Mois: janvier 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 269

SAMEDI 31 JANVIER

HIER FUT

Hier fut. Il était mêlé de bleu et frémissait,
ordonnancé par un regard qui change.
Une chevelure brillait, violemment dénouée,
recomposée autour de moi, je le croyais.
Le temps remuait parmi l’herbe souterraine.
Éclairés de colère et de rire, les jours battaient.
Hier fut.
Avant que tout ne s’ébranlât un amour a duré,
verbe qui fut vivant, humain amour mortel.

Mon amour qui tremblait par la nuit incertaine.
Mon amour cautionné dans l’œil de la tempête
et qui s’est renversé.

André FRÉNAUD (1907-1993)
Il n’y a pas de paradis, Gallimard, 1962

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UN JOUR, UN TEXTE # 268

VENDREDI 30 JANVIER

LA NUIT LORSQUE JE DORS

La nuit, lorsque je dors et qu’un ciel inutile
Arrondit sur le monde une vaine beauté,
Quand les hautes maisons obscures de la ville
Ont la paix des tombeaux d’où le souffle est ôté,

Il n’est plus, morts dissous, d’inique différence
Entre mon front sans âme et vos corps abolis,
Et la même suprême et morne tolérance
Apparente au néant le silence des lits.

Anna-Élisabeth DE NOAILLES (1876-1933)
Poèmes de l’amour, 1924

UN JOUR, UN TEXTE # 267

JEUDI 29 JANVIER

AIR DE LA SOLITUDE (extrait)

Tout cela, j’aurais dû monter vers toi pour te le dire. Le chemin n’est pas si long qui nous sépare. […] Il faudrait être fort comme un arbre ; les yeux fermés sur sa force, les poings serrés, poser le pied sur ce rivage perfide, et franchir d’un bond, comme un sable mouvant, ce lieu où se mêlent l’être et le non-être. Oh ! peu de chose, il est vrai, suffirait à redonner courage : au bord de la route, la plante de pulmonaire rugueuse aux doigts comme de la milaine, une tache de froment victorieuse de la neige, ou même une seule gorgée de vent moins âpre… J’attends aussi ce sursaut intérieur qui vous soulève comme un vin, cette certitude d’un miraculeux Futur imprévisible…

Gustave ROUD (1897-1976)
Air de la solitude (1945), Fata Morgana, 1988

UN JOUR, UN TEXTE # 266

MERCREDI 28 JANVIER

CELA DOIT ARRIVER…

Cela doit arriver, cela doit arriver,
je vous le dis c’est inévitable.
Au-dessus de la ville les oiseaux chanteront,
les orchestres joueront sur les places,
la lumière dansera dans l’air,
le vacarme des canons s’apaisera,
les soldats quitteront les frontières
et reviendront chez eux en chantant.
Cela doit arriver, cela doit arriver.
L’acier des tanks fondra au soleil.
Préparez-vous à ce jour inévitable.

Bulat OKUDŽAVA (1924-1997)
in revue Cahiers du monde russe et soviétique, Volume 7, N°3, 1966
Traduit du russe par Jean-Jacques Marie

UN JOUR, UN TEXTE # 265

MARDI 27 JANVIER

FUITE

J’ai fui, c’est vrai. Et puis après…
Fuir est un naufrage,
une mer sur laquelle tu cherches ton visage, inutilement,
au point de te changer en naufragé de sel,
cristal sur lequel brille la nostalgie.
Fuir a l’odeur de l’espoir,
sent la certitude et la trahison,
a l’impression d’être surveillé, d’être perdu
et il n’y a aucun aimant pour guider
son pas migratoire insensé.
Fuir semble se nourrir de temps,
respire la distance et regarde, de très loin,
un horizon de décombres.
Fuir a froid et sur la peau de son ventre
résonnent des mots graves courage frayeur pluie.
Fuir voudrait être un poisson des abysses remonté à la surface :
après tant d’obscurité
tant de siècles noyé dans les profondeurs,
les premières gouttes de lumière brillent
sur son échine albinos d’enfant puni.
Mais fuir est un naufrage
et ton visage une poignée de sel
dissoute dans l’écoulement des heures.

Guadalupe GRANDE (née en 1965)
in Métier de Chrysalide (anthologie), éditions Alidades, 2010
Traduit de l’espagnol par Dorothée Suarez et Juliette Gheerbrant

UN JOUR, UN TEXTE # 264

LUNDI 26 JANVIER

ARIOSO
(en écoutant György Kurtág)

brasier dans les entrailles
préfiguration –
les cendres qu’il restera

feu de joie / c’est pareil
feu
un point c’est tout

astre là-bas
qui brûle
éteint peut-être depuis longtemps

crépitements –
la peur se consume

un poème s’immole par le silence

Marc DUGARDIN (né en 1946)
Table simple, Rougerie, 2014

UN JOUR, UN TEXTE # 263

DIMANCHE 25 JANVIER

POISSE

on peut encore poser les mots
comme un rebord de fenêtre
une rambarde qui n’enlève rien au vide

assez de cette fatigue sans cause
à force d’années mortes on ne va pas
revenir sur des souvenirs
qui pointent leurs nez comme têtes de rats

on cherche peu d’air

on se replie dans les sons
leur espèce de musique on se dit
plutôt les mots que rien même
si ça n’avance pas au moins
on aura dit un peu l’inertie
le poids de ce qui est autour

par tristesse peur simple d’être
avec peu de marge devant
si peu de moyens pour bouger
dans cette boue lourde du temps

de longues heures sans parler
les mots vont leur route dedans bizarres
feux sans joie sans cause juste jalons
d’exister au bord

filasse de fatigue
et foin des rêves

muet face à ce qui se tait
nous tait de même

silence qui bruit d’avant les mots
ou quelque chose comme
du vent

un vent de mots qui poisse

autant en rester là
demain à faire

Antoine ÉMAZ (né en 1955)
De l’air, Le Dé bleu, 2006

UN JOUR, UN TEXTE # 262

SAMEDI 24 JANVIER

AUJOURD’HUI ET DEMAIN

Je ne suis qu’une étincelle
du grand feu. Et de même que je fus
allumé dans les ténèbres
je m’éteindrai un soir.

Je suis le murmure de la vague
à cet instant, tandis que
d’autres naissent, s’emplissent,
et que leurs aînées dorment.

Je suis la feuille
qui tremble dans ce printemps.
Une autre année,
tu vacilleras dans la tempête.

Je suis celui qui veille, celui
qui possède, l’œil qui voit,
la goutte où se mire à présent
l’état du ciel.

Je vis, je brûle,
je ne sais pourquoi –
Empli de fleurs, de femmes,
le monde m’appartient aujourd’hui.

Tu posséderas toute la beauté
sur cette terre quand je l’aurai quittée
depuis longtemps et que les traces
de mes pas auront disparu.

Olav H. HAUGE (1908-1994)
in Revue Conférences N°32, 2011
Traduit du norvégien par François Monnet

UN JOUR, UN TEXTE # 261

VENDREDI 23 JANVIER

LA RONDE DE NUIT (extrait)

Seul, les yeux fixés sur son verre,
Un gars taciturne au comptoir :
Il me ressemble comme un frère
Et je connais son désespoir
Aux heures blêmes du regret.
Seul, les yeux fixés sur son verre.

Il revoit les hiers perdus,
Un beau sourire qui s’efface
Dans l’âge d’or des bras tendus
Et, tout à coup, dans une glace
Il ne se reconnaîtrait plus
Il revoit les hiers perdus.

Ô vous nos amis de toujours
Embarqués vers le crépuscule
Et disparus au point du jour,
Quand viendra l’heure à la pendule
Priez pour nous, pour nos amours.
Ô vous nos amis de toujours.

L’aube va chasser le silence
Rassemblant ses oiseaux de feutre,
Maintenant la ville apparaît
— Et voici demain qui commence
Entre deux nuits et leurs secrets.
L’aube va chasser le silence.

André HARDELLET (1911-1974)
Le Luisant et la Sorgue, Seghers, 1954

UN JOUR, UN TEXTE # 260

JEUDI 22 JANVIER

UNE VOIX

Je veux appartenir à la voûte obscure comme un armant désarmé,
devenir le souffle du silence sur les épaules des nuages.
Je veux adhérer à l’ombre des paroles du feuillage
et comprendre la terre dans la soie farouche du désir.

Antonio RAMOS ROSA (1924-2013)
in Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne