Mois: novembre 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 197

JEUDI 20 NOVEMBRE

POUR NÉMÉSIS

Cheval noir, cheval blanc, une seule main d’homme maîtrise les deux fureurs. À tombeau ouvert, joyeuse est la course. La vérité ment, la franchise dissimule. Cache-toi dans la lumière.

Le monde t’emplit et tu es vide : plénitude.

Petit bruit de l’écume sur la plage du matin ; il remplit le monde autant que le fracas de la gloire. Tous deux viennent du silence.

Sous la dalle de la joie, le premier sommeil.

Semé par le vent, moissonné par le vent, et cependant créateur, tel est l’homme, à travers les siècles, et fier de vivre un seul instant.

Albert CAMUS (1913-1960)
Carnets III : mars 1951 – décembre 1959, Gallimard, 1989

UN JOUR, UN TEXTE # 196

MERCREDI 19 NOVEMBRE

REMEMBER

Je mourrai dans une voiture carbonisée
La portière ne voudra pas s’ouvrir
Et je hurlerai
Tu apprendras ma mort
Atroce
Par un ami
Par les journaux ou par la poste
Alors

Alors tu te souviendras
Que nous avons fait l’amour
Remember
Que je pleurais
De plaisir
Et que ma peau
Était douce et vivante
À la paume de tes mains
Alors

Alors tu voudras
Recommencer
Tu auras une envie folle
Immédiate
De recommencer
Et tu sauras de quoi je parle
En ce moment précis
Alors

Jacques HIGELIN (né en 1940)
Album Higelin et Areski, 1969

UN JOUR, UN TEXTE # 195

MARDI 18 NOVEMBRE

POÈME

Soudain parfois me renverse
dans l’aurore d’été
le bond d’une joie brutale
comme celui d’un fauve sur sa proie

Et je me sens sans défense connue
contre cette étreinte de chaude fourrure
palpitant de l’angoisse tragique
d’une blessure à vie

Achille CHAVÉE (1906-1969)
De neige rouge, Haute Nuit, 1948

UN JOUR, UN TEXTE # 194

LUNDI 18 NOVEMBRE

SOUS LA FALAISE

Quand tu marches sous la falaise
N’oublie pas de faire offrande
D’une pensée transparente au pèlerin
N’oublie rien de son vol de cendre
Plus rapide que la pierre qui tombe du roc
Ô meurtrier silencieux
Souviens-toi de son vol plus lointain
Que le vent qui se jette à l’amont du fleuve
De sa trace coupante au nuage
Imite cet oiseau serein et cruel
Envie sa justice de maître de la vie et de la mort
Passant songeur, envie son aire et la sagesse de sa retraite
Et quand vient l’heure de l’ombre
Jour après jour souviens-toi de plonger en elle
Comme l’oiseau se jette au vide
(Ainsi le cœur au mal, l’âme au vent sans mémoire)
Et regarde en toi blanchir le gouffre
Passant calme
En retard sur l’eau des rêves

Jacques CHESSEX (1934-2009)
Comme l’os, Grasset, 1988

UN JOUR, UN TEXTE # 193

DIMANCHE 16 NOVEMBRE

Au docteur Théophile Alajouanine

C’est l’heure : abolis-toi, mémoire.
Revenons à ces fonds marins
où le rêve ouvre les écrins
dans les dédales et la moire.

Pieuvres du sommeil. Tentacules
semant des éclats et des fleurs
dans mes yeux naufragés ; lueurs
vers l’autre bord des crépuscules.

Gamme des mots de mieux à pire
enfin confondus dans mes yeux ;
et tout disloqué – pire ou mieux –
le soir au merveilleux expire.

Fils d’or je sens glisser vos sondes,
et sauvé par votre prison
je vais, debout dans ma raison,
les bras tendus entre deux mondes.

Robert GANZO (1898-1995)
Langage (1947) in Œuvre poétique, Gallimard, 1997

UN JOUR, UN TEXTE # 192

SAMEDI 15 NOVEMBRE

EN RAISON INVERSE DU CARRÉ DES DISTANCES (extrait)

Il fait chaud ce soir, rien ne bouge.
Les étoiles sont floues. Le fleuve —
Indistinct et monstrueux sous les lucioles —
Coule, à peine audible, d’un flot
Résonnant et grave dans le lointain.
Je devine tes yeux, tes lèvres humides.
Invisible, majestueux, odorant,
Ton corps s’ouvre à moi en secret.
Voilà bien l’ultime énigme.
Après tout ce temps, je ne sais rien
De plus étrange. Nous qui nous connaissons comme
Une chose une et double, dont les membres
Sont les instruments habiles d’un seul plaisir,
Nous restons des mystères dans les bras l’un de l’autre.

Kenneth REXROTH (1905-1982)
Les Constellations d’hiver (1944), La Brèche, 1999
Traduit de l’américain par Joël Cornuault

UN JOUR, UN TEXTE # 191

VENDREDI 14 NOVEMBRE

SONG

Le poids du monde
est amour.
Sous le fardeau
de solitude,
sous le fardeau
d’insatisfaction

le poids,
le poids que nous portons
est amour.

Qui peut nier ?
Rêvé
il touche
le corps,
pensé
construit
un miracle,
imaginé
angoisse
jusqu’à naissance
dans l’humain –

regarde par le cœur
brûlant de pureté –
car le fardeau de vie
est amour,

mais nous portons le poids
avec lassitude
et devons ainsi reposer
dans les bras de l’amour
à la fin,
reposer dans les bras
de l’amour.

Nul repos
sans amour,
nul sommeil
sans rêves
d’amour –
soyez fou ou glacé
obsédé d’anges
ou de machines,
le vœu dernier
est amour
– ne peut être aigri
ne peut dénier
ne peut s’abstenir
si dénié :

le poids est trop lourd

– doit donner
sans retour
comme la pensée
est donnée
en solitude
dans toute l’excellence
de son excès.

Les corps chauds
brillent ensemble
dans l’obscurité,
la main s’avance
vers le centre
de la chair,
la peau tremble
de bonheur
et l’âme vient
joyeuse à l’œil –

oui, oui,
c’est ça
que je voulais,
que j’ai toujours voulu,
j’ai toujours voulu,
retourner
au corps
où je suis né.

Allen GINSBERG (1926-1997)
Howl et autres poèmes (1956), Christian Bourgois, 2005
Traduit de l’anglais par Robert Cordier et Jean-Jacques Lebel

UN JOUR, UN TEXTE # 190

JEUDI 13 NOVEMBRE

Je ne voyage qu’entre
Un rêve et un rêve
Nos corps et leurs deux visages
Flux de lumière et deux chansons
Je ne voyage que pour m’éclairer
La face de la vérité dans nos corps
Rêve et réalité sont deux enfants :
Celui-ci est espace
L’autre est temps.

ADONIS (né en 1930)
La forêt de l’amour en nous, Mercure de France, 2009
Traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Ghata et Issa Makhlouf

UN JOUR, UN TEXTE # 189

MERCREDI 12 NOVEMBRE

LE SCEPTIQUE PARLE

La moitié de ta vie est passée,
Longtemps déjà elle a erré,
Elle cherche et n’a pas encore trouvé ;
Et la voici qui hésite ?
La moitié de ta vie est passée :
Elle fut douleur et erreur d’heure en heure !
Que cherches-tu encore ? Le pourquoi ?
C’est justement ce que je cherche
que je cherche.

Friedrich NIETZSCHE (1844-1900)
Le Gai Savoir, 1882

UN JOUR, UN TEXTE # 188

MARDI 11 NOVEMBRE

LA GLOIRE

Mon beau dragon Mon lance-flammes
Mon tueur Mon bel assassin
Ma jolie brute pour ces dames
Mon amour Mon trancheur de seins
Mon pointeur Mon incendiaire
En auras-tu assez brûlé
Des hommes-torches et violé
Des jeunes filles impubères.

Broyeur de mort, lanceur de feu
Rôtisseur de petits villages
Mon bel envoyé du Bon Dieu
Mon archange Mon enfant sage
Bardé de cuir casqué de fer
Fusilleur Honneur de la race
Que rien ne repousse où tu passes
Mon soldat Mon fils de l’enfer

Va dans tes bêtes mécaniques
Écraser ceux qui sont chez eux
Va de l’Équateur aux Tropiques
Arracher le bonheur des yeux
Va, mon fils, va, tu civilises
Et puis meurs comme à Épinal
Sur une terre jaune et grise
Où nul ne te voulait de mal.

Pierre SEGHERS (1906-1987)
Poème écrit en 1957 pendant la guerre d’Algérie.