te-de-grand-large.html

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UN JOUR, UN TEXTE # 1561

LUNDI 13 AOÛT 2018

IL Y A

Il y a,
Des brassées d’étoiles dans nos bras,
Des poignées de rêves dans nos poings,
Des passages déroutés dans nos pas,
De la poussière d’ange à tes paupières,
Du rouge d’amante à tes joues,
De la sueur de femme à tes hanches,
Du ressac de bacchante entre tes cuisses,
De l’imprévu toujours,
De l’inconnu n’importe où,
Des rendez vous partout,
Et puis encore le souffle au large,
Et puis encore la fièvre au front,
Et puis encore l’amour sans fin.

André VELTER (née en 1945)
L’Amour extrême et autres poèmes, Gallimard, 2007

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1560

DIMANCHE 12 AOÛT 2018

PREMIÈRE ÉGLOGUE (extrait)

(…)
Le ciel en ma douleur
a eu la main lourde,
qu’à d’éternelles larmes
en triste solitude il me veut condamner ;
et mon plus grand regret, c’est de me voir lié
à cette vie pesante et ennuyeuse,
tout seul, désemparé,
aveugle sans lumière en prison ténébreuse…
(…)

Garcilaso DE LA VEGA (1503-1536)
Fragments des plaintes de Nemoroso
Traduit de l’espagnol par ?

[Texte découvert sur la chaîne youtube « VivreLivre », voir le lien ci-dessous]

La version dans la langue d’origine :

(…)
El cielo en mis dolores
cargó la mano tanto
que a sempiterno llanto
y a triste soledad me ha condenado :
y lo que siento más es verme atado
a la pesada vida y enojosa,
solo, desemparado
ciego, sin lumbre en cárcel tenebrosa
(…)

UN JOUR, UN TEXTE # 1559

SAMEDI 11 AOÛT 2018

FEU FOU

Feu désert
feu des nuits sans même une eau limpide
dans le blanc de l’œil
feu de paille et de boue
feu stérile
feu pourri
nous aurions pu te détruire
te faire rendre ta dernière étincelle
te prendre à la gorge et t’étouffer
t’éteindre
ou te disperser en plusieurs foyers
que nous aurions ensuite foulés du pied
mais nous avions besoin de ta chaleur
et de ta lueur
pour habiter nos ombres glaciales

la poudre d’encre dans nos veines nous affaiblissait
et par-dessus tout nous pesait cette obscurité
dans laquelle il nous fallait regrouper notre être
sans cesse écartelé aux quatre vents de l’opaque

et toi
feu idiot
tu brûlais tout sans voir et sans savoir
nos pires erreurs et nos lettres d’espoir
tu nous brûlais les paupières
tu nous brûlais la poitrine
nos châteaux de cartes et nos ignobles ruines

feu idiot
feu fou
tu te jouais de nous
mais dans ton ombre déjà nous préparions ta cendre.

Roland GIGUÈRE (1929-2003)
La Main au feu (1949-1968), Typo, 2003

[Texte découvert sur le site « Agonia », voir le lien ci-dessous]
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13955217/Feu_Fou

UN JOUR, UN TEXTE # 1558

VENDREDI 10 AOÛT 2018

JAMAIS JE NE POURRAI

Jamais jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps
que d’autres n’auront pas le sommeil et l’abri
ni jamais vivre de bon cœur tant qu’il faudra que d’autres
meurent qui ne savent pas pourquoi
J’ai mal au cœur mal à la terre mal au présent
Le poète n’est pas celui qui dit Je n’y suis pour personne
Le poète dit J’y suis pour tout le monde
Ne frappez pas avant d’entrer
Vous êtes déjà là
Qui vous frappe me frappe
J’en vois de toutes les couleurs
J’y suis pour tout le monde
Pour ceux qui meurent parce que les juifs il faut les tuer
pour ceux qui meurent parce que les jaunes cette race-là c’estfait pour être exterminé
pour ceux qui saignent parce que ces gens-là ça ne comprend que la trique
pour ceux qui triment parce que les pauvres c’est fait pour travailler
pour ceux qui pleurent parce que s’ils ont des yeux eh bien c’est pour pleurer
pour ceux qui meurent parce que les rouges ne sont pas de bons Français
pour ceux qui paient les pots cassés du Profit et du mépris des hommes

Mon amour ma clarté ma mouette mon long cours
Depuis dix ans je t’aime et par toi recommence
Me change et me défais et me libère
Mon amour mon pensif et mon rieur ombrage
En t’aimant j’ouvre grand les portes de la vie
Et parce que je t’aime je dis
Il ne s’agit plus de comprendre le monde
Il faut le transformer
Je te tiens par la main
La main de tous les hommes.

Claude ROY (1915-1997)
Les Circonstances in Poésies, Gallimard, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1557

JEUDI 9 AOÛT 2018

À SOI-MÊME

Pour toujours prenne fin
Ta fatigue, mon coeur. Mon ultime illusion
Est morte, que j’ai crue qui serait sans fin.
Morte. Et me souvenant des rêves les plus chers,
Je sens bien que l’espoir s’est éteint en moi,
Mais même et plus encore le désir.
Repose, pour toujours. Tu as assez battu.
Rien ne mérite tes fièvres. D’aucun soupir
N’est digne cette terre. Amertume et ennui
Est la vie, et jamais rien d’autre. Et boue est le monde.
Apaise-toi, maintenant. Désespère
Une dernière fois. A l’espèce humaine
Le destin n’a donné que de mourir. Méprise
Qui tu es, désormais. Méprise la nature,
Cette force brutale qui préside
En secret au malheur universel. Méprise
L’infinie vanité de tout ce qui est.

Giacomo LEOPARDO (1798-1837)
?

[Texte découvert sur le site « beauty will save the wolrd », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2008/05/26/a-soi-meme-giacomo-leopardi/

UN JOUR, UN TEXTE # 1556

MERCREDI 8 AOÛT 2018

BLANC SUR BLANC (XXXVIII)

Pour la blancheur des oiseaux il est déjà tard,
seule la mort ne meurt de ce côté du mur,
seule la mort
ne brûle pas ses vaisseaux.

Dans le ciel déchiré une lumière sourde
s’échappe blessée,
n’éclaire presque plus la main vacillante,
répand le miel sur le sol.

C’est à la lisière de la nuit
que les sentiers desserrent les nœuds,
et qu’une voix d’enfant
réclame un cordon pour nouer le silence.

Ou la parole – lieu d’oubli.

Eugénio de ANDRADE (1923-2005)
Blanc sur blanc, Gallimard, 2004
Traduit du portugais par Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1555

MARDI 7 AOÛT 2018

D’UNE NUIT NOIRE ET BLANCHE (XI)

(…)
Sans doute n’errait-il qu’à la recherche d’une rive
qui n’eût non plus que l’horizon des soleils abîmés
de limites, mais qui fût d’île ou d’étoile hâtive
pour en finir avec l’épais brouillard devant les yeux.
Sans doute sauvait-il à son insu la part de Dieu
en inventant ce vide où tout se jette après brisure,
le vase du monde et la sensitive du néant,
tout moins cela lui comblerait le vide outre-mesure.
Sans doute restait-il le plus fidèle en se défiant
de quelque amour trop semblable amour, et le plus sage
en provoquant le face à face avec l’obscur visage dont il se plaint cette nuit qu’on ne l’ait pas reconnu à son heure !
Et voici soudain noire et blanche la route devant lui comme au temps du sang à vif du sel à nu quand il s’impatientait d’espérance sans doute.

Luc ESTANG (1911-1992)
D’une nuit noire et blanche, Gallimard, 1962

[Texte découvert sur la chaîne youtube « VivreLivre », voir le lien ci-dessous]

UN JOUR, UN TEXTE # 1554

LUNDI 6 AOÛT 2018

À UN POÈTE MINEUR

La tristesse qui guette à l’heure où le jour fuit
Te demandait un vers. Tu voulus d’une lente
Ligne lier ton nom à la date dolente
Où l’or va se mêlant à l’imprécise nuit.
Dans la lueur qui se soumet et qui s’échange
De quel amour tu dus polir l’étrange vers
Qui, jusqu’à la dispersion de l’univers,
Saurait seul confirmer l’heure d’azur étrange !
Y parvins-tu jamais ? De toi, mon vague aîné,
Que savoir et que dire ? Es-tu mort ? Es-tu né ?
Mais je veux que l’oubli rende à ma solitude
L’ombre légère de ta vie, et ton espoir,
Embué par le mien d’un peu de lassitude,
Qu’en quelques mots humains puisse tenir le soir.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
L’Autre, le Même (1964) in Œuvre poétique, Gallimard, 1970
Traduit de l’espagnol par Ibarra

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1553

DIMANCHE 5 AOÛT 2018

MÈRE

Je te porte sur mon front
comme une blessure qui ne se ferme.
Elle n’est pas toujours douloureuse. Et le cœur ne s’en écoule pas mort.
Parfois seulement, je suis soudain aveugle et j’ai un goût de sang dans la bouche.
Un homme parle

Un homme parle :
Ici-bas n’est pas de consolation. Vois,
la campagne s’éveille aussi de ses fièvres.
A peine quelques dahlias étincellent encore.
Elle est là, dévastée
comme après un combat équestre. J’entends en mon sang retentir un départ.
Oh, toi, mes yeux s’enivrent déjà
de la teinte bleutée des collines lointaines, Déjà je sens un frôlement sur mes tempes.

Gottfried BENN (1886-1956)
Choix de poèmes, Seghers, 1965
Traduit de l’allemand par Jean-Charles Lombard

[Texte découvert sur le site « de paysage en paysage », voir le lien ci-dessous]
pessimisme, cynisme et ambiguïté : Gottfried Benn, poète expressionniste et dermatologue