UN JOUR, UN TEXTE # 2043

DIMANCHE 8 DÉCEMBRE 2019

Écrire ne sera qu’entendre l’eau et le feu
aligner sur la feuille
l’abstinence de chaque mot
ainsi
cette brûlure au seuil du cahier.

Thierry METZ (1956-1997)
Tout ce pourquoi est de sel, Pleine page, 2008

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/textes/

UN JOUR, UN TEXTE # 2042

SAMEDI 7 DÉCEMBRE 2019

ET TON VISAGE EST RENVERSÉ

Et ton visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer, à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la terre femelle s’ouvre à la mer salace et souple, ornée de bulles, jusqu’en ses mares, ses maremmes, et la mer haute dans l’herbage fait son bruit de noria, la nuit est pleine d’éclosions…
Et mon amour est sur les mers ! et ma brûlure est sur les mers !

SAINT-JOHN PERSE (1887-1975)
Amers (1948), Gallimard, 1957

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2041

VENDREDI 6 DÉCEMBRE 2019

CANZONIERE – CXXXIII

Amour m’a exposé comme cible à la flèche,
Comme neige au soleil, comme cire au grand feu,
Et comme brume au vent ; et déjà je m’enroue,
Dame, à crier merci, et vous n’en avez cure.

De vos yeux est parti, hélas ! Le coup mortel
Contre quoi ne me vaut ni le temps ni le lieu ;
De vous seule procède, et ce vous semble un jeu,
Le soleil et le feu, le vent qui m’ont fait tels.

Les pensées sont des dards, le visage un soleil,
Le désir feu ; et c’est avec toutes ces armes
Qu’Amour me point, qu’il m’éblouit et me consume ;

Et l’angélique chant, ainsi que les paroles,
Le doux esprit dont je ne sais pas me garder,
Sont L’aure devant quoi ma vie s’en va fuyant.

Francesco PETRARCA dit PÉTRARQUE (1304-1374)
Canzoniere, Gallimard, 2018
Traduit de l’italien par René de Ceccaty

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2040

JEUDI 5 DÉCEMBRE 2019

SOUVENIR DE LA NUIT DU 4

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;
On voyait un rameau bénit sur un portrait.
Une vieille grand-mère était là qui pleurait.
Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,
Pâle, s’ouvrait ; la mort noyait son oeil farouche ;
Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
Il avait dans sa poche une toupie en buis.
On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.
Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?
Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.
L’aïeule regarda déshabiller l’enfant,
Disant : – comme il est blanc ! approchez donc la lampe.
Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! –
Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.
La nuit était lugubre ; on entendait des coups
De fusil dans la rue où l’on en tuait d’autres.
– Il faut ensevelir l’enfant, dirent les nôtres.
Et l’on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer.
L’aïeule cependant l’approchait du foyer
Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.
Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides
Ne se réchauffe plus aux foyers d’ici-bas !
Elle pencha la tête et lui tira ses bas,
Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.
– Est-ce que ce n’est pas une chose qui navre !
Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans !
Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,
C’est lui qui l’écrivait. Est-ce qu’on va se mettre
À tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !
On est donc des brigands ! Je vous demande un peu,
Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !
Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être !
Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.
Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.
Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte ;
Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte
De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! –
Elle s’interrompit, les sanglots l’étouffant,
Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule :
– Que vais-je devenir à présent toute seule ?
Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui.
Hélas ! je n’avais plus de sa mère que lui.
Pourquoi l’a-t-on tué ? Je veux qu’on me l’explique.
L’enfant n’a pas crié vive la République. –

Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,
Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas.

Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église et la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand-mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.

Victor HUGO (1802-1885)
Les Châtiments, 1852

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2039

MERCREDI 4 DÉCEMBRE 2019

PARCE QUE

Parce que t’as les yeux bleus
Que tes cheveux s’amusent à défier le soleil
Par leur éclat de feu

Parce que tu as vingt ans
Que tu croques la vie comme en un fruit vermeil
Que l’on cueille en riant

Tu te crois tout permis et n’en fait qu’à ta tête
Désolée un instant prête à recommencer
Tu joues avec mon cœur comme un enfant gâté
Qui réclame un joujou pour le réduire en miettes

Parce que j’ai trop d’amour
Tu viens voler mes nuits du fond de mon sommeil
Et fais pleurer mes jours

Mais prends garde, chérie, je ne réponds de rien
Si ma raison s’égare et si je perds patience
Je peux d’un trait rayer nos cœurs d’une existence
Dont tu es le seul but et l’unique lien

Parce que je n’ai que toi
Le cœur est mon seul maître et maître de mon cœur
L’amour nous fait la loi

Parce que tu vis en moi
Et que rien ne remplace les instants de bonheur
Que je prends dans tes bras

Je ne me soucierai ni de Dieu, ni des hommes
Je suis prêt à mourir si tu mourrais un jour
Car la mort n’est qu’un jeu comparée à l’amour
Et la vie n’est plus rien sans l’amour qu’elle nous donne

Parce Que je suis au seuil
D’un amour éternel je voudrais que mon cœur
Ne portât pas le deuil

Parce que
Parce que
Parce que

Charles AZNAVOUR (1924-2018)
Chanson issue de l’album Charles Aznavour chante Charles Aznavour, vol. 2, Ducretet-Thomson, 1955

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2038

MARDI 3 DÉCEMBRE 2019

ACQUIESCEMENT

Alors que nous courons,
une parole entraînant l’autre,
tu en viens à évoquer
des tranches de vie,
ce que nous ne rattraperons plus,
ce qui nous brûle,
étape après étape,
et revient là,
en coup de sang, dans nos cœurs,
par petits tas de cendres.

Pour toi, comme pour moi,
le plus âpre dans tout ça,
c’est d’accepter ce train
qu’impose le temps
avec toutes ces gares,
ces incendies de parcours,
ces aiguillages humains
au goût d’amitié ou d’amour parfois
amers.

De tout notre souffle,
nous tranchons, en dépit
d’un ciel pesant de pluie et de larmes,
dans le vif des regrets,
et repoussons impuissamment la fin,
au gré des paysages traversés
d’images en nous.

Morgan RIET (né en 1974)
Euphémisme, inédit

[Texte découvert sur le site « Recours au Poème », voir le lien ci-dessous]

Morgan Riet, Euphémisme et autres poèmes

UN JOUR, UN TEXTE # 2037

LUNDI 2 DÉCEMBRE 2019

STAFFILATA DE L’INACCOMPLI

En marchant, j’ai connu, en marchant,
marchant contre le vent, j’ai connu,
en marchant j’ai connu, — sa rouge estafilade.

En marchant, j’ai connu, en marchant,
parmi l’entaille des mots, j’ai connu,
en marchant, — le silence qui balafre la face.

En marchant, j’ai connu, en marchant,
le poignard de la nuit, j’ai connu,
en marchant, sa taillade d’aurore dans la rose chair.

En marchant, j’ai connu, en marchant
le crayon de papier, j’ai connu,
en marchant, — Ô l’arme pointue à double tranchant.

En marchant, j’ai connu, — parfums des roses du temps.

Serge VENTURINI (né en 1955)
?

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]

Serge Venturini : Le souffle de l’urgence

UN JOUR, UN TEXTE # 2036

DIMANCHE 1ER DÉCEMBRE 2019

À QUOI SERT UN ARTISTE ? (extrait)

Que seraient la Russie sans Pouchkine, l’Espagne sans Lorca, le Portugal sans Pessoa dont les poèmes traînent dans les rues de Lisbonne, sans ce chanteur de fado à la gueule de Reggiani, qui balance son chagrin, notre chagrin, avec sa voix par dessus les murs de la ville ?

Il crève tout doucement de presque-froid et de presque faim. Il lui manque des dents. Il touche à peine les 42 ans et il dit qu’il est vieux.

C’est un artiste, comme moi. Et quand il chante, par les paroles d’Adamo,  » elle ne viendra pas ce soir « , il parle au nom de tous ceux qui l’attendaient.

Il fait du bien à notre mal.
Il est très pauvre comme je l’ai été.
Il ne vivra peut-être pas jusqu’à l’année prochaine.
Peu importe alors qu’elle revienne ou ne revienne pas !

C’est un artiste, comme moi.
Ce chanteur est mon frère et quand il chante il est le frère de nos frères !
Il est celui qui est allé à la mine à notre place et au ciel en notre nom.

À quoi sert un artiste ?

Que seraient la Bretagne si elle n’était dansée, les Caraïbes si elles n’étaient racontées, l’Algérie si elle n’était chantée ? l’esclavage s’il n’y avait eu le blues ? Ne resterait que l’esclavage !

Ceux qui vivent de l’audace des autres manquent-ils à ce point de respect pour leurs frères humains, les saltimbanques, pour si peu considérer ces hommes et ces femmes qui accompagnent leurs enfers et entr’ouvrent leurs paradis en disant, chantant, et dansant leurs morts et leurs vies ?

À quoi servent les artistes, dans ce monde qui préfère les chiffres aux lettres et dont la folie des chiffres menace de nous faire chavirer dans le chaos ?

Que celui qui n’a besoin ni de chansons, ni d’images, ni de poèmes, ni de romans, ni de films, ni de pièces de théâtre, ni de musique, pour que se dise sa vie quand il ne sait plus la dire, pour que s’écoule son chagrin quand il ne sait plus pleurer, que celui là tranche la gorge aux oiseaux.

Que celui qui n’a pas besoin d’artiste retienne ses larmes à jamais et brise par avance ses éclats de rire.

Yvon LE MEN (né en 1953)
À quoi sert un artiste ?, article paru dans Ouest France en juillet 2003

[Texte découvert sur le site « THEATRE DU PUZZLE », voir le lien ci-dessous]
https://theatredupuzzle.blog4ever.com/a-quoi-sert-un-artiste-yvon-le-men

UN JOUR, UN TEXTE # 2035

SAMEDI 30 NOVEMBRE 2019

L’ARDEUR

Rire ou pleurer, mais que le coeur
Soit plein de parfums comme un vase,
Et contienne jusqu’à l’extase
La force vive ou la langueur.

Avoir la douleur ou la joie,
Pourvu que le coeur soit profond
Comme un arbre où des ailes font
Trembler le feuillage qui ploie ;

S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le coeur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent.

Que le coeur s’éclaire ou se voile,
Qu’il soit sombre ou vif tour à tour,
Mais que son ombre et que son jour
Aient le soleil ou les étoiles…

Anna DE NOAILLES (1876-1933)
Le Cœur innombrable, 1901

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 2034

VENDREDI 29 NOVEMBRE 2019

DEVANT DERRIÈRE

On sait qu’il y aura du sang partout. Puis, la grande immobilité. Après la casse, sur la route, si on s’approche assez pour voir, on me reconnaîtra.

Je serai là, couchée dans ma patience. Bout de ferraille séparé de la carcasse. Les diamants de la route seront nettoyés, sans triage. On embarquera les débris, des plus gros aux plus petits, et la voie sera libre à nouveau. On continuera de circuler entre la frange des arbres et les lignes de peinture jaune. De rouler, jusqu’à la prochaine catastrophe.

Seuls les sans brûlures croiront, naïfs, au leurre d’être épargné. Les autres savent. S’élancent, éprouvent et puis attendent.

Savoir et puis attendre. C’est à peu près à cela, que tout se résume.

Monique DELAND (née en 1958)
Miniatures, balles perdues et autres désordres, Le Noroît, 2008

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/devant-derriere