Mois: septembre 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 146

MARDI 30 SEPTEMBRE

ÉLOIGNEMENT

La nuit craque, éclate.
Déjà cicatrisée, la nuit.
Mais lui
Sa tête ouverte, son front qui bâille
Et ses hoquets.

Il nous fallait
Courir, marcher encore, aller jusqu’au bout.
La boue glissait entre nos pieds.
Les longs et froids serpents de la boue
Entre nos pieds.

Je suis revenu quatre fois.
Il n’était pas mort. Il respirait
Gémissait comme un enfant
Vomissait du cerveau sur le guéret.
À tâtons, j’ai pris ses papiers collés de sang.

Quand je me suis penché la dernière fois
Sur sa tête éventrée
C’était la mer, il m’a semblé
La mer obscure que j’entendais
Qui se plaignait, douce et lointaine

Comme éternelle au fond des coquilles désertes.

Marcel SAUVAGE (1895-1988)
Quelques choses, La Veilleuse, 1919

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UN JOUR, UN TEXTE # 145

LUNDI 29 SEPTEMBRE

SUR LA CÔTE

Tu arrives sur une côte inconnue
mais pourtant tu reconnais tout
ce que tes yeux voient

et tes oreilles distinguent un murmure bien connu
qui t’a toujours manqué

Tu sens sous tes pieds
la douceur du rêve
et les effluves emplissent tes sens
d’une odeur salée

La mer frappe en ton cœur
par ondes régulières
le battement de cœur de la mer
est ton propre battement

et le parfum sur tes lèvres
t’attire enfin là
où tu devais aller

pour trouver
la mer en toi

la mer en moi

Anna Svanhildur BJÖRNSDÓTTIR (née en 1948)
In 25 poètes islandais d´aujourd´hui, Écrits des Forges / Le Temps des Cerises, 2004
Traduit de l’islandais par Þór Stefánsson et Lucie Albertini

UN JOUR, UN TEXTE # 144

DIMANCHE 28 SEPTEMBRE

LES STATUTS DE L’HOMME

À Carlos Heitor Cony

Article 1

Il est décrété que maintenant la vérité existe,
que maintenant la vie existe
et que la main dans la main
nous travaillerons tous pour la vraie vie.

Article 2

Il est décrété que tous les jours de la semaine,
y compris les mardis les plus gris,
ont le droit de devenir des matins de dimanche.

Article 3

Il est décrété qu’à partir de cet instant,
il y aura des tournesols à toutes les fenêtres
et que les tournesols auront le droit
de s’ouvrir dans l’ombre ;
et que les fenêtres doivent rester, toute la journée
ouvertes sur le vert où grandit l’espérance.

Article 4

Il est décrété que l’homme
n’aura plus jamais à
douter de l’homme
Que l’homme fera confiance à l’homme
comme le palmier fait confiance au vent,
comme le vent fait confiance à l’air,
et comme l’air fait confiance au champ bleu du ciel.

Paragraphe unique
L’homme fera confiance à l’homme
comme l’enfant fait confiance à un autre enfant.

Article 5

Il est décrété que les hommes
sont libérés du joug du mensonge.
Qu’ils n’auront plus jamais besoin
de la cuirasse du silence
ni de l’armure des mots.
L’homme se mettra à table
le regard limpide
parce que la vérité sera servie
avant le dessert.

Article 6

Est instauré pour dix siècles
le rêve du prophète Isaïe, réalisé :
le loup et l’agneau paîtront ensemble
et ce qu’ils mangeront aura le même goût d’aurore.

Article 7

Par décret irrévocable est instauré
le royaume permanent de la justice et de la clarté
et la joie sera un drapeau généreux
qui pour toujours flottera dans l’âme du peuple.

Article 8

Il est décrété que la plus grande douleur
a toujours été et sera toujours
de ne pas pouvoir donner son amour à qui l’on aime
parce que c’est l’eau
qui donne à la plante le miracle de la fleur.

Article 9

Il est permis que le pain de chaque jour
ait pour l’homme la marque de sa sueur.
Mais qu’il ait toujours, et surtout
la chaude chaleur de la tendresse.

Article 10

Est permis à n’importe qui,
à n’importe quelle heure de la vie,
le port du costume blanc.

Article 11

Il est décrété, par définition
que l’homme est un animal qui aime
et c’est pour cela qu’il est beau
beaucoup plus beau que l’étoile du matin.

Article 12

Nous décrétons que rien ne sera ni obligatoire ni interdit
Tout sera permis
et surtout de jouer avec les rhinocéros
et de se promener par un bel après midi
avec un immense bégonia à la boutonnière.

Paragraphe unique
Il n’y a qu’une chose qui soit interdite
faire l’amour sans amour.

Article 13

il est décrété que l’argent
ne pourra plus jamais acheter
le soleil des matins à venir.
Banni du grand coffre de la peur
l’argent se transformera en une épée fraternelle
qui défendra le droit de chanter
et la fête du jour qui est arrivé.

Article final

Est interdit l’usage du mot liberté,
lequel sera supprimé des dictionnaires
et du marécage trompeur des bouches.
À partir de cet instant
la liberté sera quelque chose de vivant et transparent
comme un feu, comme un fleuve,
ou comme la semence du blé,
et sa demeure sera toujours
le cœur de l’homme.

Thiago DE MELLO (né en 1926)
Poème écrit en 1964
Traduit du portugais par ?

UN JOUR, UN TEXTE # 143

SAMEDI 27 SEPTEMBRE

LES AMANTS DE LA SOLITUDE

Combien dans les chambres nocturnes
Ecartent de leurs mains fragiles
Les draps de plomb

L’œil de la pendule est aveugle
La solitude
S’est pendue à l’espagnolette
Et le volet
Bat comme l’aile d’un ange blessé

Ceux qui ne dorment pas attendent
Ils attendent le vent
Ils attendent la fin du monde.

Ah voici l’aube aux couleurs de framboise :
La vie reprend le goût âcre du sang

Yvan GOLL (1891-1950)
Métro de la mort, Les Cahiers du Journal des Poètes, 1936

UN JOUR, UN TEXTE # 142

VENDREDI 26 SEPTEMBRE

CREDO

Je crois en l’homme, cette ordure,
Je crois en l’homme, ce fumier, ce sable mouvant, cette eau morte.
Je crois en l’homme, ce tordu, cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent, ce boute-feu, ce fouille- merde.
Je crois en l’homme, ce lèche sang.
Malgré tout ce qu’il a pu faire de mortel et d’irréparable.

Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.
Pour son vertige devant l’étoile,
Je crois en lui pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.
Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue, pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.

Lucien JACQUES (1891-1961)
Florilège poétique, Les Cahiers de l’Artisan, 1954

UN JOUR, UN TEXTE # 141

JEUDI 25 SEPTEMBRE

J’ai peur de perdre celle que jamais je n’ai touchée, l’amour me tient en esclavage dans une cage de larmes, je me mords la langue qui jamais ne peut lui parler, une femme me manque qui n’est jamais née, j’embrasse une femme par-delà les ans qui disent que jamais on ne se rencontrera. Tout passe. Tout périt. Tout pâlit. Ma pensée s’éloigne avec un sourire meurtrier et laisse la discordante anxiété rugir dans mon âme. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Pas d’espoir. Une chanson pour mon aimée, touchant à son absence, aux marées de son cœur, l’éclat de son sourire. Dans dix ans elle sera toujours morte. Pendant que je vivrai avec, que je me débrouillerai avec, pendant que des jours passeront où je n’y penserai même pas, elle sera toujours morte. Pendant que je serai une vieille dame sans abri en train d’oublier mon nom elle sera toujours morte, elle sera toujours morte, c’est terminé, putain, c’est tout, et je dois tenir toute seule. Mon amour, mon amour, pourquoi m’as-tu abandonnée ? Elle est la couche où jamais je ne m’étendrai, et la vie n’a aucun sens à la lumière de ma perte. Bâtie pour la solitude, pour aimer l’absente. Trouve-moi. Libère-moi du doute corrosif, désespoir futile, horreur du repos. Je peux remplir ma place, remplir mon temps, mais rien ne peut remplir ce vide-là dans mon cœur. Ce besoin vital pour lequel je mourrais. Dépression.

Sarah KANE (1971-1999)
4.48 Psychose, L’Arche, 2001
Traduit de l’anglais par Évelyne Pieiller

UN JOUR, UN TEXTE # 139

MARDI 23 SEPTEMBRE

RECOURS

Nous emportés dans une autre nuit
quand celle-ci, un voile qui se défait,
nous apportait peut-être le salut
– une coupe à lever et à boire,
mais les bras tremblent et se dérobent,
et l’autre nuit tient serré le cœur,
avec ses paniques, notre propre fantôme,
confuse figure qui court et se déforme
– plus palpable la nuit sans étoiles
aux entours de la terre et pénétrant
de son humidité les mottes et les graines,
et tous les amis convoqués à nouveau :
l’arbre, l’oiseau et cette herbe sans nom
qui est celle du talus, vous tous,
sous le ciel large et insondable,
défaites maille à maille ce filet,
libérez d’abord les yeux de cet homme
et que son cœur accède au jour,
puis que ses mains touchent la bruyère
dans la sablière, près des chênes et des pins,
et qu’il retrouve l’amitié des feuilles,
du soleil et des vives eaux printanières,
vous convoqués à son chevet.

Paul de Roux (né en 1937)
La Halte obscure, Gallimard, 1993

UN JOUR, UN TEXTE # 138

LUNDI 22 SEPTEMBRE

UNE FEMME EST L’AMOUR

Une femme est l’amour, la gloire et l’espérance ;
Aux enfants qu’elle guide, à l’homme consolé,
Elle élève le cœur et calme la souffrance,
Comme un esprit des cieux sur la terre exilé.

Courbé par le travail ou par la destinée,
L’homme à sa voix s’élève et son front s’éclaircit ;
Toujours impatient dans sa course bornée,
Un sourire le dompte et son cœur s’adoucit.

Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine :
Bien longtemps à l’attendre il faut se résigner.
Mais qui n’aimerait pas, dans sa grâce sereine,
La beauté qui la donne ou qui la fait gagner ?

Gérard de Nerval (1808-1855)
Poésies diverses