Mois: décembre 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 237

MARDI 30 DÉCEMBRE

LES VIVANTS QUI S’ABSENTENT

Qu’on regarde au dehors, le dedans vous reprend.
On voudrait être au monde, on ne sait qu’échapper.
Et tous ceux-là qu’on croise et voudrait arrêter
ont le pas trop rapide et sont pris par l’élan.

Qui parle des lointains évoque une autre vie.
Et c’est pour mieux tromper ce sentiment de n’être
qu’en exil ici-bas, un voyageur peut-être
mais qui ne pèse pas et reste sans appui.

Nous avons des manies de vivants qui s’absentent,
qui pour prendre enfin pied s’accrochent à des leurres
en faisant reculer l’horizon qu’ils s’inventent.

Partir est toujours une façon d’être là,
lever l’ancre encore un rêve de pesanteur,
et c’est pour aller plus loin qu’on ne s’en va pas.

Michel BAGLIN (né en 1950)
De chair et de mots, Le Castor Astral, 2012

UN JOUR, UN TEXTE # 236

LUNDI 29 DÉCEMBRE

POÈMES DE SAMUEL WOOD (extrait)

Qui se fait un printemps de paroles nouvelles
Oublie par trop qu’elles sont vouées à défleurir
Ni plus ni moins que ces filles au visage d’ange
Dont le temps se charge de ternir l’éclat
D’autres à leur suite deviendront méconnaissables
Les forces vives tôt ou tard défraîchies
L’être et le langage partagent le même destin
Quand rien ne reste de leur beauté première
C’est pourtant le charme de l’âge qui les sauve
Comme d’anciennes demeures le mystère de leurs ruines
Ou ces amours défuntes remuant dans leurs cendres
Qui versent au cœur une mélancolie pareille
À celle qu’inspire la belle saison sur sa fin
Peu avant l’envol des oiseaux vers l’Afrique
Et que les feuilles ayant quitté les branches
Ne sèchent par terre dans un décor de givre.

Louis-René DES FORÊTS (1918-2000)
Poèmes de Samuel Wood, Fata Morgana, 1986

UN JOUR, UN TEXTE # 235

DIMANCHE 28 DÉCEMBRE

Tout a été écrit, tout a été chanté.
Et ce que l’on écrit ou chante encore
compte de moins en moins, s’entend plus faiblement
à travers le vent marin dans les pommiers et à travers
le pépiement affamé des petits étourneaux dans les nichoirs,
au-dessus de la tête des poètes. Plus tu vis,
parles et écris, plus il te devient clair
que tu es sur une île, ancienne et usée,
sous laquelle s’en trouve une autre,
plus proche du feu, plus proche du vrai peut-être,
mais plus loin de ces mots que nous échangeons
et jetons ici au vent de la Baltique.

Jaan KAPLINSKI (né en 1941)
Oiseaux de nuit – pensées de nuit, Inédit en France, 1997
Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin

UN JOUR, UN TEXTE # 233

VENDREDI 26 DÉCEMBRE

LE CRIME EUT LIEU À GRENADE
(Hommage à Federico Garcia Lorca)

On le vit marchant entre des fusils
Par une longue rue
Qui donnait sur la campagne froide
de l’aube, encore sous les étoiles.
Ils tuèrent Federico
Alors que pointait la lumière.
Le peloton de bourreaux
N’osa pas le regarder au visage.
Tous fermèrent les yeux ;
Ils prièrent… Dieu lui-même ne le sauverait pas…

Federico tomba mort
– du sang sur le front, du plomb dans les entrailles –
… C’est à Grenade que le crime eut lieu,
Vous savez – pauvre Grenade ! – dans sa Grenade !

On le vit s’avancer seul avec Elle,
sans craindre sa faux.
– Le soleil déjà de tour en tour ; les marteaux
sur l’enclume – sur l’enclume des forges.
Federico parlait ;
il courtisait la mort. Elle écoutait
« Puisque hier, ma compagne résonnait dans mes vers
les coups de tes mains desséchées,
qu’à mon chant tu donnas ton froid de glace
et à ma tragédie
le fil de ta faucille d’argent,
je chanterai la chair que tu n’as pas,
les yeux qui te manquent,
les cheveux que le vent agitait,
les lèvres rouges que l’on baisait…

Aujourd’hui comme hier, ô gitane, ma mort,
que je suis bien, seul avec toi,
dans l’air de Grenade, ma Grenade !

On les vit s’éloigner…
Taillez, amis,
Dans la pierre et le rêve, à l’Alhambra,
Une tombe au poète,
Sur une fontaine, où l’eau pleure,
et, éternellement dise :
Le crime eut lieu à Grenade … dans sa Grenade !

Antonio MACHADO (1875-1939)
Hommage à Federico Garcia Lorca publié le 17 octobre 1936
Traduit de l’espagnol par Georges Pillement

UN JOUR, UN TEXTE # 232

JEUDI 25 DÉCEMBRE

LE CHEMIN D’ANNA BARGETON (extrait)

À genoux, près du feu d’hiver, j’ai désiré être bercée par le chant de ma nourrice ; j’ai désiré qu’une ombre vînt me raconter son rêve. Nul ne savait ce rêve que le feu et moi. Alors, je me le suis raconté à moi-même.

Mais maintenant que je le raconte à d’autres, qui pourra me suivre jusqu’au bout, passé la mort, au bord du lac profond, dans ce brouillard du temps d’après où, dit-on, le cerveau de l’homme survit une heure encore à ses membres et peu à peu s’éteint, s’enfonce, se noie dans l’ombre, avant d’abandonner l’âme sur la route que nul ne sait, au chemin qu’elle prend sans lui ?

Marie NOËL (1883-1967)
Le Chemin d’Anna Bargeton, Stock, 1986

UN JOUR, UN TEXTE # 231

MERCREDI 24 DÉCEMBRE

MANIFESTE

Misère d’être finis
quand nous marchons sur des vertiges
misère de questionner sans fin
quand le savoir en vérité ne guérit rien
mais nous consume
et change le réel en cendre.

Puisse la nuit des finistères être une chrysalide…
Comme l’a été celle des commencements.

Et s’il n’est rien de tel
ni d’éternel retour
puissent nos chants et nos poèmes
monter si violemment jusqu’aux étoiles
qu’ils en ébranlent la torpeur
et secouent ce Dieu de quarks et de leptons
(qui n’en est plus vraiment un)
dans son indécision quantique.

Peut-être alors la cécité de l’univers
frémira-t-elle le temps d’une larme
pour son incertaine créature
si affamée de sens et de symboles

Anne-Emmanuelle FOURNIER (née n 1982)
Les Saisons dévorantes, Les Nouveaux auteurs, 2011

UN JOUR, UN TEXTE # 230

MARDI 23 DÉCEMBRE

LA NUIT VENUE

La corde vibre avant la fin du jour,
Une poussière environne les pierres,
La corde tremble et la poussière avance
Entre les os dans des espaces vides,
Ainsi l’eau noire envahit les carrières,
Je ne suis plus avec l’herbe et le vent,
J’ai dévié de la courbe infinie
Qui joint les nuits, les jours et les saisons,
Reste ce fil qui vibre sourdement,
Cette poussière émanant des maisons,
Un homme assis sous l’horloge des gares
La voit flotter entre le monde et lui,
La corde vibre au passage des bruits
Comme un insecte abrité dans la cendre,
Dernière voix qui parle sans espoir
Quand s’est vidé l’échafaudage noir,
Guitare d’os sous la main d’un fantôme
Qui se confond à la poussière obscure,
Au lieu du corps vient un fuseau d’étoiles,
Il reconstruit une autre créature.

Henri THOMAS (1912-1993)
Nul désordre, Gallimard, 1950

UN JOUR, UN TEXTE # 229

LUNDI 22 DÉCEMBRE

VAGUE

C’est ici le combat de la mer avec elle-même,
elle se tord dans les criques livides,
s’arrache à sa continuité,
se soulève, frémit toute et retombe.
La mer, sais-tu, m’unit à son tourment,
la mer vient, prend la fuite, vient,
conjugue temps et espace dans cette voix
qui souffre et prie, brisée sur les écueils.

Mario LUZI (1918-2005)
Les Prémices du désert (Poésies, 1935-1960), Gallimard, 2005
Traduit de l’italien par Antoine Fongaro et Jean-Yves Masson

UN JOUR, UN TEXTE # 228

DIMANCHE 21 DÉCEMBRE

SCHEVENINGUE MORTE SAISON

Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,
Nous avons longuement bu des boissons anglaises ;
C’était intime et chaud sous les rideaux tirés.
Dehors le vent de mer faisait trembler les chaises.

On eût dit un fumoir de navire ou de train :
J’avais le cœur serré comme quand on voyage ;
J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain ;
J’étais comme un enfant plein d’angoisse et très sage.

Cependant, tout était si calme autour de nous !
Des gens, près du comptoir, faisaient des confidences.
Oh, comme on est petit, comme on est à genoux,
Certains soirs, vous sentant si près, ô flots immenses !

Valéry LARBAUD (1881-1957)
A.O.Barnabooth, poésies, 1913