Mois: juillet 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 85

JEUDI 31 JUILLET

ÉTEINS MES YEUX

Éteins mes yeux : je te verrai encore
Bouche-moi les oreilles : je t’entendrai encore
Sans pieds, je marcherai vers toi
Sans bouche,  je t’invoquerai encore
Coupe-moi les bras : je te saisirai
Avec mon cœur comme avec une main
Arrache-moi le cœur et mon cerveau battra
Et si tu mets aussi le feu à mon cerveau
Je te porterai dans mon sang.

Rainer Maria RILKE (1875-1926)
Le Livre d’images, 1899
Traduit de l’allemand par Maurice Betz

UN JOUR, UN TEXTE # 84

MERCREDI 30 JUILLET

Il s’approcha, ailé,
Et tes paupières mirent le voile sur ton regard
radieux.
Tu mourus – flamboyante
A l’heure la plus terne.
Que pourront donc expier
Ces deux dernières larmes brèves ?
Il réfléchit – Quatre heures
Sonnèrent.
Il partit sans être vu,
Emportant le mot le plus précieux.
Mais personne n’entendit
Ton dernier appel.
Et s’est perdu dans la mer des bruits
Le cri qui déchira ton sein et ton âme.
Rose, tu te noyais
Dans le matin trouble…

Marina TSVETAIEVA (1892-1941)
Le Ciel brûle, Gallimard, 1999 – Poème écrit en 1912
Traduit du russe par Pierre Léon et Ève Malleret

UN JOUR, UN TEXTE # 83

MARDI 29 JUILLET

LES SIÈCLES

Parfois, la nuit, les siècles se rassemblent
pour se parler des pays du soleil.
Il passe entre eux des soldats et des anges,
des saints, des rois, des inventeurs de ciel,
tant de vieux morts que l’espace mélange
pour les jeter en pâture à la terre.

J’entends le pas des chevaux de naguère,
les cris de nuits des enfants égorgés.
Chaque massacre a chanté dans ma tête,
mes doigts sont pleins de tout le sang jeté.
Quand tout amour se nourrit de colère,
toute fleur en mes mains vient chanter.

Toi qui brillais dans la gloire des armes,
soldat du temps par l’ongle déchiré,
te voilà seul à cheval sur ton âge
pour conquérir le droit d’être jeté
du haut du ciel au-devant des rois-mages
et de l’étoile au front du nouveau-né.

Es-tu repu de fureurs et de crimes,
siècle qui fus celui qui m’accueillis ?
Le monde brûle, ô siècle du délire
et la machine étouffe tous les cris.
Pour une perle, on détruit un empire
et chacun croit que le ciel est pour lui.

Un siècle parle et celui qui l’écoute
sent ruisseler tout le sang qui coula.
Le temps rayonne ! Un siècle sur la foule
se pose et vient peser de tout son poids.
Chacun s’éloigne et l’univers s’écroule
en écrasant le fauve avec sa proie.

Parfois, la nuit, les siècles se rassemblent
et l’un d’eux parle et se détruit déjà ;
l’autre sourit, puis lentement le mange
tout chargé d’ombre et d’enfants et de rois,
belle galette et grand pain de nos anges,
tout enrichis de soleil et de langues
et de temps morts sans entendre leur voix.

Robert SABATIER (1923-2012)
Dédicaces d’un navire, Albin Michel, 1984

UN JOUR, UN TEXTE # 81

DIMANCHE 27 JUILLET

LES LEÇONS D’EDGARD (extrait)

Je crois te retenir immobile. Tu dors.
Je marche émerveillé dans les jours de ta face.
Je dénombre les lieux où bientôt la grimace
Viendra nos rappeler la misère et la mort.

Je souffre. Je voudrais qu’un instant tout s’arrête,
Que ce sommeil de loup soit ta cire et ton vol,
Que rien ne se délie, et des cheveux au col,
Que plus jamais ne bouge un trait de cette tête.

Nous sommes sans répit de seconde en seconde
Un homme différent dont l’honneur s’amollit,
Étranger au suivant, un horizon sans lit.
Notre nom seul échappe à cette obscure ronde.

Ainsi demain déjà le pli de tes narines
Aura tourné, ta joue aura bosses ou creux.
Imperceptiblement le temps refait nos yeux.
Et te mieux connaissant, tout cela je devine.

On non ! Pouvoir ici fixer la force intacte
D’un geste ! Il suffirait d’un artiste assassin
Pour arrêter le cours féroce et les essaims
De Dieu qui font leur miel avec nos moindres actes.

Jean SÉNAC (1926-1973)
Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999

UN JOUR, UN TEXTE # 80

SAMEDI 26 JUILLET

DES VIES AU VILLAGE

Le crédit, la télé
Au napperon jauni
Et quelques vieux CD
Abandonnés aussi
Aux nouvelles du monde
Et à celles d’ici
Au chômage qui gronde
À cause de là-haut
Car ils n’ont aucun doute
Les clients du bistrot

L’usine du village
A licencié déjà
Dédé attend son tour
Cinquante ans bien tassés
Les antidépresseurs
Atrophiant son courage
L’empêchent de pleurer
La vie, c’est déjà ça

Jeanne fait des ménages
De nuit comme de jour
De moins en moins souvent
Car les économies
Se font un peu partout

Et il y a JP
Ancien cadre viré
Même pas actionnaire
Son cas sera traité
Mais pas prioritaire

Jo va fermer bientôt
L’affaire familiale
On lui impose trop
De normes pas normales

On se dit C’est la vie
Qu’il ne faut pas se plaindre
On ravale ses cris
On gueule, pour ne pas geindre

À 20 heures, au Journal
Les mesures d’en haut
Plus ou moins sociétales
Ils s’en fichent un peu

Ils disent que certains
Sans bosser vivent mieux
Et qu’on n’est plus tranquille
Même ici au village
Ils disent « Vous verrez ! »
Rien qu’un cambriolage
Et le tour est joué

Les mots sont inutiles
Le chagrin silencieux
Alors certains marinent
Le front plus ou moins droit
Colère ou désespoir
Les font voter contre eux

Matthias VINCENOT (né en 1981)
Les Choses qui changent, Mines de rien, 2013

UN JOUR, UN TEXTE # 79

VENDREDI 25 JUILLET

DISCOURS À LA BOUCHE

Chaque fois que ton dieu t’ordonne de parler
Le silence se meurt dans un soupir de rose
Et le rouge attendri ne cesse de pleurer
Voyant les mots sortir de ta voûte charnelle
Comme un vol de pigeons que le clocher libère
Mais qui retombe lourd de plumage et de sang
Quand reposeras-tu ton âme musicale
Lasse d’avoir vécu dès avant ta naissance
Et d’avoir épuisé la gamme du possible
Pour parfaire l’outil de ta voix sensuelle
Assez semer du vent et suffit ton poème
Crois-tu dire des mots que le silence ignore
Quoique né des métaux les plus purs de la terre
Le son clair de ta voix ne dit aucun secret
Qui ne soit contenu dans le sein de ta mère
Laisse donc le baiser du silence t’absoudre
Et cueillir ton fruit mûr de mensonge et fendu

Fouad Gabriel NAFFAH (1925-1983)
La description de l’homme, du cadre et de la lyre, Mercure de France, 1963

UN JOUR, UN TEXTE # 77

MERCREDI 23 JUILLET

NOSTALGIE DU PRÉSENT

À ce moment précis l’homme se dit:
Que ne donnerais-je pas pour le bonheur
d’être en Islande à tes côtés
sous le grand jour immobile
et de partager l’instant présent
comme on partage la musique
ou le goût d’un fruit.
À ce moment précis
l’homme était en Islande à côté d’elle.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
Le Chiffre, Gallimard, 1988
Traduit de l’espagnol par Claude Esteban

UN JOUR, UN TEXTE # 76

MARDI 22 JUILLET

LES ENFANTS DE LOUXOR

Quand je sens, certains soirs, ma vie qui s’effiloche
Et qu’un vol de vautours s’agite autour de moi,
Pour garder mon sang froid, je tâte dans ma poche
Un caillou ramassé dans la Vallée des Rois.
Si je mourais demain, j’aurais dans la mémoire
L’impeccable dessin d’un sarcophage d’or
Et pour m’accompagner au long des rives noires
Le sourire éclatant des enfants de Louxor.

À l’intérieur de soi, je sais qu’il faut descendre
À pas lents, dans le noir et sans lâcher le fil,
Calme et silencieux, sans chercher à comprendre,
Au rythme des bateaux qui glissent sur le Nil,
C’est vrai, la vie n’est rien, le songe est trop rapide,
On s’aime, on se déchire, on se montre les dents,
J’aurais aimé pourtant bâtir ma Pyramide
Et que tous mes amis puissent dormir dedans.

Combien de papyrus enroulés dans ma tête
Ne verront pas le jour… ou seront oubliés
Aussi vite que moi?… Ma légende s’apprête,
Je suis comme un désert qu’on aurait mal fouillé.
Si je mourais demain, je n’aurais plus la crainte
Ni du bec du vautour ni de l’œil du cobra.
Ils ont régné sur tant de dynasties éteintes…
Et le temps, comme un fleuve, à la force des bras…

Les enfants de Louxor ont quatre millénaires,
Ils dansent sur les murs et toujours de profil,
Mais savent sans effort se dégager des pierres
À l’heure où le soleil se couche sur le Nil.
Je pense m’en aller sans que nul ne remarque
Ni le bien ni le mal que l’on dira de moi
Mais je déposerai tout au fond de ma barque
Le caillou ramassé dans la Vallée des Rois.

Bernard DIMEY (1931-1981)
Poème de 1976 paru sur l’album La mer à boire