UN JOUR, UN TEXTE # 1753

JEUDI 21 FÉVRIER 2019

NOCTURNAL (extrait)

L’homme qui marche, marche sans se préoccuper de garder une mémoire de sa marche. Il est tout entier dans un mouvement qui s’efface au fur et à mesure qu’il se produit. Et l’homme qui ainsi marche est heureux du mouvement qu’il donne à son corps.

L’homme qui écrit, lui, est tout entier dans le mouvement de son écriture, il est, lorsque cette écriture coule de lui avec aisance, heureux dans le mouvement de cette écriture, mais l’homme qui écrit ne se contente pas du bonheur de tracer, il veut conserver cette trace, il veut la faire partager, pire, il veut qu’elle survive au néant qu’il deviendra.
Cela est-il sage ?
Peut-on imaginer – Dante n’y a pas pensé -, si l’enfer existait, supplice plus cruel qu’un écrivain condamné à écrire, jusqu’à la fin des temps, en voyant son texte s’effacer au fur et à mesure qu’il le trace ?

René PONS (né en 1932)
Nocturnal, Rhubarbe, 2013

[Texte découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2018/08/23/deux-extraits-de-nocturnal-de-rene-pons/

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UN JOUR, UN TEXTE # 1752

MERCREDI 20 FÉVRIER 2019

PHOTO 1948

Je tiens une fleur, je crois
Bizarre.
On dirait qu’un jour dans ma vie
un jardin est passé.

Dans l’autre main
je tiens une pierre
L’air gracieux, arrogant.
Sans me douter qu’il y a là pour moi
l’annonce d’altérations,
et l’avant-goût de résistances.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une ignorance est passée.

Je souris.
La courbe du sourire,
le creux de cette humeur,
semble un arc bien tendu,
fin prêt.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une cible est passée.
Une aptitude à la victoire.

Le regard plongé
dans le péché originel :
il goûte au fruit défendu
de l’espoir.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une foi est passée.

Mon ombre, simple jeu de soleil.
En uniforme d’hésitation.
Elle n’a pas encore eu le temps
d’être pour moi compagne ou délatrice.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une suffisance est passée.

Toi, tu n’apparais pas.
Mais pour qu’il y ait dans le paysage un précipice,
pour que je sois au bord
tenant une fleur
et souriant,
c’est que tu ne vas pas tarder.
On dirait qu’un jour dans ma vie
la vie est passée.

Kiki DIMOULA (née en 1931)
Le Peu du monde suivi de Je ne t’oublie Jamais, Gallimard, 2010
Traduit du grec par Michel Volkovitch

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1751

MARDI 19 FÉVRIER 2019

SI TU VEUX

Si tu veux
Nous irons ensemble
Tous les deux
Vers le vieux figuier.
Il aura
Des fruits noirs qui tremblent
Sous le vent
Qui vient d’Orvillers.

Tu iras
L’âme renversée
Et je te suivrai.
Le ciel bas
Tiendra nos pensées
Par la lie
D’un malheur secret.

Tu prendras
L’un des fruits de l’arbre
Et soudain
Le feras saigner
Et ta main
Morte comme marbre
Jettera
Le don du figuier.

Le vent vert
Plein du bruit des hêtres
Ouvrira
La geôle du ciel
Je crierai
Comme un chien sans maître
Tu fuiras
Dans le grand soleil.

Catherine POZZI (1882-1934)
Très haut amour (1934), Gallimard, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1750

LUNDI 18 FÉVRIER 2019

IL A NEIGÉ TANT DE SILENCE (extrait)

Sans autre signe, sans nul autre prologue
que la nuit, sertir l’espoir
du monde dans l’amande du poème.
Mais en cet enclos si précaire,
qui saurait lire en filigrane l’éternel ?
Quelle lumière filtre et graine
dans l’inflexion d’une voix si ténue ?
Langes ou linceul, naissance ou deuil,
comment traduire ce que les mots recèlent ?
Il a neigé tant de silence
sur la page, que ce qui fut jadis écrit
porte le sceau des sans-visage.

Gilles BAUDRY (né en 1948)
Il a neigé tant de silence, Rougerie, 1985

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1749

DIMANCHE 17 FÉVRIER 2019

JE T’AIMERAI TOUJOURS
in memoriam Georges Rodenbach

Je t’aimerai toujours chantait mon amoureuse
et le vent tournoyait autour des jupons clairs
et la mer se levait en un grand souffle d’ailes
et les moulins soumis tendaient leurs toiles bleues
le ciel se dėversait sur les toits éblouis
le polder était jaune et la mer était verte

elle allait répétant je t’aimerai toujours
le vent chassait le sable au coeur des rues désertes
et la mer arrachait les digues de la nuit
il n’y a que les morts qu’on peut aimer toujours

Jean-Claude PIROTTE (1939-2014)
Passage des ombres, La Table Ronde, 2008

[Texte découvert sur le blog « LaFreniere&poesie », voir le lien ci-dessous]
http://lafreniere.over-blog.net/article-4222172.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1748

SAMEDI 16 FÉVRIER 2019

CHRONIQUE DES MATINS HANTÉS (extrait)

nous peignons le monde
aux couleurs de notre mer intérieure

nos yeux dessinent ce qui est
et ce qui n’est plus

l’écho s’ajuste au silence
et c’est l’aujourd’hui du poème

d’où nous vient cet autre regard
que nous posons sur l’être des choses
et qui nous raccorde à la vie

d’où nous viennent la force de dire
ce que nous savons du monde

et cet accent d’un au-delà de la terre
qui nous fait compter les étoiles

quelle part d’inconnu en nos paysages intimes
tempêtes jamais apaisées de l’âme

nous ne sommes qu’un fragment du réel
ombres éprises de la lumière
qui un jour nous sollicite

Amina SAÏD (née en 1953)
Chronique des matins hantés, Éditions du Petit Véhicule, 2017

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Said-Chronique-des-matins-hantes/944498

UN JOUR, UN TEXTE # 1747

VENDREDI 15 FÉVRIER 2019

FAMILIER DE LA NUIT

J’ai été familier de la nuit.
Je suis sorti sous la pluie — et revenu sous la pluie.
J’ai marché plus loin que le plus lointain réverbère.

J’ai discerné le plus triste chemin de la ville.
Je suis passé devant le veilleur à son poste
Et ai baissé les yeux, réticent à expliquer.

Je suis resté immobile et ai arrêté le bruit de mes pas
Quand au loin un cri interrompu est parvenu
Au-dessus des maisons depuis une autre rue,

Mais pas pour me rappeler ou me dire au revoir,
Et encore plus loin à une hauteur surnaturelle,
Une horloge lumineuse sur fond de ciel

A proclamé que l’heure n’était ni mauvaise ni bonne
J’ai été familier de la nuit.

Robert FROST (1874-1963)
West-Running Brook, 1928
Traduit de l’anglais par Tomasz Akszterowicz

[Texte découvert sur le site « beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2015/04/18/robert-frost-familier-de-la-nuit-acquainted-with-the-night-1928/

Le texte dans sa version originale :

ACQUAINTED WITH THE NIGHT

I have been one acquainted with the night.
I have walked out in rain—and back in rain.
I have outwalked the furthest city light.

I have looked down the saddest city lane.
I have passed by the watchman on his beat
And dropped my eyes, unwilling to explain.

I have stood still and stopped the sound of feet
When far away an interrupted cry
Came over houses from another street,

But not to call me back or say good-bye;
And further still at an unearthly height,
One luminary clock against the sky

Proclaimed the time was neither wrong nor right.
I have been one acquainted with the night.

UN JOUR, UN TEXTE # 1746

JEUDI 14 FÉVRIER 2019

CAMÉLIAS

Deux grands camélias, l’un blanc, l’autre écarlate,
Neige et sang, largement s’ouvrent dans tes cheveux.
Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
Leur lumière jumelle ainsi qu’un phare éclate.

Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
La chevelure sombre et houleuse, où je veux
Lâcher comme un essaim de vaisseaux d’or mes vœux,
En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,

Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
Avec un bercement lent et lourd de frégates,
Comme avant le combat arborent leurs couleurs.

Telle, ta peau soyeuse a des rougeurs d’agates
Et des pâleurs d’opale, où je bois tour à tour
Les capiteux xérès et l’orgeat de l’amour.

Iwan GILKIN (1858-1924)
La Nuit, 1893

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1745

MERCREDI 13 FÉVRIER 2019

LE POSITIVISME

Il s’ouvre par delà toute science humaine
Un vide dont la Foi fut prompte à s’emparer.
De cet abîme obscur elle a fait son domaine ;
En s’y précipitant elle a cru l’éclairer.
Eh bien ! nous t’expulsons de tes divins royaumes,
Dominatrice ardente, et l’instant est venu :
Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes ;
Nous fermons l’Inconnu.

Mais ton triomphateur expiera ta défaite.
L’homme déjà se trouble, et, vainqueur éperdu,
Il se sent ruiné par sa propre conquête :
En te dépossédant nous avons tout perdu.
Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,
Tandis qu’obstinément le Désir qu’on exile
Revient errer autour du gouffre défendu.

Louise ACKERMANN (1813-1890)
Poésies philosophiques, 1871

[Texte découvert sur le site « poetica », voir le lien ci-dessous]
https://www.poetica.fr/poeme-237/louise-ackermann-le-positivisme/