UN JOUR, UN TEXTE # 1626

MERCREDI 17 OCTOBRE 2018

PLUS GRANDS QUE NOS CORPS…

plus grands que nos corps
nous ne dormons plus
qu’à la verticale

quand la nuit se referme
sur nos peaux en état d’alarme
nous pratiquons des entailles

pour nous calmer nous mettre à l’abri des épidémies de médecins drogués dur et des raz-de-marée nous allons dehors nous réchauffer aux portes des tavernes incendiées nous racontons des légendes au bord du feu nous parlons du futur avec une voix rassurante un chandail de laine sur les épaules et une Kalachnikov flambant neuve dans le sang

les enfants apprennent ainsi
que nous sommes des vautours dépeçant
des chatons dans les rues commerciales

attention danger
nous contenons en nous
toute la foudre qui dort

heureusement pour nous pendre
il y a les avions

les vents
et les patrouilles d’oiseaux

les plus forts iront en enfer les autres derrière les barreaux d’une belle maison avec vue sur un ciel constellé d’usines un ciel brûlé de lumière bouillie

dans nos bouches la vie devient goudron
mourons de rire pour en finir

avec la pâleur parfumée des édifices
l’élégance des papillons mécaniques

François GUERRETTE (né en 1986)
Pleurer ne sauvera pas les étoiles, Poètes de brousse, 2012

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/plus-grands-que-nos-corps

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UN JOUR, UN TEXTE # 1625

MARDI 16 OCTOBRE 2018

TU ES COMME UNE TERRE

Tu es comme une terre
que personne jamais n’a nommée.
Tu n’attends rien
si ce n’est la parole
qui jaillira du fond
comme un fruit dans les branches.
Un vent vient jusqu’à toi.
Arides et fanées, des choses
t’encombrent et vont au gré du vent.
Membres et mots anciens.
Tu trembles dans l’été.

Cesare PAVESE (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1950), Gallimard , 1969
Traduit de l’italien par Gilles de Van

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1624

LUNDI 15 OCTOBRE 2018

JE ME SUIS LEVÉ

Je me suis levé
je suis debout dans le soleil et je marche
je marche à la vie à la lutte à la victoire
me voici prêt à vivre désormais comme il convient
à un homme sain et fier et modeste
comme il convient à un pauvre nègre qui a beaucoup
souffert non pas désolé mais consolé non pas déserté
mais délesté de tout ce qui comprime qui alourdit l’esprit
le cœur le corps et j’ai tout oublié sauf les minutes heureuses

sauf les minutes de l’espérance et du courage j’ai tout oublié
de mes souffrances sauf ma vendange et ma moisson non pas résigné
mais désigné pour cette conquête que je veux belle pour cet amour
que je veux grand sans faux pas comme sans faiblesse sans pitié

comme sans remords sans regret et sans honte et sans mensonges
je me suis lavé de toute la vie et le monde ruisselle sur moi
et je sens dans ma chair neuve le frémissement du vent la chaleur
même du soleil la lune éclaire mes rêves de son abat-jour nostalgique

et je bois aux mamelles de l’azur l’air pur de l’allégresse

ô raison plus grande de l’univers toi qui es en moi autour de moi
au-dessus de moi en dessous de moi toi qui me préserves de toute folie

et de toute souillure et de toute défaillance soutiens-moi

toujours dans cette violence et dans cette paix tranquille et douce
et donne-moi enfin cet équilibre serein si proche du pur bonheur
ô toi raison ma sévère sagesse guide-moi sans relâche vers la beauté
du jour plus magnifique chaque instant œil de lumière où se nourrit

le feu aussi limpide et clair que la source apaisante où je me désaltère à bouche assoiffée.

Georges DESPORTES (1921-2016)
Les Marches souveraines, 1956

[Texte découvert sur le blog « Akia », voir le lien ci-dessous]
http://akia.eklablog.fr/transfiguration-georges-desportes-a127736288

UN JOUR, UN TEXTE # 1623

DIMANCHE 14 OCTOBRE 2018

PEUPLE INHABITÉ

J’habite un espace où le froid triomphe de l’herbe, où la grisaille règne en lourdeur sur des fantômes d’arbres.

J’habite en silence un peuple qui sommeille, frileux sous le givre de ses mots.
J’habite un peuple dont se tarit la parole frêle et brusque.

J’habite un cri tout alentour de moi —
pierre sans verbe —
falaise abrupte —
lame nue dans ma poitrine l’hiver.

Une neige de fatigue étrangle avec douceur le pays que j’habite.
Et je persiste en des fumées.
Et je m’acharne à parler.
Et la blessure n’a point d’écho.
Le pain d’un peuple est sa parole.
Mais point de clarté dans le blé qui pourrit.
J’habite un peuple qui ne s’habite plus.

Et les champs entiers de la joie se flétrissent sous tant de sécheresse et tant de gerbes reniées.

J’habite un cri qui n’en peut plus de heurter, de cogner, d’abattre ces parois de crachats et de masques.

J’habite le spectre d’un peuple renié comme fille sans faste.

Et mes pas font un cercle en ce désert. Une pluie de visages blancs me cerne de fureur.

Le pays que j’habite est un marbre sous la glace.

Et ce pays sans hommes de lumière glisse dans mes veines comme femme que j’aime.

Or je sévis contre l’absence avec, entre les dents, une pauvreté de mots qui brillent et se perdent.

Yves PRÉFONTAINE (né en 1937)
Pays sans paroles, L’Hexagone, 1967

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/videos/genevieve-cantin-peuple-inhabite-de-yves-prefontaine

UN JOUR, UN TEXTE # 1622

SAMEDI 13 OCTOBRE 2018

DANS RESPIRER

Dans respirer m’a dit Goethe il y a deux grâces
l’air qu’on s’incorpore et celui qu’on lâche
la peine que j’ai moi c’est à rendre l’âme
l’âme que l’air m’a prêtée j’oublie d’expirer
pour que j’y consente il faut au moins
le calme d’un sous-bois la nage
ou l’obstination d’une course lente

Un ventre vous crache à l’air libre on vous gifle
cri oblige on fera qu’il accepte
le petit salaud d’avaler puis de relâcher
attrape et souviens-toi que tu es souffle
savez-vous comment les cogneurs vous nomment
l’oublieux bébé qui tarde à l’ouvrir
étonné disent-ils il arrive étonné

Là ils parlent de moi qui m’étonne encore
malgré mon long passé dans la respiration
un rien m’éberlue un rien m’asphyxie
peut-être je me souviens de ce premier cri
à moins qu’ils aient cogné un peu trop fort
sur moi qui fais le bègue à la moindre alerte
moi qui fais le muet dès qu’on me regarde

Ah le plaisir brutal de bâiller sous les arbres
et celui de vider le sac à air tout un dimanche
à fond perdu dans la chambre d’ennui
mais c’est vrai que pour aller au bout des souffles
il faut une musique au large de soi
qui vous insuffle et lente vous soulève
l’ange qu’elle offre est un chanteur

Je suis né poumon comme tout le monde
la grâce attendue tardait à venir
jusqu’au jour où pour mieux m’entendre
j’ai marché mot à mot sur des pages au hasard
voilà que d’un seul coup ça respirait tranquille
j’avais trouvé je continue j’inspire
j’expire calmement sous le vent des paroles

Ludovic JANVIER (1934-2016)
La Mer à boire, Gallimard, 1987

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1621

VENDREDI 12 OCTOBRE 2018

JE NE MEURS PAS POUR UNE NOBLE CAUSE

Je ne meurs pas pour une noble cause
Et tous les diables et toutes les fables
N’ont pas sourire plus inhumain
Que cette volée de ciel noir
À travers ma figure
Je ne meurs pas pour une noble cause
Une belle plaie de mercurochrome
Contre le mur
Comme un faux incendie
Comme une bouche qui ne vient pas à terme
Allez, va ! Gentils lapidaires !
Vous ne lapiderez de vos diamants et saphirs
Que les angles jaunes
Où vous vous abritez
Je ne meurs pas pour une noble cause
Je vous l’ai déjà dit
Car il pleut très souvent
Et je n’ai d’autre protection
Que la grimace des faux-jours
Où il faut bien que je reconnaisse
Un terrible sourire
Plus doux que l’infini des verres d’alcool
Plus chauds que ma tête
Roulant dans des abîmes tapissés de tessons
Je ne meurs pas pour une noble cause
Et vous souriez de pitié
Du fond de la grimace universelle.

Gérald NEVEU (1921-1960)
Une Solitude essentielle, Guy Chambelland, 1972

[Texte découvert sur le site « Florilège », voir le lien ci-dessous]
http://www.florilege.free.fr/florilege/neveu/jenemeur.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1620

JEUDI 11 OCTOBRE 2018

LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX

Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
Baise-les longuement, car ils t’auront donné
Tout ce qui peut tenir d’amour passionné
Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.

Sous l’immobile éclat du funèbre flambeau,
Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
Pour que s’imprime et dure en eux la seule image
Qu’ils garderont dans le tombeau.

Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains,
Et que près de mon front, sur les pales coussins,
Une suprême fois se repose ta joue.

Et qu’après je m’en aille au loin avec mon cœur
Qui te conservera une flamme si forte
Que même à travers la terre compacte et morte
Les autres morts en sentiront l’ardeur.

Émile VERHAEREN (1855-1916)
Les Heures du soir, 1911

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1619

MERCREDI 10 OCTOBRE 2018

LE DOMAINE PRIVÉ – MARGUERITE

Ici repose un cœur en tout pareil au temps
Qui meurt à chaque instant de l’instant qui commence
Et qui se consumant de sa propre romance
Ne se tait que pour mieux entendre qu’il attend

Rien n’a pu l’apaiser jamais ce cœur battant
Qui n’a connu du ciel qu’une longue apparence
Et qui n’aura vécu sur la terre de France
Que juste assez pour croire au retour du printemps

Avait-elle épuisé l’eau pure des souffrances
Sommeil ou retrouvé ses rêves de vingt ans
Qu’elle s’est endormie avec indifférence

Qu’elle ne m’attend plus et non plus ne m’entend
Lui murmurer les mots secrets de l’espérance
Ici repose enfin celle que j’aimais tant

Louis ARAGON (1897-1982)
La Diane française, Seghers, 1946

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1618

MARDI 9 OCTOBRE 2018

BRÛLE

Tes os sont lourds peut-être,
mais tes mots aériens ;
la flamme de tes rêves
les dissipe en fumée.
Frida l’élue soulève
ton corps époumoné,
carcasse de mal-être
flanquée d’amour belgien.

Le phrasé de ta voix
obsède à jamais Bruges
qui, sous un ciel pesant,
fait valser sa tristesse,
et ton accent flamand
berce les nuits d’ivresse
des marins qui se noient
comme soir de déluge.

Les murs du vent pour toi
décordent les guitares,
à l’heure salutaire
où le rideau se ferme.
Mais même mort tu frères,
humain de l’âme au derme,
et ton cœur noir flamboie
le chagrin des départs.

LE « WEBMESTRE »
Tous feux éteints, Le Manuscrit, 2010

UN JOUR, UN TEXTE # 1617

LUNDI 8 OCTOBRE 2018

Hommage à Jacques Brel N°30

LE PLAT PAYS

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l’est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d’ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien.

Jacques BREL (1929-1978)
Album « Les Bourgeois », Barclay, 1962

[Source : écoute personnelle]