Mois: mars 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 326

DIMANCHE 29 MARS

PRÉFACE EN PROSE

C’est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligibles !

Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds,
– alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.

Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel.
Et quand une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et angoissé
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !

Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne
pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le cœur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi, plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…

J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
le contraire. Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure, elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre
– avez-vous mieux compris que moi ?

Et pourtant, non !
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement.

Benjamin FONDANE (1898-1944)
L’Exode, 1942

UN JOUR, UN TEXTE # 325

SAMEDI 28 MARS

LE TESTAMENT D’OVIDE (extrait)

(…) je voudrais des traits
si fulgurants
que dans leur nette énergie
ils relient toutes choses
et les fassent irradier

il me faudra aller plus loin dans cette nuit
entrer plus avant
dans cet espace inédit
dépasser en desperado
limites et frontières
trouver, qui sait, la source
d’une autre lumière.

Kenneth WHITE (né en 1936)
Un monde ouvert (Anthologie personnelle), Gallimard, 2007
Traduit de l’anglais par Marie-Claude White

UN JOUR, UN TEXTE # 324

VENDREDI 27 MARS

L’AVÈNEMENT

C’est moi, qui fus dans la tribu à l’aube.
Étendu dans mon coin de caverne,
Je luttais pour plonger dans les obscures
Eaux du sommeil. Des spectres d’animaux
Blessés par la flèche et sa pointe d’os
Mêlaient l’horreur aux ténèbres. une chose,
L’exécution, peut-être, d’un serment,
Un rival trouvé mort dans la montagne,
L’amour, peut-être, une pierre magique,
M’avait été donnée. Je l’ai perdue.
Dévastée par les siècles, la mémoire
Garde, seuls, cette nuit et son matin.
J’étais désir et peur. Soudainement
J’entendis le bruit sourd, interminable,
D’un troupeau qui passait à travers l’aube.
Mon arc de chêne, mes flèches aiguës,
Je les laissai pour courir à la brèche
Ouverte tout au fond de la caverne.
Et je les vis alors. Braise rougeâtre,
Cornes cruelles, échines montueuses,
Laine obscure comme les yeux mauvais
Qui me guettaient. Ils étaient des milliers.
Ce sont les bisons ai-je dit. Le mot
n’avait pas jusque-là franchi mes lèvres,
Mais je sentis que tel était leur nom.
C’était comme de n’avoir jamais vu,
Comme d’avoir été aveugle et mort
Avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne voulus pas que d’autres profanent
Ce pesant fleuve de bestialité
Divine, et d’ignorance et d’orgueil,
Indifférent comme sont les étoiles.
Ils piétinèrent un chien sur le chemin ;
Ils auraient fait de même avec un homme.
Puis j’ai dû les peindre dans la caverne
En ocre et vermillon. Ils furent alors
Les Dieux du sacrifice et des prières.
Je n’ai pas dit le nom d’Altamira.
Nombreuses furent mes formes et mes morts.

Jorge Luís BORGES (1899-1986)
La proximité de la mer, anthologie de 99 poèmes, Gallimard, 2010
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

UN JOUR, UN TEXTE # 323

JEUDI 26 MARS

Vidé de mon cœur je me reluis, disait le pêcheur
guettant l’ombre, son foie dans le liquide de
la rivière, doucement rouge et transparent,
de salive je suis rempli, elle déborde et coule
peu à peu, écume sur le liquide de la rivière,
la mangent les poissons montant en flèche,
l’étendard violet dressé, ondulant, ils
dévorent les fleurs que j’ai jetées dans le
soleil et perdues, il roucoulait, sa langue
enroulée, son vélocipède couché sur les roseaux,
je les mangerai cette nuit, leurs entrailles
sur l’assiette jaune de porcelaine et de limon,
avec du jasmin et la couleur bleue du pinceau,
les os sur le bord dentelé, puis je laverai
la faïence dans le pur liquide, troublant la
rivière, verre tremblant, glacé d’œufs, de
feuilles minuscules et rondes, avec le gravier
du fond et le sable de la berge, mais son
bras gela, parlant il s’endormit, de crachat
rempli, de sang parfumé, sa canne noire
au-dessus du monde, son reflet dans l’eau.

Eugène SAVITZKAYA (né en 1955)
Bufo, bufo, bufo, Éditions de Minuit, 1986

UN JOUR, UN TEXTE # 322

MERCREDI 25 MARS

I

J’ai cru, comme celui dont la harpe sonore
Accompagne des chants aux modes variés
Que les deuils de nos cœurs sont les mortels degrés
Par lesquels nous montons plus haut, plus haut encore.

Mais quel œil assez sûr pour scruter l’avenir,
Et voir sous chaque perte un gain qui la répare ?
Quel bras saura saisir, où le Temps le prépare,
Le lointain intérêt des pleurs du souvenir ?

Que, pour ne point périr, l’Amour et la Douleur
S’unissent; que la nuit garde sa beauté sombre.
Mieux vaut avec la Mort danser, étreignant l’ombre
Follement, et mieux vaut s’enivrer de malheur,

Que de subir du Temps vainqueur la pitié
Pour un fragile amour digne de moquerie:
« Cet homme un jour perdit ce qui faisait sa vie,
Et voilà son long deuil à jamais oublié. »

Alfred TENNYSON (1809-1892)
In Memoriam (1850), Hachette, 1898
Traduit de l’anglais par Léon Morel

UN JOUR, UN TEXTE # 321

MARDI 24 MARS

Je voudrais écrire un livre sur les reflets, sur les morceaux de verre brisé. Un livre sur les mains, les regards et les dos courbés. Il s’agirait d’un livre sur le rien et sur le tout. Je voudrais écrire un livre de mots, de parenthèses, de gestes et de silences. Un livre sur les jours qui promettent, sur les nuits qui se souviennent, sur les vies qui prolongent. Je voudrais écrire en une seule journée, sans témoin et sans vertige. Je voudrais écrire un livre sur les vivants, les ombres, les morts, les secrets et les grains de beauté. Je voudrais écrire un livre sur les femmes et les hommes qui se frôlent. Un livre sur les baisers, les lignes de vie et la légèreté des astres.

Claude FABER (né en 1964)
Achille Viadieu, D’ombre et de courage, Le résistant aux deux visages suivi de Un Livre ne dit jamais tout, Privat, 2013

UN JOUR, UN TEXTE # 320

LUNDI 23 MARS

NE TE SAUVE PAS

Ne reste pas immobile
sur le bord de la route
ne gèle pas la joie
n’aime pas à contrecœur
ne te sauve pas ni maintenant
ni jamais
ne te sauve pas
ne te remplis pas de calme
ne garde pas du monde
qu’un simple coin tranquille

ne laisse pas retomber tes paupières,
lourdes comme des jugements
ne reste pas sans lèvres
ne dors pas sans sommeil
ne pense pas sans sang
ne juge pas sans temps

mais si
malgré tout,
tu ne peux t’en empêcher
et que tu gèles la joie
et que tu aimes à contrecœur
et que tu te sauves maintenant
et te remplis de calme
et ne gardes du monde qu’un simple coin tranquille
et que tu laisses retomber tes paupières,
lourdes comme des jugements
et que tu te sèches sans lèvre
et que tu dors sans sommeil
et que tu penses sans sang
et que tu juges sans temps
et que tu restes immobile
sur le bord de la route
et que tu te sauves
alors,
ne reste pas avec moi.

Mario BENEDETTI (1920-2009)
Poemas de Otros, 1974, inédit en français
Traduit de l’espagnol par Olivier Favier

UN JOUR, UN TEXTE # 319

DIMANCHE 22 MARS

W OU LE SOUVENIR D’ENFANCE (extrait)

Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes.

C’est cela que je dis, c’est cela que j’écris et c’est cela seulement qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces mots dessinent, et dans les blancs que laisse apparaître l’intervalle entre ces lignes (…) je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

Georges PÉREC (1936-1982)
W ou le Souvenir d’enfance, Denoël, 1975

UN JOUR, UN TEXTE # 318

SAMEDI 21 MARS

GRAND COMME UN BESOIN DE CHANGER D’AIR

Grand comme un besoin de changer d’air
pour le plaisir d’en finir avec un dilemme
au surcroît double

être ou pas
être ou paraître
tout à la fois hier
et aujourd’hui
ce jour d’hui déjà demain

Beau comme
comme une rose
dont la Tour Eiffel assiégée à l’aube
voit s’épanouir enfin les pétales
dans le flonflon d’un 14 juillet de Roi
à guillotiner ou encore à pendre
au carrefour de la République
toujours à naître

Fort comme l’accent aigu d’un appel
dans la nuit longue
et longue
lâché le mot
un signe

Léon-Gontran DAMAS (1912-1978)
Névralgies, Présence Africaine, 1964

UN JOUR, UN TEXTE # 317

VENDREDI 20 MARS

LÈVRES

Lèvres qui ressemblez aux livres entrouverts
Livres qui ressemblez aux lèvres refermées
Lèvres, livres d’aimer où la louve s’entend
Lèvres livrées aux vents de la douceur du temps
Lèvres en un rire ourlées qui s’en vont se cherchant
Lèvres, frémir de sang sans un mot prononcé
déchirées au réveil, et qui s’en vont criant
l’inaudible secret des flammes renversées.
Lèvres à tout jamais fermées sur le miroir
Lèvres du Canal Grande et Fenice d’un soir
Effacées, oubliées sans entendre ni voir
un loup sur le visage, un masque s’approcher
Lèvres cousues au fil de quatre chevaux blancs
Lèvres pulpes de vin et moirures du vent
Lèvres scellées un doigt sur le soleil levant
Tremblantes lèvres nues des folles chevauchées…

Pierre SEGHERS (1906-1987)
in Duos d’amour de Christian Poslaniec, Seghers, 2007