Mois: août 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 116

DIMANCHE 31 AOÛT

Qui parle
de refaire le monde ?
On voudrait simplement
le supporter
avec une brindille
de dignité
au coin des lèvres

Abdellatif LAÂBI (né en 1942)
Le Soleil se meurt, La Différence, 1992

Publicités

UN JOUR, UN TEXTE # 115

SAMEDI 30 AOÛT

ÉLOGE DE L’AUTRE

Celui qui marche d’un pas lent dans la rue de l’exil
C’est toi
C’est moi
Regarde-le bien, ce n’est qu’un homme
Qu’importe le temps, la ressemblance, le sourire au bout des larmes
l’étranger a toujours un ciel froissé au fond des yeux
Aucun arbre arraché
Ne donne l’ombre qu’il faut
Ni le fruit qu’on attend
La solitude n’est pas un métier
Ni un déjeuner sur l’herbe
Une coquetterie de bohémiens
Demander l’asile est une offense
Une blessure avalée avec l’espoir qu’un jour
On s’étonnera d’être heureux ici ou là-bas.

Tahar BEN JELLOUN (né en 1944)
Les Pierres du Temps et autres poèmes, Seuil, 2007

UN JOUR, UN TEXTE # 114

VENDREDI 29 AOÛT

LE CONTRAT

Je ne veux pas qu’un dieu quelconque me gratifie.
J’ai le mien depuis longtemps,
à mon propre usage et pour ma rectitude.
Et pour l’humilité dont j’ai besoin.
Il arrive parfois que l’âme humaine pue
comme un chien mouillé.
Je ne blasphème pas.
Je veux seulement
que la douleur soit douleur
et qu’une larme soit larme.

Jan SKÁCEL (1922-1989)
Ce que le vin sait de nous , La Lettre volée, 1998
Traduit du tchèque par Jan Rubeš

UN JOUR, UN TEXTE # 113

JEUDI 28 AOÛT

Si tu veux nous nous aimerons
Avec tes lèvres sans le dire
Cette rose ne l’interromps
Qu’à verser un silence pire

Jamais de chants ne lancent prompts
Le scintillement du sourire
Si tu veux nous nous aimerons
Avec tes lèvres sans le dire

Muet muet entre les ronds
Sylphe dans la pourpre d’empire
Un baiser flambant se déchire
Jusqu’aux pointes des ailerons
Si tu veux nous nous aimerons.

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898)
Poésies, Éditions Deman, 1899

UN JOUR, UN TEXTE # 112

MERCREDI 27 AOÛT

VÉCU

Le jour braise consumée
S’éteint et devient plus léger.

Chargé de traces invisibles
Le ciel fatigué s’endort.
Dans la pénombre tiède
Je me rafraîchis les yeux
Et avec la glace lunaire
J’apaise la longue brûlure
De la beauté.

La nuit se garde tout;
Elle m’emporte en son sein
Comme un oiseau dans le creux de la main.
Et du soleil je garde encore des traces de fièvre.

J’ai vécu
Un jour de plus.

Tomás SEGOVIA (1927-2011)
Cahiers du nomade (Choix de poèmes 1946-1997), Gallimard, 2009
Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière

UN JOUR, UN TEXTE # 111

MARDI 26 AOÛT

SONNET ASTRONOMIQUE

Alors que finissait la journée estivale,
Nous marchions, toi pendue à mon bras, moi rêvant
À ces mondes lointains dont je parle souvent.
Aussi regardais-tu chaque étoile en rivale.
 
Au retour, à l’endroit où la côte dévale,
Tes genoux ont fléchi sous le charme énervant
De la soirée et des senteurs qu’avait le vent.
Vénus, dans l’ouest doré, se baignait triomphale.

Puis, las d’amour, levant les yeux languissamment,
Nous avons eu tous deux un long tressaillement Le Coffret de Santal
Sous la sérénité du rayon planétaire.

Sans doute, à cet instant deux amants, dans Vénus,
Arrêtés en des bois aux parfums inconnus,
Ont, entre deux baisers, regardé notre terre.

Charles CROS (1842-1888)
Le Coffret de Santal (1873), Gallimard, 1972

UN JOUR, UN TEXTE # 110

LUNDI 25 AOÛT

LA DESCENTE DE L’ESCAUT
(extrait)

On marche dans la fêlure intime du monde
Ces soubresauts nés de la douleur primitive

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera
ce corps qui saura mener jusqu’à son terme la

Valse triste ? Une voix s’élève à l’intérieur
de nous-mêmes – voix chère – exprimant ce qui s’

apparente à l’expression de la plainte première
Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-

Tiges et qui, désormais, dans la déchirure du lan-
gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé

Dans la fêlure du monde où les plaies suintent.

Franck VENAILLE (né en 1936)
La Descente de l’Escaut, Obsidiane, 1995

UN JOUR, UN TEXTE # 109

DIMANCHE 24 AOÛT

L’ESPOIR

Je ne dis pas : Il est trop tard,
Nous avons laissé se mourir la terre,
Elle ne portera plus
Les fruits de la lumière
Et ses graines de vie.

Je dis : Le ciel demeure
Ouvert au soleil, aux étoiles,
Tous les arbres n’ont pas péri,
Les feux brûlent aussi de joie.

Je ne dis pas : Il fait si noir
Que les hommes ne peuvent plus voir
Le visage de ceux qu’ils aiment,
Ils ont oublié le silence
Mais ne savent plus se parler.

Je dis : Chaque aube tient promesse,
Elle te rend ce que la nuit
Avait effacé pour toujours,
Les fleurs, l’espoir, le goût du vent
Sur les plages bleues du matin.

Je ne dis pas : Les sources sont taries.
Je dis que rien jamais n’est perdu,
C’est à toi de creuser plus profond
Pour que l’eau pure à nouveau jaillisse.

Pierre GABRIEL (1906-1994)
Chaque aube tient parole, Cheyne, 1988

UN JOUR, UN TEXTE # 108

SAMEDI 23 AOÛT

AUTOCONSERVATION

Ce devait être le printemps
car le souvenir qui arrive
saute par-dessus des coquelicots.
Sauf si la nostalgie
dans sa hâte,
a mal vu le souvenu.
Tout se ressemble tant
au moment de la perte.
Mais la mémoire est peut-être exacte
et ce fond étranger,
et les coquelicots issus
d’une autre histoire,
mienne ou étrangère.
La mémoire fait des coups pareils.
Par amour du beau ou par vanité.

Kiki DIMOULA (née en 1931)
Le Peu du monde (1971), Gallimard, 2010
Traduit du grec par Michel Volkovitch

UN JOUR, UN TEXTE # 107

VENDREDI 22 AOÛT

RÉPIT

Je le pense : ce monde a peu de réalité
je suis fait des trous noirs de l’univers
Parfois quelquefois, en quelque lieu
d’un paysage bouge une splendeur devant soi
qui repose là dans sa migration
et l’amertume d’être un homme se dissipe

Gaston MIRON (1928-1996)
Poèmes épars, L’Hexagone, 2003