Mois: juin 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 54

LUNDI 30 JUIN

POÈME

on finit par aimer la vie
dans les rues qui s’assombrissent
devant les seuils de maisons vides
qui ne sont que débâcles et ruines

parfois à la seule fenêtre
aux vitres maculées de suie
passe un reflet d’ombre ou de bête
enfermée un oiseau peut-être

qui cherche à retrouver le ciel
exactement comme toi
et qui se blesse les ailes
et qui renonce à l’au-delà

Jean-Claude PIROTTE
Cette âme perdue, Le Castor Astral (2011)

UN JOUR, UN TEXTE # 53

DIMANCHE 28 JUIN

immobile yeux clos
reclus au plus intime
m’épuisant à mourir
me préparant à naître
scrutant l’invisible
jusqu’à l’hébétude

ou je déambule par les rues
aussi vivant qu’une pierre
le regard vitreux
miné par l’à quoi bon
de tant d’heures inutiles

Charles JULIET (né en 1934)
Moisson, P.O.L, 2012

UN JOUR, UN TEXTE # 52

SAMEDI 27 JUIN

POÈME

Je suis né d’une erreur du vent et de la mer
C’est pourquoi j’ai vécu au rythme des marées
Entre les hommes et dieu je n’ai pas pu choisir
Poisson-lune égaré sur un trottoir vitreux

Je n’ai fait que passer sans pouvoir respirer

Un enfant replié s’est pris dans ma mémoire
qui m’empêche d’atteindre le pays d’où je viens
Quand trouverai-je enfin de quoi crever mes yeux
sur le plancher glissant d’une barque fantôme

Si je viens à mourir qu’on me jette à la mer
dans l’aube bleue des sables je trouverai ma route

J’arriverai enfin à cette grande fête
où mon corps fait surface
à l’intérieur du sel

Tristan CABRAL (né en 1944)
Ouvrez le feu !, Plasma, 1979

UN JOUR, UN TEXTE # 51

VENDREDI 27 JUIN

LA PEAU DE LUMIÈRE

La peau de lumière vêtant ce monde est sans
épaisseur et moi je vois la nuit profonde de tous
les corps identique sous le voile varié et la lumière
de moi-même c’est cette nuit que même le masque
solaire ne peut plus me cacher. Je suis le voyant
de la nuit l’auditeur du silence car le silence aussi
s’habille d’une peau sonore et chaque sens a sa nuit
comme moi-même je suis ma nuit je suis le penseur
du non-être et sa splendeur je suis le père de la mort.
Elle en est la mère elle que j’évoque du parfait
miroir de la nuit je suis l’homme à l’envers
ma parole est un trou dans le silence. Je connais
la désillusion je détruis ce que je deviens
je tue ce que j’aime.

René DAUMAL (1908-1944)
Poésie noire, poésie blanche (1924), Gallimard, 1954

UN JOUR, UN TEXTE # 50

JEUDI 26 JUIN

ET LA MORT N’AURA PAS D’EMPIRE

Et la mort n’aura pas d’empire.
Les morts nus ne feront plus qu’un
Avec l’homme dans le vent et la lune d’ouest.
Quand leurs os becquetés seront propres, à leur place
Ils auront des étoiles au coude et au pied.
Même s’ils deviennent fous, ils seront guéris,
Même s’ils coulent à pic, ils reprendront pied,
Même si les amants se perdent, l’amour ne se perdra pas,
Et la mort n’aura pas d’empire.

Et la mort n’aura pas d’empire.
Depuis longtemps couchés dans les dédales de la mer,
Ils ne mourront pas dans les vents.
Se tordant sur des chevalets quand céderont les tendons,
Attachés à une roue, ils ne se briseront pas.
La foi dans les mains cassera net
Les démons unicornes les transperceront.
Fendus de toutes parts, ils ne craqueront pas
Et la mort n’aura pas d’empire.

Et la mort n’aura pas d’empire.
Les mouettes ne pousseront plus de cris dans leurs oreilles
Et les vagues ne se fracasseront plus sur les rives.
Où s’ouvrait une fleur peut-être qu’aucune fleur
Ne lèvera la tête sous les rafales de pluie,
Même s’ils sont fous et raides comme des rats morts
Leurs têtes martèleront les marguerites,
S’ouvriront au soleil jusqu’au dernier jour du soleil
Et la mort n’aura pas d’empire.

Dylan THOMAS
Ce monde est mon partage et celui du démon, Seuil (Points Poésie), 2008
Traduction de Patrick Remaux

Texte original :

AND DEATH SHALL HAVE NO DOMINION

And death shall have no dominion.
Dead men naked they shall be one
With the man in the wind and the west moon;
When their bones are picked clean and the clean bones gone,
They shall have stars at elbow and foot;
Though they go mad they shall be sane,
Though they sink through the sea they shall rise again;
Though lovers be lost love shall not;
And death shall have no dominion.

And death shall have no dominion.
Under the windings of the sea
They lying long shall not die windily;
Twisting on racks when sinews give way,
Strapped to a wheel, yet they shall not break;
Faith in their hands shall snap in two,
And the unicorn evils run them through;
Split all ends up they shan’t crack;
And death shall have no dominion.

And death shall have no dominion.
No more may gulls cry at their ears
Or waves break loud on the seashores;
Where blew a flower may a flower no more
Lift its head to the blows of the rain;
Though they be mad and dead as nails,
Heads of the characters hammer through daisies;
Break in the sun till the sun breaks down,
And death shall have no dominion.

Dylan THOMAS
Twenty five poems, 1936

UN JOUR, UN TEXTE # 49

MERCREDI 25 JUIN

LA QUÊTE

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile

Jacques BREL (1929-1978)
L’Homme de la mancha (Comédie musciale), Barclay, 1968

UN JOUR, UN TEXTE # 48

MARDI 24 JUIN

CONTRE !

Je vous construirai une ville avec des loques, moi !
Je vous construirai sans plan et sans ciment
Un édifice que vous ne détruirez pas,
Et qu’une espèce d’évidence écumante
Soutiendra et gonflera, qui viendra vous braire au nez,
Et au nez gelé de tous vos Parthénons, vos arts arabes, et de vos Mings.

Avec de la fumée, avec de la dilution de brouillard
Et du son de peau de tambour,
Je vous assoirai des forteresses écrasantes et superbes,
Des forteresses faites exclusivement de remous et de secousses,
Contre lesquelles votre ordre multimillénaire et votre géométrie
Tomberont en fadaises et galimatias et poussière de sable sans raison.

Glas ! Glas ! Glas sur vous tous, néant sur les vivants !
Oui, je crois en Dieu ! Certes, il n’en sait rien !
Foi, semelle inusable pour qui n’avance pas.

Oh monde, monde étranglé, ventre froid !
Même pas symbole, mais néant, je contre, je contre,
Je contre et te gave de chiens crevés.
En tonnes, vous m’entendez, en tonnes, je vous arracherai ce que vous m’avez refusé en grammes.

Le venin du serpent est son fidèle compagnon,
Fidèle, et il l’estime à sa juste valeur.
Frères, mes frères damnés, suivez-moi avec confiance.
Les dents du loup ne lâchent pas le loup.
C’est la chair du mouton qui lâche.

Dans le noir nous verrons clair, mes frères.
Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite.
Carcasse, où est ta place ici, gêneuse, pisseuse, pot cassé?
Poulie gémissante, comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler !

Henri MICHAUX (1899-1984)
La nuit remue, Gallimard, 1935

UN JOUR, UN TEXTE # 47

LUNDI 23 JUIN

TERRE DE DÉNUEMENT

pars
fais-toi ombre et silence
dans l’envahissement de la nuit

comme un orage
à bout de souffle
l’angoisse s’apaise
au crépuscule
l’animal traqué
trouve enfin le repos
dans les méandres
de l’obscurité

n’a pas pu choisir
fut rejeté un jour
dans le sablier de l’angoisse
ne demandait que la paix et l’oubli
demain la bouche pleine de terre
ne pourra même plus crier

ensevelis hors du préau
où s’enflamment les lambeaux de l’été
nous n’aurons plus qu’un ciel de boue
pour imprégner nos visages captifs
de la lourde étreinte des profondeurs

faites que mon corps
ne s’affole pas
à l’instant précis
où s’abattra
le couperet de l’ombre

Francis GIAUQUE (1934-1965)
Terre de dénuement, Éditions de l’Aire, 1980

UN JOUR, UN TEXTE # 46

DIMANCHE 22 JUIN

JE MOURRAI D’UN CANCER DE LA COLONNE VERTÉBRALE

Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale
Ça sera par un soir horrible
Clair, chaud, parfumé, sensuel
Je mourrai d’un pourrissement
De certaines cellules peu connues
Je mourrai d’une jambe arrachée
Par un rat géant jailli d’un trou géant
Je mourrai de cent coupures
Le ciel sera tombé sur moi
Ça se brise comme une vitre lourde
Je mourrai d’un éclat de voix
Crevant mes oreilles
Je mourrai de blessures sourdes
Infligées à deux heures du matin
Par des tueurs indécis et chauves
Je mourrai sans m’apercevoir
Que je meurs, je mourrai
Enseveli sous les ruines sèches
De mille mètres de coton écroulé
Je mourrai noyé dans l’huile de vidange
Foulé aux pieds par des bêtes indifférentes
Et, juste après, par des bêtes différentes
Je mourrai nu, ou vêtu de toile rouge
Ou cousu dans un sac avec des lames de rasoir
Je mourrai peut-être sans m’en faire
Du vernis à ongles aux doigts de pied
Et des larmes plein les mains
Et des larmes plein les mains
Je mourrai quand on décollera
Mes paupières sous un soleil enragé
Quand on me dira lentement
Des méchancetés à l’oreille
Je mourrai de voir torturer des enfants
Et des hommes étonnés et blêmes
Je mourrai rongé vivant
Par des vers, je mourrai les
Mains attachées sous une cascade
Je mourrai brûlé dans un incendie triste
Je mourrai un peu, beaucoup,
Sans passion, mais avec intérêt
Et puis quand tout sera fini
Je mourrai.

Boris VIAN
Je voudrais pas crever, Jean-Jacques Pauvert, 1962

UN JOUR, UN TEXTE # 45

SAMEDI 21 JUIN

DES CROCS

Il n’est poudre de pigment
ni myrrhe
odeur pensive ni délectation
mais fleur de sang à fleur de peau
carte de sang carte du sang
à vif à sueur à peau
ni arbre coupé à blanc estoc
mais sang qui monte dans l’arbre de chair
à crans à crimes
Rien de remis
à pic le long des pierres
à pic le long des os
du poids du cuivre des fers des cœurs
venins caravaniers de la morsure
au tiède fil des crocs
Des crocs

Aimé CÉSAIRE
Ferrements et autres poèmes, Seuil, 2008
(réédition étoffée d’un recueil paru en 1960)