Mois: février 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 297

SAMEDI 28 FÉVRIER

Et nous lâches alors
qui aimions le murmure
du soir, et les maisons,
les sentiers sur le fleuve,
les lumières rouges et sales
de ces lieux, la douleur
apaisée, silencieuse —
nous arrachâmes nos mains
de la vivante chaîne
et nous nous tûmes, mais au cœur
notre sang tressaillit,
il n’y eut plus de douceur,
il n’y eut plus d’abandon
au sentier sur le fleuve —
sans plus être esclaves, nous sûmes
que nous étions seuls et vivants.

Cesare PAVESE (1908-1950)
La mort viendra et elle aura tes yeux (1945), Gallimard , 2007
Traduit de l’italien par Gilles de Van

UN JOUR, UN TEXTE # 296

VENDREDI 27 FÉVRIER

Mon amour pour avoir figuré mes désirs
Mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre
Tes baisers dans la nuit vivante
Et le sillage de tes bras autour de moi
Comme une flamme en signe de conquête
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels.

Et quand tu n’es pas là
Je rêve que je dors je rêve que je rêve.

Paul ÉLUARD (1895-1952)
Capitale de la Douleur (1926), Gallimard, 1966

UN JOUR, UN TEXTE # 294

MERCREDI 25 FÉVRIER

L’ARBRE ET LE TEMPS (extrait)

Ayant pris possession de ses ombres,
le poète occupe un espace démesuré :
la transparence.

Cela fourmille dans l’opaque,
s’étamine à la pointe du Transparent…

Quel est ce lieu qui ne me parle pas,
Dont je ne sais rien dire
Sinon que je pressens à la place du coeur
Un gouffre, qui me fuit ?

Et quelle est cette voix, qui parle, au fond de moi,
Dans le sommeil et la chaleur d’une plus haute
Et plus profonde voix qui parle
Et que je n’entends pas ?

Qui d’autre que ma voix peut dire si je vis,
Si je rêve, ou si je doute avec elle ?
Parler n’est vivre,
Et vivre hors de ma voix m’est une double mort.

Roger GIROUX (1925-1974)
L’Arbre et le Temps, Mercure de France, 1964

UN JOUR, UN TEXTE # 293

MARDI 24 FÉVRIER

LE VŒU SUPRÊME

Certes, ce monde est vieux, presque autant que l’enfer.
Bien des siècles sont morts depuis que l’homme pleure
Et qu’un âpre désir nous consume et nous leurre,
Plus ardent que le feu sans fin et plus amer.

Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure,
Soit que les poings liés on se jette à la mer,
Soit qu’en face du ciel, d’un œil ferme, et sur l’heure,
Foudroyé dans sa force, on tombe sous le fer.

Toi, dont la vieille terre est avide, je t’aime,
Brûlante effusion du brave et du martyr,
Où l’âme se retrempe au moment de partir !

Ô sang mystérieux, ô splendide baptême,
Puissé-je, aux cris hideux du vulgaire hébété,
Entrer, ceint de ta pourpre, en mon éternité !

Charles LECONTE DE LISLE (1818-1894)
Poèmes barbares (1862), Gallimard, 1985

UN JOUR, UN TEXTE # 292

LUNDI 23 FÉVRIER

ULTIME PRIÈRE DE MON CORPS

Noir ton souffle, blanche la nuit,
les tempes gonflées de véraison.
Dresse-toi épée parmi ces corps alignés
avant de t’abattre aveugle de candeur.

Mais alors non plus, rien du jeu n’aura changé,
ni son mystère, ni même sa pudeur.
Et les herbes qui d’ombre t’envahiront
brûleront dans l’incendie de ta soif.

Aco ŠOPOV (1923-1982)
Anthologie personnelle, Actes Sud, 1994
Traduit du macédonien par Jasmina Šopova

UN JOUR, UN TEXTE # 291

DIMANCHE 22 FÉVRIER

LE JOUR NE REVIENT PAS

Le jour ne revient pas, dites-vous, mais
seulement sa blessure, le sang
que laisse le soleil quand il s’effondre
au loin
tous les corps oubliés
veulent savoir si quelque chose existe
sous le sol, qui les rassemble, une parcelle
de substance ou rien
que l’ombre, immobile comme
un caillou
peut-être que l’espoir
n’est qu’une entaille dans la chair
une étincelle sans futur
dans la mémoire
ne dites pas, quand vous partez, que c’est
le jour qui meurt.

Claude ESTEBAN (1935-2006)
in Une salve d’avenir : L’espoir (anthologie poétique), Gallimard, 2004

UN JOUR, UN TEXTE # 290

SAMEDI 21 FÉVRIER

Derrière la parole le chaos.
Le hurlement n’accède à aucun monde.
Je chante.
Nulle invocation.
Rien que des noms qui reviennent.

Tu choisis la blessure, le lieu
où nous parlons notre silence.
Et tu fais de ma vie
cette cérémonie trop pure.

Alejandra PIZARNIK (1936-1972)
Les Travaux et les nuits (1965), Ypsilon éditeur, 2013
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

UN JOUR, UN TEXTE # 289

VENDREDI 20 FÉVRIER

VALEUR

J’attache de la valeur à toute forme de vie, à la neige, la fraise, la mouche.
J’attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.
J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s’est pas épargné, à deux vieux qui s’aiment.
J’attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd’hui vaut encore peu de chose.
J’attache de la valeur à toutes les blessures.
J’attache de la valeur à économiser l’eau, à réparer une paire de souliers, à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s’asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.
J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.
J’attache de la valeur au voyage du vagabond, à la clôture de la moniale, à la patience du condamné quelle que soit sa faute.
J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.

Erri DE LUCA (né en 1950)
Œuvre sur l’eau, Seghers, 2002
Traduit de l’italien par Danièle Valin

UN JOUR, UN TEXTE # 288

JEUDI 19 FÉVRIER

JE SUIS CE ROI DES TEMPS ANCIENS

Je suis ce roi des anciens temps
Dont la cité dort sous la mer
Aux chocs sourds des cloches de fer
Qui sonnèrent trop de printemps.

Je crois savoir des noms de reines
Défuntes depuis tant d’années,
Ô mon âme ! et des fleurs fanées
Semblent tomber des nuits sereines.

Les vaisseaux lourds de mon trésor
Ont tous sombré je ne sais où,
Et désormais je suis le fou
Qui cherche sur les flots son or.

Pourquoi vouloir la vieille gloire
Sous les noirs étendards des villes
Où tant de barbares serviles
Hurlaient aux astres ma victoire ?

Avec la lune sur mes yeux
Calmes, et l’épée à la main,
J’attends luire le lendemain
Qui tracera mon signe aux cieux.

Pourtant l’espoir de la conquête
Me gonfle le cœur de ses rages :
Ai-je entendu, vainqueur des âges,
Des trompettes dans la tempête ?

Ou sont-ce les cloches de fer
Qui sonnèrent trop de printemps ?
Je suis ce roi des anciens temps
Dont la cité dort sous la mer.

Stuart MERRILL (1863-1915)
Petits poèmes d’automne (1895), Hachette, 2012