UN JOUR, UN TEXTE # 1050

MARDI 21 MARS

PRINTEMPS DE BRETAGNE

Une aube de douceur s’éveille sur la lande :
Le printemps de Bretagne a fleuri les talus.
Les cloches de Ker-Is l’ont dit jusqu’en Islande
Aux pâles « En Allés » qui ne reviendront plus.

Noirs aussi qui vivons et qui mourons loin d’elle,
Loin de la douce fée aux cheveux de genêt,
Que notre cour au moins lui demeure fidèle,
Renaissons avec elle à l’heure où tout renaît.

Ô printemps de Bretagne, enchantement du monde !
Sourire virginal de la terre et des eaux !
C’est comme un miel épars dans la lumière blonde :
Viviane éveillée a repris ses fuseaux.

File, file l’argent des aubes aprilines !
File pour les landiers ta quenouille d’or fin !
De tes rubis, Charmeuse, habille les collines ;
Ne fais qu’une émeraude avec la mer sans fin.

C’est assez qu’un reflet pris à tes doigts de flamme,
Une lueur ravie à ton ciel enchanté,
Descende jusqu’à nous pour rattacher notre âme
À l’âme du pays qu’a fleuri ta beauté !

Charles LE GOFFIC (1863-1932)
Le Bois dormant, 1900

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://www.poesie-francaise.fr/charles-le-goffic/poeme-printemps-de-bretagne.php

UN JOUR, UN TEXTE # 1049

LUNDI 20 MARS

ÉCRIRE À BLANC (extrait)

jamais
tu ne pars
mais
tu mords chaque jour
un peu plus
la marge incertaine
du temps

jusqu’au vide
étincelant
de la nuit

qui parle
à mots enfin
découverts

Hélène CADOU (1922-2014)
L’Innominée, Jacques Brémond, 1983

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/h%C3%A9l%C3%A8ne-cadou-%C3%A0-contre-silence.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1048

DIMANCHE 19 MARS

EN TOI JE VIS, OÙ QUE TU SOIS ABSENTE

En toi je vis, où que tu sois absente :
En moi je meurs, où que soye présent.
Tant loin sois-tu, toujours tu es présente :
Pour près que soye, encore suis-je absent.

Et si nature outragée se sent
De me voir vivre en toi trop plus qu’en moi :
Le haut pouvoir qui, œuvrant sans émoi,
Infuse l’âme en ce mien corps passible,
La prévoyant sans son essence en soi,
En toi l’étend comme en son plus possible.

Maurice SCÈVE (1501-1564)
Délie, 1544

[Texte découvert sur le site « Poésie classique », voir le lien ci-dessous]
http://www.poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/maurice_sc_ve/en_toi_je_vis_ou_que_tu_sois_absente.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1047

SAMEDI 18 MARS

PASSIONS TRISTES (extrait)

nul ne sait
la couleur de la pluie
elle est plus ancienne
que les pleurs

nul ne sait
l’odeur des blés
ni la fraîcheur bleutée
de la source

nul ne connaît son sourire
lorsque le souvenir
de ses amants
peuples ses rêves

oh être aimé d’elle

et qu’importe

Jean-François SENÉ (né en 1946)
Passions tristes, Éclats d’encre, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1046

VENDREDI 17 MARS

REPRENDRE HALEINE

J’ai toujours voulu
tout accueillir tout aimer
tout faire vivre
d’un seul regard démultiplié
m’accorder à ma ligne de plus haute tension
par-delà la fatigue
par-delà l’épuisement
tout accueillir tout
aimer
aller
aller plus avant
vers les grands creusets de l’effervescence
ne jamais en finir avec l’infini
doter chaque instant
d’une présence authentique
dernier souffle premier souffle

Zéno BIANU (né en 1950)
Satori Express, Le Castor Astral, 2016

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1045

JEUDI 16 MARS

L’INFINI TANGO DE L’ANGE (extrait)

Loin du désir de prendre la mer entre mes mains et de brasser la peur où tu te caches, je pousse prudemment cette barque fragile du silence, j’écoute les résurgences, le chant d’amour,

et je t’attends,

immobile sous des soleils d’argent.

Dominique VALLE (né en 1948)
L’Infini tango de l’ange, Éclats d’encre, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1044

MERCREDI 15 MARS

LA TENDRESSE

Tu n’as pas de visage et sans doute est-ce pourquoi mes mots s’en vont vers toi cherchant à cerner l’ombre que tu es, un chien aboie, des voix parlent, le silence est toujours si fragile, cette solitude où pour la première fois tu viens au monde, où peut-être tu pourras aussi, je ne te connais pas, tu n’es rien que l’obscur de ma phrase, cet appel soudain, au volant, conduisant sur une route en pente, le soleil à gauche éclairait les collines et j’ai su que de quelque façon tu devais exister, ombres, visage négatif, tu étais là sans corps, sans nom en moi ce présent […] Je regarde la femme que j’aime […] mais c’est toi qui parles maintenant, le sang, la bouche d’ombre, intermittent tu clignotes entre les mots […] je t’appelle dans l’obscure marée de la phrase comment continuer avec ce poids mort des heures qui te recouvrent et qu’il est dur de les repousser, tenter d’être ton rythme d’eau […] combien de minutes pourrai-je encore tenir le fil, remonter peu à peu vers toi […].je tends la main comme pour toucher la tienne, mais seuls mes mots peuvent encore t’approcher, un à un ils s’en vont vers toi, te halant imperceptiblement, je t’imagine un jour, ruisselant , sanglant, je te regarde invisible à travers des couches de temps…

Jacques ANCET (né en 1942)
Obéissance au vent – IV La tendresse, Mont Analogue Éditeur, 1997

[Texte découvert sur le site « Esprits nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/ancet.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1043

MARDI 14 MARS

ON RACONTE QU’UN VENT

On raconte qu’un vent s’est éteint sous ta robe
et que vague rumeur avait la mer enclose
dans ton épuisement

On raconte une femme ou un fleuve une fée
roule un silex tranchant entre les dents d’averse
et ton ventre tendu

On raconte ton ventre détissé de rocailles
refusant la fatigue et fragile brisant
les engendrements

On raconte la peau comme charrie le temps
à pierre fendre  à nu  assise sur le lit
draps défaits dans la paume

On raconte tes yeux sous l’arbre qui brindille
et que vient le matin et que viennent l’attendre
ceux qui n’attendent rien

On raconte que pousse à ta vierge marine
une lande d’ennui où l’écueil est fertile
où fauves sont les deuils

On raconte qu’automne et printemps sont tes joues
où jouissent les amants à pleines mains
dans leurs habits mendiants

On raconte qu’une heure a rebroussé ta bouche
au-dedans de la nuit  et vertige on raconte
que tu ne dis plus rien

On raconte  Silence  on ne raconte rien

Adrien MONTOLIEU (né en 1971)
Ciels de traîne, Le Castor Astral, 2009

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/adrien-montolieu/raconte-qu%E2%80%99un-vent

UN JOUR, UN TEXTE # 1042

LUNDI 13 MARS

NE REGARDER AU CIEL DE LA NUIT

Ne regarder au ciel de la nuit
que celles des étoiles qui furent
ce qui autrefois nous a atteints,
transpercés d’une inoubliable douleur.

Et vérifier en tendant vers elles
la main, le regard,
combien elles ont retiré loin de nous
leurs pointes de lames pures
qui n’ont rien gardé de notre sang.

Jean-François MATHÉ (né en 1950)

[Poème découvert sur le site « Recours au poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/jean-fran%C3%A7ois-math%C3%A9/ne-regarder-au-ciel-de-la-nuit

UN JOUR, UN TEXTE # 1041

DIMANCHE 12 MARS

S’éveiller dans les mots,
s’effacer devant eux —
ils savent où cueillir
le reflet des fleurs, où
faire halte dans la neige.

Élan des mots, corps
des mots, espace,
notre espace.

L’enfance, avec
eux, revient à
la surface, elle
tremble dans nos mains,
sous nos peurs, sur
nos pages, elle

invente le temps
de vivre, malgré
l’absence, sa noirceur.

Richard ROGNET (né en 1942)
Dérive du voyageur, Gallimard, 2003

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/02/richard-rognet-po%C3%A8te-vosgien.html