Mois: avril 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 357

MERCREDI 29 AVRIL

ORAGE D’ARGILE

Ni la terre ni la mer
ni le vent ni le feu
mais le pain blanc des corps
doré par l’amitié salubre
Sel des confrontations premières
À tire d’aile
et loin des ossatures friables
le règne des merveilles physiques s’ébroue
et fait son nid sur les copeaux de l’espace avivé
nuages
rocs fugaces
Mains rudes mains fines sans ennui sans colère pour les aumônes du soleil
Rions
gerbe d’éclairs
au-dessus des vallées toujours jeunes
où gronde un tonnerre de douceur

Michel LEIRIS (1901-1990)
Haut Mal, suivi de Autres lancers, Gallimard, 1969

UN JOUR, UN TEXTE # 356

MARDI 28 AVRIL

Mes lèvres ne peuvent plus s’ouvrir
que pour dire ton nom
baiser ta bouche
te devenir en te cherchant.
Tu es au bout de chacun de mes mots
tu les emplis, les brûles, les vides.
Te voici en eux
tu es ma salive et ma bouche
et mon silence même est crispé de toi.
Je me couche dans la poussière, les yeux fermés
La nuit sera totale, tant que l’aube
Et le grand jour de ta chair
Ne passeront pas au-dessus de moi
Comme un vol de soleils.

Alain BORNE (1915-1962)
Poèmes d’amour (anthologie), Le Cherche midi, 2003

UN JOUR, UN TEXTE # 355

LUNDI 27 AVRIL

Sors enfin du fond de ta grotte obscure,
nue, ferme et blanche,
et serre-moi dans tes bras, fin de mon rêve !
Retiens-moi, en notre étreinte,
comme en une sculpture de pierre,
que rien, jamais, n’altère ou désunisse !

Donne-moi, debout, le repos ;
donne-moi le sommeil, debout ;
donne-moi, debout et en paix, l’idée seule,
le sentiment seul,
l’éternelle foi en l’unique,
qu’en vain, j’attends, dans le multiple !

Juan Ramón JIMÉNEZ (1881-1958)
Poésie en vers, José Corti, 2002
Traduit de l’espagnol par Bernard Sesé

UN JOUR, UN TEXTE # 354

DIMANCHE 26 AVRIL

J’ARRIVE OÙ JE SUIS ÉTRANGER

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le cœur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps
C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie
C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
À l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Louis ARAGON (1897-1982)
La Diane française, Seghers, 1944

UN JOUR, UN TEXTE # 353

SAMEDI 25 AVRIL

PORTE SUR LA RUE

Portes ouvertes vit la maison,
personne n’entre pour y voler.
Pourquoi fermerait-on la maison ?
Qui a l’idée d’y aller voler ?

Car s’il y a vie dedans, sa porte
dot être, comme la vie, ouverte.
On ne ferme vraiment cette porte
que pour la laisser, au rêve, ouverte.

Carlos DRUMMOND DE ANDRADE (1902-1987)
La Machine du monde et autres poèmes, Gallimard, 2005
Traduit du portugais par Didier Lamaison

UN JOUR, UN TEXTE # 352

VENDREDI 24 AVRIL

À MON PREMIER AMOUR

Abandonne ce chant d’amour,
Ne verse pas de poison dans mon cœur.
Je suis jeune, mais j’ai oublié ma jeunesse
Et même si je m’en souviens
Je refuse de déterrer
Ce qu’aujourd’hui j’ai pris en haine
Et, devant toi, foulé aux pieds.

Oublie le temps où je pleurais
Pour un regard, pour un soupir.
Alors, j’étais esclave, je traînais des chaînes
Et, pour un seul de tes sourires,
Dément, je méprisais le monde
Et, dans la boue, je piétinais mes sentiments.

Laisse à leur passé ces folies.
Dans mon cœur, l’amour est éteint.
Tu ne peux plus le ranimer
Car il n’y règne que douleur
Et tout est recouvert de plaies.
Mon cœur s’enveloppe de haine.

Ta voix est belle, tu es jeune
Mais entends-tu chanter les bois ?
Entends-tu sangloter les pauvres ?
Mon cœur m’attire vers les terres
Où le sang humain se répand.

Laisse ces mots en moi sonner
Écoute gémir la forêt.
L’orage séculaire gronde
Mettant au monde, mot à mot,
Les récits des temps anciens
Chantant les nouvelles souffrances.

Chante donc un chant pareil,
Un chant de douleur, jeune fille:
Comment le frère vend son frère,
Comment dépérit la jeunesse,
Chante les larmes de la veuve,
Les petits enfants sans foyer !

Chante ou tais-toi, va-t-en !
Tout près de s’envoler mon cœur déjà palpite,
Ma bien-aimée, mon cœur s’envole, comprends-moi :
Là-bas la terre retentit
De clameurs terrible, haineuses,
De chants d’agonie et de deuil…

Là-bas l’orage rompt les branches,
Le sabre les tord en couronnes,
Là-bas les ravins sont des gouffres,
Les balles sifflent dans le vent,
La mort est un tendre sourire,
La tombe froide un doux repos.

Ah ! quelle voix me chantera
Ces tristes chants et ce tendre sourire ?
Que je puisse lever mon verre
Et proférer des mots sanglants
Qui font taire l’amour lui-même !
Et ce n’est qu’à partir de là
Que je chanterai ce que j’aime.

Khristo BOTEV (1848-1876)
Poèmes de Khristo Botev (traduits du bulgare), Le Cherche Midi, 2008
Poèmes adaptés par Paul Éluard

UN JOUR, UN TEXTE # 351

JEUDI 23 AVRIL

LA VOIX DANS LA NUIT

Un modeste bouquet, violettes de Parme,
Un hommage au silence après Monteverdi.
Le chant s’est arrêté, mais l’écho le redit :
Une offrande, un soupir, le bouquet de nos larmes.

Que revienne le chant dans le fracas des armes,
Les jurons des soudards, les tueries des bandits,
Solstice de l’horreur, incendie de midi,
Plus haut que le vacarme, incantation du charme !

Plus terribles les cris et plus pure la voix.
Je ne sais quel espoir encore au fond de moi
Veut donner à la voix l’écho qui la prolonge.

Ce combat dans la nuit n’aura jamais de fin.
Je n’ai que cette voix, ces fleurs et leur parfum ;
Ne me réveillez pas, je n’appartiens qu’au songe.

Jacques Charpentreau (né en 1928)
Le Visage de l’ange, La Maison de Poésie, 1995

UN JOUR, UN TEXTE # 350

MERCREDI 22 AVRIL

LES NUITS SANS CELUI QU’ON AIME

Les nuits sans celui qu’on aime — et les nuits
Avec celui qu’on n’aime pas, et les grandes étoiles
Au-dessus de la tête en feu et les mains
Qui se tendent vers Celui —
Qui n’est pas — qui ne sera jamais,
Qui ne peut être — et celui qui le doit…
Et l’enfant qui pleure le héros
Et le héros qui pleure l’enfant,
Et les grandes montagnes de pierre
Sur la poitrine de celui qui doit — en bas…

Je sais tout ce qui fut, tout ce qui sera,
Je connais ce mystère sourd-muet
Que dans la langue menteuse et noire
Des humains — on appelle la vie.

Marina TSVETAIEVA (1892-1941)
Le Ciel brûle, Gallimard, 1993
Traduit du russe par Ève Malleret et Pierre Léon

UN JOUR, UN TEXTE # 349

MARDI 21 AVRIL

BRASIER

Reine, ton grand château
Brûle à longueur d’année.

Il brûle à l’horizon
D’un soir à l’autre soir.

Il brûle sous le vent
Et sous la pluie déserte.

Ton corps y resplendit
Et tes yeux sont ouverts.

Reine, ton arc-en-ciel
Te voit vivre de flammes.

Il n’a que vieilles terres
Et leurs troupeaux transis.

Reine, ton arc-en-ciel
Vient fondre dans ton feu.

Un merle quelque part parle de ton visage,
Posé lune brûlante au fond du bruit
Que fait le dur travail des insectes vieillots.
Et la brique, oubliée dans l’herbe pour durer,
Se réchauffe à ta peau tremblant sur les prairies,
Sur les ombelles consumées
Par leur frêle tendresse dans l’effroi
De ta beauté de mer sereine sur le monde.

Mais c’est bon pour les rocs
D’être seuls et fermés
Sur leur travail de nuit.

Et peut-être qu’ils savent
Vaincre tout seuls leur fièvre
Et résister tout seuls.

Édouard GLISSANT (1928-2011)
Poèmes complets, Gallimard, 1994

UN JOUR, UN TEXTE # 348

LUNDI 20 AVRIL

GIGUE

La guerre, on la dansait dans la cour de l’école
Bardés de cheveux fous et de tabliers noirs
On sentait l’encre amère, un peu la confiture,
Une mouche d’été dormait sur nos devoirs.
L’institutrice était une jeune bergère
Qui avait entendu la voix de Michelet.
Ses yeux fleurs préféraient le rêve à la lecture
Ses seins n’avaient jamais bourgeonné dans des doigts.
Parfois, les jeudis clairs, elle allait en voiture
Acheter à la ville un coupon de satin.
Son fiancé, était – disait-on – mort en guerre
C’est un très grand malheur quand on n’en compte qu’un.
Crève le ciel d’orage et meurt la bergère
C’est avec nos cœurs sourds que nous dansons la guerre.

Luc BÉRIMONT (1915-1983)
in Cahiers de l’École de Rochefort