UN JOUR, UN TEXTE # 2255

DIMANCHE 29 MARS 2020

LA VRAIE VIE

Il n’y a pas d’ailleurs, la vraie vie est ici. La vraie vie c’est les nuages qui nous fuient, l’amour qui nous néglige, les soleils à contretemps et les ciels à moitié dépolis. C’est les ongles rongés dans les salles d’attente combles, et vouloir le plein jour au milieu de la nuit. La vraie vie, c’est d’ignorer l’avenir, d’oublier le passé, de passer à travers le présent trop friable sans pouvoir en garder une miette.
La vraie vie, cette corvée, c’est du plein et du vide, des plages de silence, des parasites et des interférences, et parfois le miracle ordinaire d’une joie pure.

Marie-Anne BRUCH (née en 1971)
La Poésie cent ans après Apollinaire, La Maison de Poésie / Proverbe, 2018

[Texte découvert sur le site de l’auteure elle-même « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2019/02/

UN JOUR, UN TEXTE # 2254

SAMEDI 28 MARS 2020

C’EST À DIRE (extrait)

si
vaste

était le mystère
de la vie

si
profonde
l’anxiété
qu’elle
véhiculait

que
presque sans raison
nous demeurions émotifs

sans raison ai-je dit

simplement
comme des âmes singulières
doutant de tout
surtout d’elles-mêmes

ainsi se faufilaient les ans
si profond étant notre étrange désir de vivre

Franck VENAILLE (1936-2018)
C’est à dire, Mercure de France, 2012

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Franck-Venaille/59455/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 2253

VENDREDI 27 MARS 2020

TON CORPS D’ALTITUDE (extrait)

Comment jeter encore un regard dans la tourmente où plus rien ne peut s’égarer ? Poursuivre sans savoir quel seuil a été franchi, ni si le pied a pris appui de l’autre côté du mirage.

Le crédit du hasard est épuisé. L’aura de la magie s’est éteinte. Je retrouve la voie violente et sage de l’illumination, quand l’expérience est un corps de lumière qui traverse la glace et les déblais, les visages, les cendres jusqu’à la ferveur et au feu.

André VELTER (né en 1945)
L’amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, Gallimard, 2007

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2252

JEUDI 26 MARS 2020

DURER

Une rafale une seule
D’horizon à horizon
Et ainsi sur toute la terre
Pour balayer la poussière
Les myriades de feuilles mortes
Pour dépouiller tous les arbres
Pour dévaster les cultures
Pour abattre les oiseaux
Pour éparpiller les vagues
Pour détruire les fumées
Pour rompre l’équilibre
Du soleil le plus chaud
Fuyante masse faiblesse
Monde qui ne pèse rien
Monde ancien qui m’ignore
Ombre affolée
Je ne serai plus libre que dans d’autres bras.

Paul ÉLUARD (1895-1952)
Les Yeux fertiles (1936), Gallimard, 1951

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2251

MERCREDI 25 MARS 2020

LE VOYAGEUR DE MINUIT (extrait)

Le Voyageur de Minuit aimait à se retirer, à s’isoler, se taisant des jours entiers.
Il se laissait captiver des heures durant par la grâce d’un feuillage. Il goûtait sa danse dans les bras de la brise. Il ne se lassait pas du chant des oiseaux.
Il était fou, évidemment.
Certains pensèrent à l’enfermer.
D’autres s’y opposèrent. Il était fou, pour sûr, mais nullement dangereux ni susceptible de faire du tort à quiconque. Il divertissait les enfants et les simples. Et puis, il contait bien, le Madjnoûn : ses histoires, ses délires de fou déclenchaient l’hilarité.
Seuls les enfants étaient attentifs au fil secret de ses récits.
Seuls, ils écoutaient avec l’âme.
Seuls ils trouvaient un sens où les autres riaient.

Sayd Bahodine MAJROUH (1928-1988)
Le Voyageur de Minuit, Phébus, 1989
Traduit du persan par Serge Sautreau

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.fr

UN JOUR, UN TEXTE # 2250

MARDI 24 MARS 2020

ON DONNE CE QU’ON A

Le riche au pauvre, au froid automne,
Jette l’or où brille l’espoir :
Le mendiant lui fait l’aumône
Avec sa prière du soir !

L’Aube de sa paupière rose
Sur l’églantier épand ses pleurs :
L’églantier donne à l’aube éclose
Ses chants d’oiseau et ses senteurs !

Au goëland rasant l’écume
La vague offre un nid de corail :
L’oiseau laisse une blanche plume
Au flot que fend son bec d’émail.

Le peu qu’il a chacun le donne !
Enfant, c’est un baiser rieur :
Amant, des lilas en couronne :
Poëte, un écho de son cœur !

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898)
Entre quatre murs, Gallimard, 1954

UN JOUR, UN TEXTE # 2249

LUNDI 23 MARS 2020

JE ME SUIS RÉVEILLÉ (extrait)

On se réveille de son rêve
quand on crie

est-ce ainsi que commence ou s’achève
une vie ?

on naît comme on meurt de s’entendre
un peu trop

mais crie et chante, attise tes mots
sous la cendre

préfère à ton silence exsangue
les échos

de ce qui craque et germe dans ta gangue.

Robert MALLET (1915-2002)
Quand le miroir s’étonne, Gallimard, 1974

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2248

DIMANCHE 22 MARS 2020

LES RUMEURS DE BABEL (extrait)

cinquante et un pour cent de gens seuls
comme c’est pas possible
vivent
survivent

sous la peau d’un tambour

personne à qui parler
du bruit
qui les réveille

la nuit
le jour
nuit et jour

des bruits du dehors
qui se mélangent à leurs bruits du dedans
de leurs têtes

déjà épuisées
par les médicaments
les chagrins

les heures si pleines
de secondes
qui n’en finissent pas
de ne pas finir

Yvon LE MEN (née n 1949)
Les rumeurs de Babel, Dialogues, 2016

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2247

SAMEDI 21 MARS 2020

LES PLANCHES COURBES (extrait)

Ou si la foudre lente et calme du sommeil
Trace déjà ses signes dans des branches
Qu’une inquiétude agite, puis c’est trop sombre
Pour qu’on y reconnaisse des figures
Que ces arbres s’écartent, devant nos pas.
Nous avançons, l’eau monte à nos chevilles,
Ô rêve de la nuit, prends celui du jour
Dans tes deux mains aimantes, tourne vers toi
Son front, ses yeux, obtiens avec douceur
Que son regard se fonde au tien, plus sage,
Pour un savoir que ne déchire plus
La querelle du monde et de l’espérance,
Et qu’unité prenne et garde la vie
Dans la quiétude de l’écume, où se reflète,
Soit beauté, à nouveau, soit vérité, les mêmes
Étoiles qui s’accroissent dans le sommeil.

Yves BONNEFOY (1923-2016)
Les Planches courbes, Mercure de France, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2246

VENDREDI 20 MARS 2020

LA MAIN DE MA MÈRE

Je prenais la main de ma mère
Pour la serrer dans les deux miennes
Comme l’on prend une lumière
Pour s’éclairer quand les nuits viennent.

Ses ongles étaient tant usés,
Sa peau quelquefois sombre et rêche.
Pourtant je la tenais serrée
Comme on le fait pour une pêche.

Ma mère était toujours surprise
De me voir prendre ainsi sa main.
Elle me regardait, pensive,
Me demandant si j’avais faim.

Et, n’osant lui dire à quel point
Je l’aimais, je la laissais
Retirer doucement sa main
Pour me verser un bol de lait.

Maurice CARÊME (1899-1978)
?

[Texte découvert sur le site « MAURICE CARÊME », voir le lien ci-dessous]
http://www.mauricecareme.be/poemes.php