UN JOUR, UN TEXTE # 1316

MARDI 12 DÉCEMBRE 2017

DÉSAGRÉGER LE LANGAGE

Désagréger le langage
Mettre à nu la lumière des mots
Creuser l’ombre du ciel
Jusqu’à parvenir au cœur
De la matière opaque du monde
Et de ses cercles de ténèbres
Accroître ce qui s’est réduit
À l’espace ténu de la douleur
Siégeant sous la peau des blessures
Et dans la chair morte des pierres

François TEYSSANDIER (né en 1944)
Poème écrit en 2015

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1315

LUNDI 11 DÉCEMBRE 2017

LE NIRVÂNA

En cette nuit les morts sont montés des abîmes,
Cimetières nouveaux et siècles plus anciens ;
S’ils sont venus me voir, c’est en tant que victime,
Couleur de la matière en marche vers sa fin.

En cette nuit vers moi s’en sont venues les mers,
Sans houle et sans écume, arides, asséchées,
Des montagnes soufflait un vent mort et désert,
Malmenant l’univers pour le faire avancer.

En cette nuit vers moi est venu le bonheur
Des âmes trépassées, rose morte rêvée,
En cette nuit partout tournoyaient les odeurs
Mortes de ces printemps depuis longtemps passés.

En cette nuit me voir s’en est venu l’amour,
Tous les amours enfuis des âges révolus,
Et tous ces amoureux embrassés par la mort
Sous le baiser des souvenirs qui ne sont plus.

Et tout ce qui jamais connut une existence,
Tout ce qui possédait une ombre autour de soi,
Tout ce qui jamais plus ne prendrait d’apparence,
Qui jamais n’en prendrait, est venu jusqu’à moi.

Le temps mort présentait les jours et leur histoire,
Les nuages disparus eux aussi étaient là,
Et les rayons éteints dont on n’a plus mémoire :
L’univers tout entier s’offrait au nirvâna.

Et lors le nirvâna possédait en cette heure
Un regard que jamais ne connaît l’œil humain,
Sans nuages, sans bonheur, sans peine ni douleur,
Fait de vide profond et pour toujours éteint.

Et ce regard, semblable à quelque énorme pierre,
Tombait tout droit sur moi, sur mes rêves secrets,
Sur l’avenir, sur les lointains de l’univers,
Sur toutes les idées et sur tous les projets.

En cette nuit les morts sont montés des abîmes,
Cimetières nouveaux et siècles plus anciens ;
S’ils sont venus me voir, c’est en tant que victime,
Couleur de la matière en marche vers sa fin.

Vladislav PETKOVIĆ DIS (1880-1917)
Poèmes serbes (anthologie), Plato, 2002
Traduit du serbe par Jean-Marc Bordier

[Texte découvert sur le site « Serbica », voir le lien ci-dessous]
http://serbica.u-bordeaux-montaigne.fr/index.php/p/429-poemes-serbes#Vladislav Dis

UN JOUR, UN TEXTE # 1314

DIMANCHE 10 DÉCEMBRE 2017

MON PÈRE DISAIT

Mon père disait :
« C’est l’vent du nord
Qui fait craquer les digues
À Scheveningen
À Scheveningen, petit
Tellement fort
Qu’on n’sait plus qui navigue
La mer du Nord
Ou bien les digues
C’est le vent du nord
Qui transperce les yeux
Des hommes du nord
Jeunes ou vieux
Pour faire chanter
Des carillons de bleus
Venus du nord
Au fond d’leurs yeux »

Mon père disait :
« C’est le vent du nord
Qui fait tourner la Terre
Autour de Bruges
Autour de Bruges, petit
C’est le vent du nord
Qu’a raboté la terre
Autour des tours
Des tours de Bruges
Et qui fait qu’nos filles
Ont l’regard tranquille
Des vieilles villes
Des vieilles villes
Qui fait qu’nos belles
Ont le cheveu fragile
De nos dentelles
De nos dentelles »

Mon père disait :
« C’est l’vent du nord
Qui a fait craquer la terre
Entre Zeebruges
Entre Zeebruges, petit
C’est le vent du nord
Qu’a fait craquer la terre
Entre Zeebruges et l’Angleterre
Et Londres n’est plus
Comme avant le déluge
Le point de Bruges
Narguant la mer
Londres n’est plus
Que le faubourg de Bruges
Perdu en mer
Perdu en mer »

Mais mon père disait :
« C’est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Et sans colère
C’est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Face à la mer
C’est le vent du nord
Qui me fera capitaine
D’un brise-lames
Ou d’une baleine
C’est l’vent du nord
Qui me fera capitaine
D’un brise-larmes
Pour ceux que j’aime »

Jacques BREL (1929-1978)
Album Jacques Brel 67, Barclay, 1967

[Source : écoute personnelle]

http://www.jukebox.fr/jacques-brel/clip,mon-pere-disait,r88r5.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1313

SAMEDI 9 DÉCEMBRE 2017

IL FUT UN MYSTÈRE

Qu’a écrit sur mon front la plume du destin,
quelle malédiction tracée d’un fin venin ?
J’ai interrogé les savants du monde et leur visage brun
mais aucun n’a su lire, aucun.

Mon front est un grave secret qu’à grand-peine je porte,
mes yeux en feu trahissent une âme qui n’est encore morte,
et mes mains démentes ramant dans la vie, remuant son écume
m’approchent d’un rivage, d’une brume.

Que voit-on là-bas qui point comme la nuit naît ?
C’est la mort qui scrute en toi et te reconnaît.
Elle essuie ton front et les lettres en efface,
et claque la porte, et vide la place.

Emil BOTTA (1911-1977)
L’aurore me trouvera les bras croisés, Hochroth, 2013
Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2017/08/29/emil-botta-il-fut-un-mystere/

UN JOUR, UN TEXTE # 1312

VENDREDI 8 DÉCEMBRE 2017

SAISONS

Le jour est à sa place et coule à fond de temps,
À moins que l’être monte à travers des espaces
Superposés dans la mémoire et délestant
La cervelle et le cœur de souvenirs tenaces.

Étés, puissants étés, votre nom même passe,
Être et avoir été, passe-temps et printemps,
Il passe, il est passé comme une eau jamais lasse,
Sans cicatrices, sans témoins et sans étangs.

Saisons, vous chérissez du moins le grain de blé
Qui doit germer aux jours de dégel et la clé
Pour ouvrir aux départs les portes charretières.

Les astres dans le ciel par vous sont rassemblés,
L’an va bientôt finir et des pas accablés
Traînent sur les chemins ramenant aux frontières.

Robert DESNOS (1900-1945)
État de veille, 1943

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1311

JEUDI 7 DÉCEMBRE 2017

LA TERRE ET LA MORT (extrait)

Ton visage est de pierre sculptée,
ton sang de terre dure,
tu es venue de la mer.
Tu accueilles, tu scrutes
et repousses loin de toi
comme la mer. Ton cœur
n’est que silence, que paroles
englouties. Tu es sombre.
Pour toi l’aube est silence.

Et tu es comme les voix
de la terre – le choc
du seau contre le puits,
ou la chanson du feu,
ou la pomme qui tombe ;
les paroles résignées et amères
sur le pas des maisons,
les cris d’enfant – les choses
qui ne passent jamais.
Tu es sombre. Immuable.

Tu es la cave fermée
au sol de terre battue,
où l’enfant est entré
une fois les pieds nus,
et sans cesse il y pense.
Tu es la chambre sombre
qu’on évoque sans cesse,
comme l’ancienne cour
où l’aube se levait.

Cesare PAVESE (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1945), Gallimard , 2007
Traduit de l’italien par Gilles de Van

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1310

MERCREDI 6 DÉCEMBRE 2017

LE CHER LEVAIN DU MONDE…

Le cher levain du monde –
Les bruits, les larmes, les travaux –
L’épellation par les pluies
Du malheur qui bouillonne,
Et les sonorités perdues,,
Quel minerai nous les rendra ?

Dans ta miséreuse mémoire
Tu sens les premières ravines
Pleines d’eau cuivreuse,
Et les suis à la trace,
Toi à toi-même hostile, inconnu,
Tout ensemble l’aveugle et son guide.

Ossip MANDELSTAM (1891-1938)
Les Cahiers de Voronej, 1937
Traduit du russe par Tinas Jolas et René Char

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1309

MARDI 5 DÉCEMBRE 2017

LES TRANSPARENTS (extrait)

Que les gouttes de pluie soient en toute saison
Les beaux éclairs de l’horizon ;
La terre nous la parcourons.
Matin, nous lui baisons le front.

Chaque femme se détournant,
Notre chance c’est d’obtenir
Que la foudre en tombant devienne
L’incendie de notre plaisir.

Tourterelle, oiseau de noblesse,
L’orage oublie qui le traverse.

René CHAR (1907-1988)
Les Matinaux, Gallimard, 1950

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1308

LUNDI 4 DÉCEMBRE 2017

MON INSOMNIE

Mon insomnie a vu naître les clartés grises.
Le vent contre ma vitre, où cette aurore luit,
Souffle les flèches d’eau d’un orage qui fuit.
Un glas encor sanglote aux lointaines églises…

La nue est envolée, et le vent, et le bruit.
L’astre commence à poindre, et ce sont des surprises
De rayons ; les moineaux alignés sur les frises,
Descendent dans la rue où flotte un peu de nuit…

Ils se sont tus, les glas qui jetaient tout à l’heure
Le grand pleur de l’airain jusque sur ma demeure.
Ô soleil, maintenant tu ris au trépassé !

Soudain, ma pensée entre aux dormants cimetières.
Et j’ai la vision, douce à mon cœur lassé,
De leurs gîtes fleuris aux croix hospitalières…

Alfred GARNEAU (1836-1904)
Mes poésies, Beauchemin, 1906

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/mon-insomnie

UN JOUR, UN TEXTE # 1307

DIMANCHE 3 DÉCEMBRE 2017

I

J’ouvre les yeux sur le sang de la ville, sur ses pierres, ses usines, la graisse des machines, sur le regard de l’homme épuisé par la course à l’argent. Je regarde son passé, ses gens, les bateaux qui tanguent sur les eaux de l’Atlantique, chargés d’esclaves et de souffrances.

Un jeune Noir rentre pieds-nus chez lui, longeant les derniers rayons du soleil sur le sable du rivage africain écrasé de chaleur. Il contemple les flots ballottants, les accompagne en dansant et s’égaie de leurs couleurs. Leur reflet aveuglant dans ses yeux lui donne le frisson ; il flâne en humant les senteurs océanes. Mais le voilà soudain pris dans les mailles d’un grand filet qui l’enserre et l’empêche de bouger. Le corps se tortille, se débat en vain puis se résigne. Le gibier sait que le chasseur qui le traque fait partie de sa vie.

Au fond des négriers qui enlèvent les Noirs à leurs patries d’origine, les corps gisent enchaînés flanc à flanc. Énormes caisses de bois où des hommes sont entassés vivants. Les corps malades, on les jette à la mer. La marchandise humaine a ses critères. Celui qui touche le sol du Nouveau Monde doit être en parfaite santé, prêt à travailler dur dans les plantations et les mines, les couvents et les demeures.

Le voyage se prolonge, jour après jour, nuit après nuit. L’éloignement noie la terre et le ciel, efface le chemin du retour. Les distances couvertes par les Noirs captifs, on ne les parcourt qu’une fois en une vie.

Il faut croire que l’homme blanc n’a pas cherché à savoir si le Noir était un être humain tout comme lui ou s’il avait simplement forme humaine, car la manière dont il l’a traité est sans précédent, ni avec son semblable ni avec l’animal. Cet être à la fois proche et étranger aura été à ses yeux une chose qui ne ressemblait à rien, une chose mi-animale mi-humaine à détruire et à écrabouiller non sans l’avoir préalablement épuisée jusqu’à la corde avant qu’elle tombe en loques et rende son dernier soupir.

Les conquérants ont cru que le Noir – au même titre que le Peau-Rouge, la femme et l’animal – n’avait pas d’âme, or qui dit absence d’âme dit pour l’homme absence de vie future, fût-elle l’enfer.

Le fracas des vagues qui se brisent sur l’étrave du navire répète inlassablement : “L’insecte a un cœur. Les conquérants n’en ont pas !”

Ce sont les esclaves qui ont construit l’Amérique. Mais l’esclavage n’est pas né sur son sol. Il est venu avec les fleuves et l’eau des océans, dans les veines des hommes. Les pyramides d’Égypte ont été construites par des esclaves elles aussi. Les civilisations humaines ont besoin d’esclaves pour se construire, besoin de guerres et de sang.

L’art nous apporte parfois une consolation, mais à quoi bon si chaque œuvre d’art se fonde également sur le meurtre et la souffrance ? À croire, pour que la beauté existe, qu’il faut que coulent des fleuves de sang !

Issa MAKHLOUF (né en 1955)
Une ville dans le ciel, José Corti, 2014
Traduit de l’arabe par Philippe Vigreux

[Texte découvert sur le site des éditions José Corti, voir le lien ci-dessous]
http://www.jose-corti.fr/titres/une-ville-dans-le-ciel.html