Mois: mai 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 24

SAMEDI 31 MAI 2014

BEL OCCIDENT

Entre le dos du livre et les feuilles du vent
S’ouvre l’antre limpide
Où bouillonne l’écume
Quand les rochers serrent les dents
Sur la langue de sable
les rangs de flocons blancs s’abattent
Des regards faux fuient le long du navire
et jusqu’à l’horizon
Et tout autre mouvement cesse
Là comme ailleurs le dôme étoilé d’or se tient
Sans l’aide d’aucune colonne ni chaîne
Mais les jours sont un peu plus longs
Rayés de bleu comme le sang des veines
Plus loin on prend encore une autre direction
Mais toujours les mêmes reviennent
Vers la colline singulière
Où le chemin tourne en montant
Jusqu’au rocher sanglant où périt la lumière
Dans les abattoirs du couchant

Pierre REVERDY
Plupart du Temps (La guitare endormie – 1919), Gallimard, 1945

Publicités

UN JOUR, UN TEXTE # 23

VENDREDI 30 MAI 2014

L’AMI QUI DORT

Qu’allons-nous cette nuit dire à l’ami qui dort ?
Des mots inconsistants montent jusqu’à nos lèvres
d’une atroce souffrance. Nous le regarderons,
ses lèvres inutiles qui restent silencieuses,
nous parlerons doucement.

La nuit aura les traits
de l’antique douleur qui renaît chaque soir
impassible et vivante. Le silence lointain
souffrira comme une âme, muet, dans le noir.
Nous parlerons à la nuit qui respire doucement.

Nous entendrons les instants s’égrener dans le noir
au-delà des choses, dans l’attente anxieuse de l’aube,
qui viendra tout à coup et gravera les choses
sur le silence mort. L’inutile lumière
dévoilera du jour le visage pensif. Les instants
se tairont. Et les choses parleront doucement.

Cesare PAVESE
Poèmes du désamour (1937), Gallimard, 1969
Traduction de Gilles de Van

UN JOUR, UN TEXTE # 22

JEUDI 29 MAI 2014

Ne partir de rien, insister sur ce rien.

Les mots reviennent alors, comme bouffées de fièvre au visage. Des phrases soudaines pointant le cœur : sa curieuse boule de muscle rouge assoiffée de sang et de rythmes. Je m’en vais ainsi dans la langue : pas de loup sur la page. Pas de phrasé, ou presque. Ce sont des paroles comme on en prononce au-delà de la mer, délivrées, inaudibles. Elles s’écoulent en jus de groseille mêlé au gros sang rouge de nos poignets coupés.

Jean-Michel MAULPOIX
Une histoire de bleu, Mercure de France, 1992

UN JOUR, UN TEXTE # 20

MARDI 27 MAI 2014

VOEUX I

J’ai longtemps désiré l’aurore
mais je ne soutiens pas la vue des plaies

Quand grandirai-je enfin ?

J’ai vu la chose nacrée :
fallait-il fermer les yeux ?

Si je me suis égaré
conduisez-moi maintenant
heures pleines de poussière

Peut-être en mêlant peu à peu
la peine avec la lumière
avancerai-je d’un pas ?

(À l’école ignorée
apprendre le chemin qui passe
par le plus long et par le pire)

Philippe JACCOTTET
Airs, Gallimard, 1967

UN JOUR, UN TEXTE # 19

LUNDI 26 MAI 2014

Eaux des spasmes, lunes que les eaux redisent.
Nul ne sait si les lunes que l’on voit battent du battement des eaux, ou bien si les eaux battent
par cet essor de la liesse
des lunes. Et le monde, miroir éveillé de lunes par où
les eaux débordent, est-ce moi qui le contemple,
est-ce lui qui me contemple,
ou sommes-nous l’un l’autre ? Nous vivons par le pouvoir
des images. Dans le sang, l’innocence,
la sévère splendeur, la crispation intime et une matière cardiaque réciproque.
– Les souffles me traversent de nom en nom.

Herberto HELDER (1930-2015)
Science ultime, Lettres Vives, 1993
Traduction de Laura Lourenço et Marc-Ange Graff

UN JOUR, UN TEXTE # 18

DIMANCHE 25 MAI 2014

MÉDITATION DU 15/5/85

Je me trouvai devant ce silence
inarticulé
un peu comme le bois
certains
en de semblables moments
ont pensé
déchiffrer l’esprit dans quelque rémanence
cela fut pour eux une consolation
ou du redoublement de l’horreur
pas moi.

Il y avait du sang lourd sous ta peau
dans ta main
tombé au bout des doigts
je ne le voyais pas humain.

Cette image se présente pour la millième fois
à neuf
avec la même violence
elle ne peut pas se répéter indéfiniment
une nouvelle génération de mes cellules
si temps il y a
trouvera cette multiplication onéreuse
ces tirages photographiques internes
je n’ai pas le choix
maintenant.

Rien ne m’influence dans la noirceur.

Je ne m’exerce à aucune comparaison
je n’avance aucune hypothèse
je m’enfonce par les ongles.

Jacques ROUBAUD
Quelque chose noir, Gallimard, 1986

UN JOUR, UN TEXTE # 17

SAMEDI 24 MAI 2014

RETRAIT

Quand au langage du poète
Les couleurs seront retirées,

Quand les noms même des fleurs
Ne diront rien à sa mémoire,

Cependant qu’en lui demeure
L’adorable mot noir
Renvoyé par le miroir blanc
De la page où il sut écrire.

André PIEYRE DE MANDIARGUES
Ruisseau des solitudes, Gallimard, 1968

UN JOUR, UN TEXTE # 16

VENDREDI 23 MAI 2014

XVIII

Je t’écoute comme si j’écoutais venir l’été,
ses innombrables doigts courir à travers jours
et nuits avec à l’intérieur les eaux,
j’écoute ces voix, cette rumeur de lumières
monter dans l’obscurité, buter sur les vitres,
avec le matin avancé tomber sur le sable,
mordre les murs, brûler de démence.

Eugénio DE ANDRADE
Le poids de l’ombre (1982), La Différence, 1986
Traduction de Patrick Quillier

UN JOUR, UN TEXTE # 15

JEUDI 22 MAI 2014

Genou humilié au pavé d’émeute
Et rebelle au peuple des mots souillés
Je demande qui parle quand le chant
Est là prêt à hisser de tout silence
Un chemin d’eau d’herbe bleue ou de vent
Autre que ceux où tarde l’existence.
Humble et traqué j’attends des dieux la meute
Au tréfonds du verbe et de ses halliers.

Georges-Emmanuel CLANCIER
Oscillante parole, Gallimard, 1978