Mois: août 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 115

SAMEDI 30 AOÛT

ÉLOGE DE L’AUTRE

Celui qui marche d’un pas lent dans la rue de l’exil
C’est toi
C’est moi
Regarde-le bien, ce n’est qu’un homme
Qu’importe le temps, la ressemblance, le sourire au bout des larmes
l’étranger a toujours un ciel froissé au fond des yeux
Aucun arbre arraché
Ne donne l’ombre qu’il faut
Ni le fruit qu’on attend
La solitude n’est pas un métier
Ni un déjeuner sur l’herbe
Une coquetterie de bohémiens
Demander l’asile est une offense
Une blessure avalée avec l’espoir qu’un jour
On s’étonnera d’être heureux ici ou là-bas.

Tahar BEN JELLOUN (né en 1944)
Les Pierres du Temps et autres poèmes, Seuil, 2007

UN JOUR, UN TEXTE # 114

VENDREDI 29 AOÛT

LE CONTRAT

Je ne veux pas qu’un dieu quelconque me gratifie.
J’ai le mien depuis longtemps,
à mon propre usage et pour ma rectitude.
Et pour l’humilité dont j’ai besoin.
Il arrive parfois que l’âme humaine pue
comme un chien mouillé.
Je ne blasphème pas.
Je veux seulement
que la douleur soit douleur
et qu’une larme soit larme.

Jan SKÁCEL (1922-1989)
Ce que le vin sait de nous , La Lettre volée, 1998
Traduit du tchèque par Jan Rubeš

UN JOUR, UN TEXTE # 113

JEUDI 28 AOÛT

LES FENÊTRES

Las du triste hôpital et de l’encens fétide
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond, parfois, redresse son vieux dos,

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de sa maigre figure
Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,

Et sa bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.

Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux ; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,

Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !

Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure
Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits
Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure
Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,

Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées
D’où l’on tourne le dos à la vie, et, béni,
Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,
Que dore la main chaste de l’Infini

Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité —
À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la Bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.

Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté,
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume
— Au risque de tomber pendant l’éternité ?

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898)
Vers et proses, 1893

UN JOUR, UN TEXTE # 112

MERCREDI 27 AOÛT

VÉCU

Le jour braise consumée
S’éteint et devient plus léger.

Chargé de traces invisibles
Le ciel fatigué s’endort.
Dans la pénombre tiède
Je me rafraîchis les yeux
Et avec la glace lunaire
J’apaise la longue brûlure
De la beauté.

La nuit se garde tout;
Elle m’emporte en son sein
Comme un oiseau dans le creux de la main.
Et du soleil je garde encore des traces de fièvre.

J’ai vécu
Un jour de plus.

Tomás SEGOVIA (1927-2011)
Cahiers du nomade (Choix de poèmes 1946-1997), Gallimard, 2009
Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière

UN JOUR, UN TEXTE # 111

MARDI 26 AOÛT

SONNET ASTRONOMIQUE

Alors que finissait la journée estivale,
Nous marchions, toi pendue à mon bras, moi rêvant
À ces mondes lointains dont je parle souvent.
Aussi regardais-tu chaque étoile en rivale.
 
Au retour, à l’endroit où la côte dévale,
Tes genoux ont fléchi sous le charme énervant
De la soirée et des senteurs qu’avait le vent.
Vénus, dans l’ouest doré, se baignait triomphale.

Puis, las d’amour, levant les yeux languissamment,
Nous avons eu tous deux un long tressaillement Le Coffret de Santal
Sous la sérénité du rayon planétaire.

Sans doute, à cet instant deux amants, dans Vénus,
Arrêtés en des bois aux parfums inconnus,
Ont, entre deux baisers, regardé notre terre.

Charles CROS (1842-1888)
Le Coffret de Santal (1873), Gallimard, 1972

UN JOUR, UN TEXTE # 110

LUNDI 25 AOÛT

LA DESCENTE DE L’ESCAUT

(extrait)

On marche dans la fêlure intime du monde

Ces soubresauts nés de la douleur primitive

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera

ce corps qui saura mener jusqu’à son terme la

Valse triste ? Une voix s’élève à l’intérieur

de nous-mêmes – voix chère – exprimant ce qui s’

apparente à l’expression de la plainte première

Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-

Tiges et qui, désormais, dans la déchirure du lan-

gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé

Dans la fêlure du monde où les plaies suintent.

Franck VENAILLE (1936-2018)

La Descente de l’Escaut, Obsidiane, 1995

 

UN JOUR, UN TEXTE # 109

DIMANCHE 24 AOÛT

L’ESPOIR

Je ne dis pas : Il est trop tard,
Nous avons laissé se mourir la terre,
Elle ne portera plus
Les fruits de la lumière
Et ses graines de vie.

Je dis : Le ciel demeure
Ouvert au soleil, aux étoiles,
Tous les arbres n’ont pas péri,
Les feux brûlent aussi de joie.

Je ne dis pas : Il fait si noir
Que les hommes ne peuvent plus voir
Le visage de ceux qu’ils aiment,
Ils ont oublié le silence
Mais ne savent plus se parler.

Je dis : Chaque aube tient promesse,
Elle te rend ce que la nuit
Avait effacé pour toujours,
Les fleurs, l’espoir, le goût du vent
Sur les plages bleues du matin.

Je ne dis pas : Les sources sont taries.
Je dis que rien jamais n’est perdu,
C’est à toi de creuser plus profond
Pour que l’eau pure à nouveau jaillisse.

Pierre GABRIEL (1906-1994)
Chaque aube tient parole, Cheyne, 1988

UN JOUR, UN TEXTE # 108

SAMEDI 23 AOÛT

AUTOCONSERVATION

Ce devait être le printemps
car le souvenir qui arrive
saute par-dessus des coquelicots.
Sauf si la nostalgie
dans sa hâte,
a mal vu le souvenu.
Tout se ressemble tant
au moment de la perte.
Mais la mémoire est peut-être exacte
et ce fond étranger,
et les coquelicots issus
d’une autre histoire,
mienne ou étrangère.
La mémoire fait des coups pareils.
Par amour du beau ou par vanité.

Kiki DIMOULA (née en 1931)
Le Peu du monde (1971), Gallimard, 2010
Traduit du grec par Michel Volkovitch

UN JOUR, UN TEXTE # 107

VENDREDI 22 AOÛT

RÉPIT

Je le pense : ce monde a peu de réalité
je suis fait des trous noirs de l’univers
Parfois quelquefois, en quelque lieu
d’un paysage bouge une splendeur devant soi
qui repose là dans sa migration
et l’amertume d’être un homme se dissipe

Gaston MIRON (1928-1996)
Poèmes épars, L’Hexagone, 2003