Mois: octobre 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 177

VENDREDI 31 OCTOBRE

CHANSON FUNÈBRE

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone.
Afin qu’il n’aboie pas, donnez un os au chien.
Faites taire les pianos, et, tambours en sourdine,
Qu’on sorte le cercueil, que les pleureuses pleurent.

Que les avions qui tournent en hurlant au dehors,
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort.
Parez d’un voile de deuil le cou blanc des colombes,
Gantez de noir les mains des agents de police.

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de labeur, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, mes paroles, ma chanson.
Je pensais que jamais l’amour ne prendrait fin, j’avais tort.

Que les étoiles s’éteignent, elles qui brillent en vain.
Remballez donc la lune, démontez le soleil,
Asséchez l’océan, déboisez la forêt,
Car désormais plus rien de bon ne saurait advenir.

Wystan Hugh AUDEN (1907-1973)
Funeral Blues, poème écrit en 1936, in Another Time, New York, 1940
Traduit de l’anglais par … moi-même !

Publicités

UN JOUR, UN TEXTE # 176

JEUDI 30 OCTOBRE

TOUT N’EST PEUT-ÊTRE PAS PERDU

Tout n’est peut-être pas perdu
Puisqu’il nous reste au fond de l’être
Plus de richesses et de gloire
Qu’aucun vainqueur n’en peut atteindre;
Plus de tendresse au fond du cœur
Que tous les canons ne peuvent de haine
Et plus d’allégresse pour l’ascension
Que le plus haut pic n’en pourra lasser
Peut-être que rien n’est perdu
Puisqu’il nous reste ce regard
Qui contemple au-delà du siècle
L’image d’un autre univers.
Rien n’est perdu puisqu’il suffit
Qu’un seul de nous dans la tourmente
Reste pareil à ce qu’il fut
Pour sauver tout l’espoir du monde.

René ARCOS (1880-1959)
Le Sang des autres in Le Bien commun, Le Sablier, 1919.

UN JOUR, UN TEXTE # 175

MECREDI 29 OCTOBRE

SYMBOLE

Voici qu’à l’horizon coule un fleuve de sang.
De sa pourpre lugubre et splendide il inonde,
Sous les cieux consternés, l’orbe muet du monde,
Où l’horreur d’un grand meurtre invisible descend.

Ainsi qu’au lendemain des épiques désastres
Pour les princes vaincus on drape l’échafaud,
La Nuit, sur le zénith, debout comme un héraut,
Étend l’obscurité de son deuil larmé d’astres.

Exsangue et phosphoreuse, ô tête dont la chair
A gardé la pâleur et le froid de l’épée, –
Lumineusement roule une lune coupée
Dans le silence noir et la terreur de l’air.

Rien ne s’anéantit. Tout ce qui fut, persiste.
Les crimes d’ici-bas renaissent dans les cieux.
Ce soir, dans le palais aérien des dieux,
Hérodiade a fait décoller Jean Baptiste.

Iwan GILKIN (1858-1924)
La Nuit, 1893

UN JOUR, UN TEXTE # 174

MARDI 28 OCTOBRE

UN MORT HEUREUX

Je n’ai pas disparu
car il suffit de se pencher sur la rivière :
ce sont mes mots qu’elle chuchote
avec douceur, les nuits de pleine lune.
Je suis tout près :
regardez le platane,
qui prend mes vieilles attitudes,
celle de la rancœur et celle de l’espoir.
Et même le nuage me ressemble,
je vous assure,
avec cette manière de bouder,
puis soudain d’éclater de rire.
Je suis un mort heureux, n’en doutez pas :
j’habite votre pain,
votre doute léger,
le tremblement qui accompagne
vos journées trop remplies.
Je suis une fourmi, une virgule,
un verre d’eau pour vous servir.
Me ferez-vous l’honneur de me croire, à présent
que je suis décédé ?

Alain BOSQUET (1919-1998)
Demain sans moi, Gallimard, 1994

UN JOUR, UN TEXTE # 173

LUNDI 27 OCTOBRE

COMME UN CHANT

Comme un chant qui te vénère
Mon amour plus ample que la mer
Un baiser fleuve sur tes cheveux
Noués aux arbres innocents

Sommes deux de la force de la tendresse
Nuit dispersée jour recueilli
Nous sommes deux comme dix
De la tendresse printanière des paysages

Mon amour plus long que l’arbre
Qui noue le ciel et la terre
Plus bleu qu’un nuage qui unit
Ciel et mer au mitan du jour

Nos prunelles une à une
Inventent la lumière
Pour nos corps étourdis

Gary AUGUSTIN (1958-2014)
Dits des fous d’amour, Montréal : Mémoires d’Encrier, 2003

UN JOUR, UN TEXTE # 172

DIMANCHE 26 OCTOBRE

MIRACLE

Miracle d’être en vie
Et d’avoir saigné
D’être un homme sans parents
Pourvu de mots pour le dire

Miracle d’avoir des mains de chair
Et que tout continue
Au niveau du drap rêche et du cheveu perdu :
Mes remords plantés en moi
Comme les feux d’un navire
Et mes muscles qui conspirent
Dans les puits rouges de ma voix

Douceur d’apprendre que ma mort
N’est qu’on oiseau perché sur mes éclats de rire
Qu’elle me doit son grain
Qu’elle est encore ma vie.

Jean ROUSSELOT (1913-2004)
Le Poète restitué, Le Pain blanc, 1941

UN JOUR, UN TEXTE # 171

SAMEDI 25 OCTOBRE

TH

Cet océan, humiliant dans ces déguisements
Plus dur que tout.
Plus personne n’écoute la poésie. L’océan
Ne veut pas être écouté. Une goutte
Ou trombe d’eau. Cela ne veut
Rien dire.
C’est
Le pain et le beurre
Le poivre et le sel. La mort
Que les jeunes hommes espèrent. Sans but
Cela se brise sur le rivage. Signaux blancs et sans but. Plus
Personne n’écoute la poésie.

Jack SPICER (1925-1965)
Langage (1964), in C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça, Le Bleu du Ciel, 2006
Traduit de l’anglais par Éric Suchère

UN JOUR, UN TEXTE # 170

VENDREDI 24 OCTOBRE

L’ÉPISODE DES MAINS

L’intérêt inespéré le fit rougir.
Soudain il sembla oublier la douleur, —
accepta, — et tendit
Un doigt entre les autres.

La chair saignait et une flèche de soleil,
Scintillant et s’éteignant parmi les roues,
Tombait doucement, chaudement, dans la blessure
profonde.

Et comme les doigts du fils du patron de l’usine
Qui connaissait une prise pour les livres et le tennis
Et une autre prise pour l’acier et le cuir, —
Comme ses doigts secs, osseux, enroulaient la gaze
Autour du lit épais de la blessure,
Ses propres mains lui semblèrent
Des ailes de papillon
Changeantes dans la lumière sur les champs de l’été.

Les cals et les croûtes, — si nombreux dans la main
Large et profonde déposée dans la sienne, — paraissaient merveilleux.
Ils étaient les taches d’un jeu de poneys sauvages, —
Des touffes de vert nouveau brisant un sol solide.

Et les bruits de l’usine et les pensées de l’usine
Furent bannis de lui par cette main plus large,
Plus calme déposée dans la sienne avec le soleil dessus.
Et alors que le bandage était noué serré
Les deux hommes se sourirent dans les yeux.

Hart CRANE (1899-1932)
Poème inédit en français
Traduit de l’anglais par Stéphane Bouquet

UN JOUR, UN TEXTE # 169

JEUDI 23 OCTOBRE

De toutes leurs faibles forces ils faisaient face.
Puissamment seule, l’adversité avait coutume de vaincre.
Aucune accalmie ne se présentait.
Des millénaires que ça durait.
De toutes leurs faibles forces ils faisaient face.
Le travail les écartelait.
Impossible de croiser les bras une fois pour toutes.
Où diable trouvaient-ils donc moyen de rire, de pleurer, de vivre ?
Des siècles et des siècles que ça durait.
Dédale de lianes, jungles obscures des lois contre eux.
Menaces contre eux, menace.
De toutes leurs faibles forces ils relevaient pourtant le front.
Ils faisaient face.

Serge SAUTREAU (1943-2010)
L’Antagonie, Gallimard, 2011

UN JOUR, UN TEXTE # 168

MERCREDI 22 OCTOBRE

CHANT POUR UN ÉQUINOXE

L’autre soir, il tonnait, et sur la terre aux tombes j’écoutais retentir
cette réponse à l’homme, qui fut brève, et ne fut que fracas.

Amie, l’averse du ciel fut avec nous, la nuit de Dieu fut notre intempérie,
et l’amour, en tous lieux, remontait vers ses sources.

Je sais, j’ai vu, la vie remonte vers ses sources, la foudre ramasse ses outils dans les carrières désertées, le pollen jaune des pins s’assemble aux angles des terrasses,

et la semence de Dieu s’en va rejoindre en mer les nappes mauves du plancton.
Dieu l’épars nous rejoint dans la diversité.

*

Sire, maître du vol, voyez qu’il neige, et le ciel est sans heurt, la terre franche de tout bât :
terre de Seth et de Saül, de Che Houang-ti et de Cheops.

La voix des hommes est dans les hommes, la voix du bronze dans le bronze, et quelque part au monde où le ciel fut sans voix et le siècle n’eut garde,

un enfant naît au monde dont on ne sait la race ni le rang,
et le génie frappe à coup sûr aux lobes d’un front pur.

Ô Terre, notre Mère, n’ayez souci de cette engeance : le siècle est prompt, le siècle est foule, et la vie va son cours.

Un chant se lève en nous qui n’a connu sa source et qui n’aura d’estuaire dans la mort :
équinoxe d’une heure entre la Terre et l’homme.

SAINT-JOHN PERSE (1887-1975)
Poésie, Gallimard, 1971