Mois: novembre 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 207

DIMANCHE 30 NOVEMBRE

J’ai parsemé le balcon de miettes à becqueter
pour le concert, demain, à l’aube.
J’ai éteint la lumière, attendu le sommeil.
Et sur la passerelle déjà commence
le défilé des morts grands et petits
que j’ai connus vivants. Ardu le choix
de ceux que je voudrais ou non voir revenir
parmi nous. Là où ils sont
ils semblent inaltérables par un surplus
de corruption sublimée. Nous avons
fait de notre mieux pour qu’empire le monde.

Eugenio MONTALE (1916-1980)
Derniers poèmes, Gallimard, 1988
Traduit de l’italien par Patrice Dyerval Angelini

UN JOUR, UN TEXTE # 206

SAMEDI 29 NOVEMBRE

IL N’Y A PERSONNE

Il n’y a personne et quelqu’un pourtant s’égare jusqu’à moi
Une double mémoire étoile le silence
J’ai peur quelqu’un me parle avec ma propre voix
Et s’empare de moi pour vivre son absence

J’ai peur les corridors s’ils répètent mes pas
Dans leur écho déjà c’est un autre que moi
Qui marche et dont le pas peu à peu me sépare
D’avec moi en suspens sur le seuil illusoire

Je suis dans cette chambre d’hiver la fenêtre
Me cernant d’une exacte et vivace clarté
Au même instant silhouette errante je m’éloigne
En quelque image d’un cinéma suranné

Il n’y a personne une aveugle mémoire
S’égare jusqu’à moi et me garde en otage
Un fantôme sur l’autre rive me fait signe
Alors que s’effondre le pont crépusculaire

Christian BACHELIN (1933-2014)
Neige exterminatrice, Poèmes (1967-2003), Le Temps qu’il fait, 2004

UN JOUR, UN TEXTE # 205

VENDREDI 28 NOVEMBRE

PIERRE MUSICALE

Voici le lieu où ils se reconnurent, les amants amoureux de la flûte inégale ;

Voici la table où ils se réjouirent, l’époux habile et la fille enivrée ;

Voici l’estrade où ils s’aimaient par les tons essentiels,
Au travers du métal des cloches,de la peau dure des silex tintants,
À travers les cheveux du luth, dans la rumeur des tambours, sur le dos du tigre de bois creux,
Parmi l’enchantement des paons au cri clair, des grues à l’appel bref, du phénix au parler inouï.

Voici le faîte du palais sonnant que Mou-Koung,
le père, dressa pour eux comme un socle,
Et voilà, — d’un envol plus suave que phénix, oiselles et paons,
— voilà l’espace où ils ont pris essor.

Qu’on me touche : toutes ces voix vivent dans ma pierre musicale.

Victor SEGALEN (1878-1919)
Stèles, Georges Crès et Cie, 1914

UN JOUR, UN TEXTE # 204

JEUDI 27 NOVEMBRE

LES YEUX DANS LES YEUX

Nous regarderons
Mais sans dire mot
Nous qui crevons de honte

Nous rirons
Mais en silence
Nous resterons à distance l’un de l’autre
Retenus par la crainte
De faire erreur

Nous serons côte à côte
Nous nous regarderons et rêverons
À satiété de nos étreintes
Des baisers de nos corps enlacés de ces doux frissons
Que nous sentons déjà
À nous regarder ainsi les yeux dans les yeux

Eqrem BASHA (né en 1948)
Poème traduit de l’albanais par ?

UN JOUR, UN TEXTE # 203

MERCREDI 26 NOVEMBRE

L’OFFRANDE LYRIQUE (extrait)

Je plongerai dans l’abîme quitte à en toucher le fond
Je jouerai le jeu de ma défaite
Je jouerai tout ce que je possède
Et quand j’aurai tout perdu
Je jouerai jusqu’à mon être même

Et peut-être alors aurai-je tout reconquis
À travers mon total dépouillement

Rabîndranâth TAGORE (1861-1941)
L’Offrande lyrique, Gallimard, 1917
Traduit de l’anglais par André Gide

UN JOUR, UN TEXTE # 202

MARDI 25 NOVEMBRE

IL SUFFIT

Il suffit d’un mot
Pour traverser le silence,
D’une vague perdue
Pour entrevoir la mer.

Il suffit d’une épine
Pour connaître la rose,
D’une entaille de lumière
Pour que s’ouvre la nuit.

Il suffit d’une vie
Pour atteindre la mort,
D’un seul geste d’amour
Pour toucher l’infini.

Jean-Marc LA FRENIÈRE (né en ?)
L’Autre versant, Chemins de plume, 2005

UN JOUR, UN TEXTE # 200

DIMANCHE 23 NOVEMBRE

CELLE QUE J’AIME HABITE UN MIROIR

Celle que j’aime habite un miroir

Comment pourrais-je la rejoindre
Dans ce fracas d’astres glacés
Moi qui n’ai pas trop de silence
Pour ne ressembler qu’à moi-même

Aux marches blanches du sommeil
Glisserai-je ombre sans mémoire
Vers ce château de solitude
Défendu par tant d’oiseaux noirs

Pour monter jusqu’à son sourire
Sans déranger cette eau profonde
Qui la préserve de mourir
Il me faudrait être la nuit
Et ne plus savoir d’où je viens

Marcel BÉALU (1908-1993)
Cœur en guise d’ailes, La Presse à bras, 1950

UN JOUR, UN TEXTE # 199

SAMEDI 22 NOVEMBRE

LE POÈTE

Quand un homme se met à marcher
Il laisse un peu de lui en chemin
Il est entier au départ épars à l’arrivée
Le reste demeure toujours en chemin
Quand un homme se met à marcher.

Il reste toujours en chemin un souvenir
Il reste toujours en chemin un peu plus
De ce qu’il avait au départ ou lui reste à l’arrivée.
Il reste un homme qui ne revient jamais plus
Quand un homme se met à marcher.

Manuel ALEGRE (né en 1936)
in Anthologie de la poésie portugaise, Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Robert Bréchon