UN JOUR, UN TEXTE # 1506

MERCREDI 20 JUIN 2018

LA PRÉSENCE (extrait)

Présente, éternellement présente présence,
Jamais tu n’as cessé d’être
Ici et maintenant en chaque maintenant et ici,
Et tu apportes encore
De ton trésor de couleur, de lumière,
De senteurs, de notes, le chant du merle dans le soir,
Si clair parmi les feuilles vertes et odorantes,
Comme au temps de l’enfance toujours nouveau, de nouveau.
Ma main qui écrit vieillit, mais moi aussi
Je répète uniquement et encore une fois
L’unique chant humain, du fond du souvenir
D’une joie, un mode
Que non moi mais la musique connaît
Qui nous forme, nous informe, fait entendre par nos voix
L’accord du ciel et de la terre, d’en haut et d’en bas, qui sont
Cette musique des sphères que Pythagore perçut.
Moi, vivante, comme le merle je fais entendre
Dans l’ignorance de ce qu’elle dit, la voix qui ne meurt pas.

Kathleen RAINE
La Présence, Verdier, 2003
Traduit de l’anglais par Philippe Giraudon

[Texte découvert sur le site des éditions Verdier, voir le lien ci-dessous]
https://editions-verdier.fr/livre/la-presence/

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UN JOUR, UN TEXTE # 1505

MARDI 19 JUIN 2018

J’AIME, ET LE JOUR EST TOUT NEUF

La nuit peut bien tomber sur la ville
endormie et, tempête, emporter les toits,
les arbres et les enseignes mortes,
je ne céderai pas, dit-elle,

comme ceux qui, voyant venir la fin
de la partie, s’effacent et consentent
à mourir avant que le joueur baisse
le pouce. J’ai une carte secrète

qui me bat sous les côtes un air si vif
que je vole et que la terre en tremble,
précipitant la nuit dans la nuit,
hier dans ses décombres.

J’aime, et le jour est tout neuf.

Guy GOFFETTE (né en 1947)
Un manteau de fortune, Gallimard, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1504

LUNDI 18 JUIN 2018

L’APPEL DU LARGE

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1503

DIMANCHE 17 JUIN 2018

L’ÉTERNITÉ SERA BIEN ASSEZ LONGUE

J’entre et je sors de moi-même souvent,
Je me demande audience parfois,
Je me rencontre en de noirs corridors,
Je fais semblant de ne pas me surprendre
Ou je m’ignore.

Un long sanglot nocturne
Brise un miroir. On voyage on voyage
Et l’on se quitte, on joue à cache-cache,
Mon corps et moi, mariés de l’aurore.

Suis-je sans être ? Et rêver n’est-il vivre
Hors de soi-même, hors les murs, hors le doute,
Là où le corps ne va pas, car il pèse
Plus que le bronze et le plomb des pensées.

Et je m’en vais sur des lieux de musique
Pour oublier mon sol de résidence :
Ce corps épais où j’entre et sors, et j’ose
Me résigner à demeurer sans ailes.

— Entrez chez moi, j’ai pour vous mille chambres
Et des salons, et des orangeraies…
Mais nul ne vient, le seul hôte est moi-même
Dans ma maison bien trop vaste pour moi.

Robert SABATIER (1923-2012)
Œuvres poétiques complètes, Albin Michel, 2005

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/leternite-sera-bien-assez-longue

UN JOUR, UN TEXTE # 1502

SAMEDI 16 JUIN 2018

OÙ TE CHERCHERAI-JE

Où te chercherai-je
Si je n’ai la clef
Des mille serrures ?
Sous la mer qui bat
Comme un cœur dément
Ou bien dans l’écume amère des nuits ?

Comme une racine
Qui surgit des vagues
J’aurai cru parfois
Pouvoir te saisir
Mais le souvenir
De nouveau s’efface
Sous l’eau la plus vide.

Il me restera
De croire au matin
Contre tout espoir
D’être cet enfant
Qui apprend à vivre
Et qui tient sa lampe
Comme une fleur triste
Battue dans le vent.

Hélène CADOU (1922-2014)
Revue Traces, N°67, été 1982

[Texte découvert sur le site de la revue « Traces », voir le lien ci-dessous]
http://www.michelfrancoislavaur.fr/TRACES/fichierstexte/traces%2067.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1501

VENDREDI 15 JUIN 2018

PATERSON (extrait)

Le feu brûle ; c’est la première loi.
quand le vent l’attise, ses flammes

s’étendent alentour. La parole
attise les flammes. Tout a été combiné

pour qu’écrire vous
consume, et pas seulement de l’intérieur.

En soi écrire n’est rien ; se mettre
en condition d’écrire (c’est là

qu’on est possédé) équivaut à résoudre 90%
du problème : par la séduction

ou à la force des bras. L’écriture
devrait nous délivrer, nous

délivrer de ce qui, tandis
que nous progressons, devient — un feu,

un feu destructeur. Car l’écriture
vous agresse aussi, et il faut

trouver le moyen de la neutraliser — si possible
à la racine. C’est pourquoi,

pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)
vivre. Les gens y

veillent, non pas en réfléchissant mais
par une sous-réflexion (ils cherchent

à s’aveugler pour mieux pouvoir
dire : Nous sommes fiers de vous !

Quel don extraordinaire ! Comment trouvez-
vous le temps nécessaire, vous

qui êtes si occupé ? Ça doit être
merveilleux d’avoir un tel passe-temps.

Mais vous avez toujours été un drôle
de bonhomme. Comment va votre mère ?)

— La violence du cyclone, le feu
le déluge de plomb et enfin
le prix —

Votre père était si gentil.
Je me souviens très bien de lui.

William Carlos WILLIAMS (1883-1963)
Paterson (1963), José Corti, 2005
Traduit de l’américain par Yves di Manno

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/William-Carlos-Williams/99437/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1500

JEUDI 14 JUIN 2018

LAST BLUES TO BE READ SOME DAY

Ce n’était qu’un jeu
tu le savais bien –
quelqu’un fut blessé
il y a très longtemps.

Mais rien n’a changé
le temps est passé –
un jour tu es venue
un jour tu mourras.

Et quelqu’un est mort
il y a très longtemps –
quelqu’un qui voulait
mais qui ne savait pas.

Cesare PAVESE (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1945), Gallimard , 2007
Traduit de l’italien par Gilles de Van

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1499

MERCREDI 13 JUIN 2018

JE SUIS TOUT NOUVEAU SUR LA TERRE

Je suis tout nouveau sur la terre
Je ne connais pas ta misère
Tu me regardes je souris
Le grand amour est à ce prix

Tu me demandes je te donne
Puis je m’endors dans mon berceau
Je me moque quand tu raisonnes
Je suis en l’air tu es en haut.

Rien ne me touche quand tu parles
C’est ta grimace que je vois
Que tu dises Marseille ou Arles
C’est même ville même voix.

J’attends d’être grande personne
Rien ne presse tout vient à point
Et quand j’entends l’heure qui sonne
Elle me dit : va ce n’est rien

Ce n’est qu’un vagabond qui passe
À travers les chiffons du temps
Et de sa canne l’âme lasse
En froisse certains, doucement.

Je suis voyou je suis voyelle
Je sais vivre dans tous les sens
Comme reine d’échecs, j’épelle
Les premiers mots de l’existence

Ils sont propres comme un caillou
Comme un chou blanc, comme un genou
Vierge encore de toute chute
C’est avec l’ange que je lutte.

Georges PERROS (1923-1978)
Poèmes bleus, Gallimard, 1999

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/je-suis-tout-nouveau

UN JOUR, UN TEXTE # 1498

MARDI 12 JUIN 2018

DANS LA NUIT SURVIVANTE

j’apprends très lentement à vivre à ciel ouvert
j’enterre la face humaine sous des gangrènes d’or
et j’ai abandonné des tessons de soleil
dans la chair oubliée des hommes inutiles

dans la nuit survivante les hommes sont contagieux
il y a des fusils plus lourds que les épaules
j’ai vu tomber la neige grise des phalènes
et le corps maternel excisé sous les arbres

mais quand l’écorce enfin aura pitié de l’arbre
quand les oiseaux aveugles chanteront malgré tout
les vagues arriveront jusqu’aux maisons ardentes

alors nous irons seuls dans nos vêtements de pierre
nues sous leur peau les femmes allumeront l’aurore
et j’irai parmi vous comme un crime qui revient

Tristan CABRAL (né en 1944)
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1497

LUNDI 11 JUIN 2018

MON PAYS

Mon pays longiligne a des bras de prophète.
Mon pays que limitent la haine et le soleil.
Mon pays où la mer a des pièges d’orfèvre,
que l’on dit villes sous marines,
que l’on dit miracle ou jardin.
Mon pays où la vie est un pays lointain.
Mon pays est mémoire
d’hommes durs comme la faim,
et de guerres plus anciennes
que les eaux du Jourdain.
Mon pays qui s’éveille,
projette son visage sur le blanc de la terre.
Mon pays vulnérable est un oiseau de lune.
Mon pays empalé sur le fer des consciences.
Mon pays en couleurs est un grand cerf-volant.
Mon pays où le vent est un noeud de vipères.
Mon pays qui d’un trait refait le paysage.

Mon pays qui s’habille d’uniformes et de gestes,
qui accuse une fleur coupable d’être fleur.
Mon pays au regard de prière et de doute.
Mon pays où l’on meurt quand on a le temps.
Mon pays où la loi est un soldat de plomb.
Mon pays qui me dit : « prenez-moi au sérieux »,
mais qui tourne et s’affole comme un pigeon blessé.
Mon pays difficile tel un très long poème.
Mon pays bien plus doux que l’épaule qu’on aime.
Mon pays qui ressemble à un livre d’enfant,
où le canon dérange la belle-au-bois-dormant.

Mon pays de montagnes que chaque bruit étonne.
Mon pays qui ne dure que parce qu’il faut durer.
Mon pays tu ressembles aux étoiles filantes,
qui traversent la nuit sans jamais prévenir.
Mon pays mon visage,
la haine et puis l’amour
naissent à la façon dont on se tend la main.
Mon pays que ta pierre soit une éternité.
Mon pays mais ton ciel est un espace vide.

Mon pays que le choix ronge comme une attente.
Mon pays que l’on perd un jour sur le chemin.
Mon pays qui se casse comme un morceau de vague.
Mon pays où l’été est un hiver certain.
Mon pays qui voyage entre rêve et matin.

Nadia TUÉNI (1935-1983)
Poèmes pour une histoire, Seghers, 1972

[Texte découvert sur le site « La poésie que j’aime », voir le lien ci-dessous]
http://lapoesiequejaime.net/ntueni.htm