UN JOUR, UN TEXTE # 1989

MARDI 15 OCTOBRE 2019

DE SANG ET DE LUMIÈRE (extrait)

Nous sommes vieux comme le monde,
Héritiers de villes rasées, de peuples en mouvement,
Du désir fou de bâtir pour l’éternité,
D’offrir des temples, des statues, à ceux qui nous suivront.
Nous sommes les fils de l’incendie.
Et notre devoir est de contenir les flammes
– Chaque fois, le même combat renouvelé -,
Les contenir,
Pour qu’elles rayonnent
Plutôt que de tout brûler.

Laurent GAUDÉ (né en 1972)
De sang et de lumière, Actes Sud, 2017

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 1988

LUNDI 14 OCTOBRE 2019

L’OR BLEU

Non, les larmes n’arrêtent pas de couler
sur la terre, ni les cris de les retenir.
Collines et cloisons nous défendent seulement
des corps qui vont avec et se défont

et les fleuves larges et paisibles, et les nuées
entraînent la douleur au loin. Mais à peine
la maison comme un mouchoir refermée
sur son carré d’amertume,

comme la tasse de café brûlant et le verre
de schnaps semblent soudain lourds !
Et si froide, inutile et petite la main
qui dilapidait la lumière sur ta peau

comme le ciel son or bleu sur la mer.

Guy GOFFETTE (né en 1947)
Le pêcheur d’eau, Gallimard, 1995

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1987

DIMANCHE 13 OCTOBRE 2019

DIRE (II)

Ces deux au cœur de la nuit claire,
Guetteurs d’ils ne savent quel mot
Que terre et temps ont peut-être oublié
Et qui ferait s’ouvrir le monde
Comme le fruit éclaté dans l’été,
Les longs dormeurs noir à l’horizon
Les monts en bivouac depuis l’éternité,
Le niagara muet du ciel et des étoiles,
La source au loin de cette aurore inverse
Et là le prélude que font à la fraîche
Les chaudes odeurs des silex et des herbes.
Ce ne sera pas encore pour cette nuit
Le nom, le secret, la clef,
Mais qu’elles furent proches de s’entrouvrir
Les sombres lèvres de l’espace.

Georges-Emmanuel CLANCIER (1914-2018)
Écriture des jours, Gallimard, 1972

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1986

SAMEDI 12 OCTOBRE 2019

LUMIÈRES DE NUIT (extrait)

Quelle nuit cette nuit nous ne l’aurons pas vécue,
Parfum des lilas hors de notre toucher,
Regard des fauves hors de notre appel,
Murmure des saules perdus sur l’étang
D’où s’arrache un nuage vers nul ciel tendu.

Quelle nuit cette nuit déjà lointain souvenir,
Désormais sans lien nous avancerons
Sur toutes les voies ouvertes au vent,
Au milieu de tant d’astres éclatés,
Pour retrouver un sol où fondre et refleurir.

François CHENG (né en 1929)
La vraie gloire est ici, Gallimard, 2015

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1985

VENDREDI 11 OCTOBRE 2019

VIVANT NE VIVANT PLUS

Vivant ne vivant plus
Les amants séparés
ne peuvent pas dormir
Redisant le nom de l’amour
Et de la source inconsolable
Criant ne criant plus
La bouche enfoncée dans la nuit
ils roulent sur l’oreiller impossible du temps
et c’est le temps qui les nourrit.

Leurs deux noms enlacés dans la matière noire
les amants séparés ne peuvent pas dormir
priant que le temps passe
priant et suppliant
que le temps de l’amour ne passe jamais
vivant ne vivant plus
vivant l’inexorable.

Henri BAUCHAU (1913-2012)
Poésie complète, Actes Sud, 2009

[Texte découvert sur le site « Les lectures d’Asphodèle », voir le lien ci-dessous]
https://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2014/02/06/les-amants-dhenri-bauchau-pour-le-jeudi-en-poesie/

UN JOUR, UN TEXTE # 1984

JEUDI 10 OCTOBRE 2019

SPLEEN IV

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1983

MERCREDI 9 OCTOBRE 2019

ORLY

Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu’eux deux
La pluie les a soudés semble-t-il l’un à l’autre
Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu’eux deux
Et je les sais qui parlent
Il doit lui dire « je t’aime »
Elle doit lui dire « je t’aime »
Je crois qu’ils sont entrain de ne rien se promettre
Ces deux-là sont trop maigres pour être malhonnêtes
Ils sont plus de deux mille et je ne vois qu’eux deux
Et brusquement ils pleurent, ils pleurent à gros bouillons
Tout entourés qu’ils sont d’adipeux en sueur et de bouffeurs d’espoir
Qui les montrent du nez
Mais ces deux déchirés, superbes de chagrin
Abandonnent aux chiens l’exploit de les juger

La vie ne fait pas de cadeau
Et nom de Dieu, c’est triste Orly le dimanche
Avec ou sans Bécaud

Et maintenant ils pleurent
Je veux dire tous les deux
Tout à l’heure c’était lui, lorsque je disais « il »
Tout encastrés qu’ils sont, ils n’entendent plus rien
Que les sanglots de l’autre
Et puis, et puis infiniment
Comme deux corps qui prient
Infiniment lentement ces deux corps se séparent
Et en se séparant
Ces deux corps se déchirent
Et je vous jure qu’ils crient
Et puis ils se reprennent
Redeviennent un seul, redeviennent le feu
Et puis se redéchirent
Se tiennent par les yeux
Et puis en reculant
Comme la mer se retire
Ils consomment l’adieu
Ils bavent quelques mots
Agitent une vague main
Et brusquement il fuit, fuit sans se retourner
Et puis il disparaît, bouffé par l’escalier

La vie ne fait pas de cadeau
Et nom de Dieu, c’est triste Orly le dimanche
Avec ou sans Bécaud

Et puis il disparaît, bouffé par l’escalier
Et elle, elle reste là
Cœur en croix, bouche ouverte
Sans un cri, sans un mot
Elle connaît sa mort
Elle vient de la croiser
Voilà qu’elle se retourne
Et se retourne encore
Ses bras vont jusqu’à terre
Ça y est elle a mille ans
La porte est refermée
La voilà sans lumière
Elle tourne sur elle-même
Et déjà elle sait
Qu’elle tournera toujours
Elle a perdu des hommes
Mais là elle perd l’amour
L’amour le lui a dit
Revoilà l’inutile
Elle vivra de projets
Qui ne feront qu’attendre
La revoilà fragile
Avant que d’être à vendre

Je suis là, je la suis
Je n’ose rien pour elle
Que la foule grignote
Comme un quelconque fruit

Jacques BREL (1929-1978)
Album Les Marquises, Barclay, 1977

[Source : écoute personnelle]

La chanson interprétée par Jacques Brel :

UN JOUR, UN TEXTE # 1982

MARDI 8 OCTOBRE 2019

VOIES LACTÉES

À quoi bon ces adieux ces larmes cette souffrance
qui n’a ni fin ni sens
et ces cris que nous poussons
tellement inutilement
à quoi bon cette souffrance
sans fin ni sens
et cette délivrance
qui n’a pas de nom
et à laquelle nous ne pouvons échapper
pas plus qu’à l’éternité
ou à la vérité

Philippe SOUPAULT
Poèmes et poésies, Grasset, 1987

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1981

LUNDI 7 OCTOBRE 2019

MENHIR

Tout est bien de ce qui est
Tout est bien de ce qui sera
J’ai vécu mes journées
Viendra ma nuit
La mort ailleurs continue les songes de la vie
Le soleil ne se lasse de caresser la stèle funéraire
Sans que la terre en tire ombrage
Et les pluies adoucissent la rigueur ossuaire

Tout ce qu’il est possible d’aimer
Je l’ai aimé
J’ai fait aller le mythe avec la théologie
Et le rêve toujours épousa ma raison
Ainsi par les chemins d’Argol
La pierraille chante avec l’ancolie

Menhir
Je veux une mort verticale
Parmi les ronces paysannes
Que nul féalement ne grave mon nom
Nulle épitaphe sur la pierre
Nulle dédicace au granit

Menhir
Je veux seulement des vocables de lichen
Et la jaune écriture que silencieusement burinent
Les bruines hivernales et les vents d’océan.

Xavier GRALL (1930-1981)
Œuvre poétique, Rougerie, 2010

[Texte découvert sur le site « Arbrealettres », voir le lien ci-dessous]
https://arbrealettres.wordpress.com/2015/05/03/menhir-xavier-grall/

UN JOUR, UN TEXTE # 1980

DIMANCHE 6 OCTOBRE 2019

LE CONDAMNÉ À VIVRE
(janvier 1957)

Je cherche au fond de moi ce qu’y cacha la vie
Quand elle me prit aux mains de ses yeux de pleureuse,
Peut-être a-t-elle jeté l’existence de nuit
Dont un cœur d’homme ne sent que la part malheureuse ?
C’est sûrement un sort qu’elle me mit dans la main
Avec le don de vivre et de souffrir sans masque,
Car le bonheur, dit-elle, n’a pas de nom humain,
Il ne respire pas encagé dans un cœur,
C’est un oiseau malade d’être trop voyageur
Et le toucher serait lui retirer son vol.
Et quand on l’imagine on sent qu’il est trop loin,
Qu’il s’est cassé le cœur dans ses efforts de vivre,
Qu’il ne marquera plus les pages d’aucun livre
Et ne traduira plus la comédie du cœur.

Depuis longtemps il fait le jeu d’une autre vérité,
C’est une étoile déracinée de ses désirs…

Jean-Pierre DUPREY (1930-1959)
Œuvres complètes, Christian Bourgois, 1991

[Texte découvert sur le site « Le bar à poèmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.barapoemes.net/archives/2018/12/13/36938401.html