UN JOUR, UN TEXTE # 1382

VENDREDI 16 FÉVRIER 2018

FRÈRES DE TERRE

Je n’ai pas de frères de race,
j’ai des frères de condition,
des frères de fortune et d’infortune,
de même fragilité, de même trouble
et pareillement promis à la poussière
et pareillement entêtés à servir
si possible à quelque chose,
à quelqu’un, même d’inconnu,
à quelque frère de même portée,
de même siècle, ou d’avenir….

Je n’ai pas de frères de race,
ni de religion, ni de communauté,
pas de frères de couleur,
pas de frères de guerre ou de combat,
je n’ai que des frères de Terre
secoués dans la galère
des espoirs et désespoirs
des mortels embarqués,
des frères de rêves partagés
et de peurs trop communes.

Je n’ai pas de frères de race,
j’ai des frères de condition,
bien différents et très semblables,
d’ailleurs terriblement interchangeables
dans l’égoïsme
ou dans la compassion…
Des frères tout pétris de l’envie
de partager leur solitude avec le pain
et parfois le bonheur insigne
d’apprendre ensemble à dire non…

Je n’ai pas de frères de race,
mais des frères dans le refus
de n’être qu’un passant,
des frères par l’art et par le chant,
et l’énergie déployée chaque jour
à tenir tête au néant.
Des frères à travers les âges,
la géographie et les frontières,
– et qui sait même, au-delà de l’espèce,
peut-être un frère en tout vivant…

Michel BAGLIN (né en 1950)
Un présent qui s’absente, Bruno Doucey, 2013

[Texte découvert sur le site « terre à ciel », voir le lien ci-dessous]
https://www.terreaciel.net/Michel-Baglin#.Wof1mtzhBCU

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UN JOUR, UN TEXTE # 1381

JEUDI 15 FÉVRIER 2018

XVI

Nos mains s’enlacent, nos yeux se cherchent. Ainsi commence l’histoire de nos cœurs.

C’est une nuit de mars éclairée par la lune ; l’exquise odeur du henné flotte dans l’air ; ma flûte est à terre abandonnée et ta guirlande de fleurs est inachevée.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

Ton voile couleur de safran enivre mes yeux.

La couronne de jasmin que tu me tresses réjouit mon cœur comme une louange.

C’est un jeu alterné de dons et de refus, d’aveux et de mystères ; de sourires et de timidités, de douces luttes inutiles.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

Nul mystère au-delà du présent ; nulle aspiration vers l’impossible ; pur enchantement ; nul tâtonnement dans la profondeur de l’ombre.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

Nous ne nous égarons pas, hors des paroles, dans le silence éternel. Nous ne tendons pas nos mains vers le néant des espoirs impossibles.

Il nous suffit de donner et de recevoir.

Nous n’avons pas écrasé les grappes de la jouissance jusqu’à en exprimer le vin de la douleur.

Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.

Rabindranath TAGORE (1861-1941)
Le Jardinier d’amour, Gallimard, 1920
Traduit de l’anglais par Henriette Mirabaud-Thorens

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1380

MERCREDI 14 FÉVRIER 2018

CHANT DE GUERRE

je t’aime de stupeur & d’éboulis je t’aime d’étonnements je t’aime la chair & les séquelles je t’aime entier je t’aime entière je t’aime humanité qui s’essouffle je t’aime de rester sur ta chaise je t’aime quand tu te lèveras je t’aime travailleur émérite je t’aime paresseux chronique je t’aime mes morts par milliers je t’aime mes millions de disparus je t’aime & je crève en même temps je t’aime potence je t’aime gibier je t’aime je t’aime à en crever je t’aime légende intime pour la démesure de tes rêves que l’on taille je t’aime pauv’ con je t’aime en long & de travers je t’aime aussi dans la misère indien décimé de toute part de toute époque & de tous lieux je t’aime je t’aime c’est décidé je t’aime mon père ouvrier je t’aime esclave de ma peau noire je t’aime ma mère des passions je t’aime mes frères je t’aime ma sœur je t’aime je t’aime pour l’ivresse absolue de t’avoir vue la première fois je t’aime de rage je t’aime joie je t’aime espoir dans le grenier du dégoût je t’aime dans la fureur tout en bas je t’aime gros con du front national je t’aime en couleur je t’aime en noir je t’aime rouge je t’aime blanc je t’aime comme rarement je t’aime en chair je t’aime en os je t’aime poussière qui voyage je t’aime frontière je te déteste je t’aime en vers & contre tout je t’aime assise je t’aime debout je t’aime fusillée des nuages je t’aime sous les pavés d’orage je t’aime au cœur des solitudes je t’aime chimères éventrées du destin dans la soute de tes espérances crues je t’aime humanité qui s’essouffle je t’aime humanité je t’aime je t’aime dans les coins les recoins les bas-fonds les injonctions je t’aime un soupir à la main je t’aime animée je t’aime immobile je t’aime cotée en bourse je t’aime à poil sous la grande ourse je t’aime un pied dans la rigole je t’aime en plein cœur des naufrages je t’aime à terre ou à la nage je t’aime dans les tranchées dans la boue je t’aime debout à genoux je t’aime aller je t’aime retour je t’aime amour je t’aime dans les coins les recoins je t’aime sans créances sans retenue je t’aime sans acompte sans compter je t’aime

Pierre SOLETTI (né en 1971)
Chant de guerre, livre d’artiste, Édition de Rivières, 2015

[Texte découvert sur le site « LA PIERRE ET LE SEL », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2018/02/un-jour-un-texte-pierre-soletti-chant-de-guerre.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1379

MARDI 13 FÉVRIER 2018

OUTREMER

Je resterai avec vous jusqu’à l’heure émouvante
où votre cœur sera devenu un continent glacé
dans le grand moment perdu de la route.
Lorsque tout se blase et se déforme
dans le regard kodachrome des touristes.
Sur la terre où nous n’avons fait qu’aimer.

J’aurais aimé avoir tes yeux, mon père,
pour regarder la mer, pour sonder l’horizon
jusqu’en ses ineffables et tortueux refuges.
Mais tu ne m’as laissé que des routes
qui s’entremêlent dans les synapses
revêches et cravachées de ma mémoire.
La sonde abîmée d’un voyageur inquiet.

J’aurais aimé avoir tes yeux, ma mère, pour me méfier,
pour regarder dans le ciel mystérieux
où se profilent les conclusions et les indices.
J’aurais voulu avoir ta force
pour cracher sur les évêques,
sur leur manteau de dorure
et sur tous ceux qui nous ont pris au collet
dans nos sentiers chétifs et maladroits.
J’aurais voulu que ma vie soit porteuse
de l’absolue nécessité des choses et des êtres.
De leur urgence et de leur fragilité
dans le ventre de la menace.

Et la mer est restée entre nous
comme un blanc de mémoire interminable,
une statue de sel le long de l’autoroute.

Herménégilde CHIASSON (né en 1946)
Prophéties, Michel Henry, 1986 

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/outremer

UN JOUR, UN TEXTE # 1378

LUNDI 12 FÉVRIER 2018

AU CENTRE DE NOTRE VIE JE GRAVITE NON ENCORE NÉ NON ENCORE FORMÉ

Un jour j’aurai des mains
le même jour je commencerai d’avoir un cœur

mon amour aura des mains
pour te donner ce que je suis
mon amour aura des mains
au bout de mes mains
je te prendrai au plus chaud de ta vie
je te ravirai pour battre la campagne au fond de nous

j’aurai des mains pour la chaleur et pour la nuit
j’aurai des mains pour que le jour éclaire dans ton sang
j’aurai des mains pour te construire
j’aurai des mains pour blesser la bête maudite
tapie sous le front de l’amour

j’aurai des mains pour me traîner dans ton corps
j’aurai des mains pour te cueillir où tu t’affales
j’aurai des mains pour l’appui quand tu cantes de peur

un jour j’aurai des mains
j’aurai des mains pour t’appeler quand je coule
j’aurai des mains pour te vouloir quand je pars de moi
j’aurai des mains pour défoncer quand tu cesses d’ouvrir
j’aurai des mains pour faire signe
quand le paysage devient fou

mes mains seront des ponts
pour que tu passes en moi

un jour j’aurai des mains
ce jour-là le monde s’affaissera dans les fêlures
ce jour-là des femmes et des enfants
seront bus par la mort
ce jour-là des hommes moisiront sous la gale
un lit de boue noircie durcira la paix
mais ce jour-là j’aurai des mains

j’aurai des mains pour me relever dans la savane
j’aurai des mains pour cravacher ma bête de flammes
j’aurai des mains pour refaire la boussole
j’aurai des mains pour casser les murs qui te retiennent
j’aurai des mains pour gratter
à chaque seuil comme un chien

j’aurai des mains pour arriver jusqu’à toi
puis j’aurai des mains enfin j’aurai des mains
pour que crèvent les eaux
et que je vienne au monde

Pierre MORENCY (né en 1942)
Poèmes 1966-1986, Éditions du Boréal, 2002

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/au-centre-de-notre-vie-je-gravite-non-encore-ne-non-encore-forme
 

UN JOUR, UN TEXTE # 1377

DIMANCHE 11 FÉVRIER 2018

AINSI RÉCITER TON POÈME
à Jean Sénac

Au faîte de notre mur desceller notre nuit
rouvrir notre porte à la mer
laisser entre nos hanches palpiter la rivière
descendre sous le temps comme en un puits
pour étoiler ses eaux de nos mains
réinventer chaque pétale
et le poser comme une offrande
à la lisière fragile du jour
Ainsi nous tomberons vers le sol avec la lente
pesanteur d’une feuille
nous défierons le vertige de l’équilibre
nous nous reproduirons à l’infini
Vers tous la persistance de ton hémorragie fertile

Jamel Eddine BENCHEICKH (1930-2005)
Poème écrit au lendemain de l’assassinat de Jean Sénac, le 15 novembre 1973

[Texte découvert sur le site « LA PIERRE ET LE SEL », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2018/01/index.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1376

SAMEDI 10 FÉVRIER 2018

ÉCOUTE

Je vole dans la nuit
Les roses de ta bouche,
Pour qu’aucune femme n’y trouve à boire.

Celle que j’embrasse
M’enlève mes frissons,
Que j’ai peints autour de tes membres.

Je suis ton bord de chemin.
Celle qui te frôle,
Bascule.

Sens-tu ma soif de vivre
Partout
Comme une lisière lointaine ?

Else LASKER-SCHÜLER (1869-1945)
Mon Piano bleu, Verdier, 1994
Traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson et Annick Yaiche

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Lasker-Schuler-Mon-piano-bleu-Poesie-complete-tome-1/871663

UN JOUR, UN TEXTE # 1375

VENDREDI 9 FÉVRIER 2018

NOCTURNE EN PLEIN JOUR

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du cœur qui les mène
Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l’oreille des autres.

Jules SUPERVIELLE (1884-1960)
La Fable du monde, Gallimard, 1938

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1374

JEUDI 8 FÉVRIER 2018

SI TU RÊVES

Si tu rêves, prends ma main.
Si tu pleures
si tu pars
si tu perds.

Si la guerre
si la mort
prend ma main.

Prend ma main encore
si tu reviens.

Si tu trouves
si tu gagnes
si tu aimes
prends ma main.

Gisèle PRASSINOS (1920-2015)
Si tu rêves, 1992

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Gisele-Prassinos/44664#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1373

MERCREDI 7 FÉVRIER 2018

ON NE PEUT ME CONNAÎTRE

On ne peut me connaître
Mieux que tu me connais

Tes yeux dans lesquels nous dormons
Tous les deux
Ont fait à mes lumières d’homme
Un sort meilleur qu’aux nuits du monde

Tes yeux dans lesquels je voyage
Ont donné aux gestes des routes
Un sens détaché de la terre

Dans tes yeux ceux qui nous révèlent
Notre solitude infinie
Ne sont plus ce qu’ils croyaient être

On ne peut te connaître
Mieux que je te connais.

Paul ÉLUARD (1895-1952)
Les Yeux fertiles, GLM, 1936

[Source : lecture personnelle]