Mois: mai 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 388

SAMEDI 30 MAI

GRANIT APRÈS LA PLUIE

Pierre contre pierre
épouse contre époux
nous nous sommes prêté force
nous avons tenu la pente

granit après la nuit
après l’éternité
nous avons trouvé l’aube
le ciel à fleur de terre

la chair nous a parlé un temps
de désirs insoumis
d’hypothèses euclidiennes
la chair nous a servi de mère

puis la pluie est venue
pierre contre pierre
épouse contre époux
étancher le soleil

nous nous sommes prêté force
le cœur à contre-vent
ou l’amour en bataille
nous avons lesté la pente

à présent le temps s’ouvre
le ciel est plus léger
et la terre plus porteuse
nous sentons défiler des cargos de lumière

un jour nous tomberons
de fatigue ou d’humour
de thrombose cathédrale
un jour nous sombrerons

la pierre nous relaiera
la pierre notre drageon
notre mémoire
notre bestiaire de pierre

Jacques RANCOURT (né en 1946)
Veilleur sans sommeil (Choix de poèmes 1974-2008), Éditions du Noroît / Le Temps des cerises, 2010

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UN JOUR, UN TEXTE # 387

VENDREDI 29 MAI

JE M’EN REMETS À TOI

Pour ce qui est de vivre
Ou de ne vivre pas,
Pour ce qui est de rire
Ou de ne rire plus,
Je m’en remets à toi

Pour ce qui est d’aimer,
Pour une part de chance,
Pour ce qui est d’espérer
Ou de désespérance,
Je m’en remets à toi

Oui mais,
Pour ce qui est des pleurs,
Comme autant de cerises,
Pour ce qui est du cœur,
Qui se tord et se brise,
Je m’en remets encore,
Je m’en remets à moi

Pour que ce soit demain
Plutôt que le passé,
Pour que ce soit l’airain
Plutôt que le laurier,
Je m’en remets à toi

Pour que ce soit la vie
Plutôt qu’une saison,
Pour qu’elle soit symphonie
Plutôt qu’une chanson,
Je m’en remets à toi

Oui mais,
Pour accrocher aux branches
Notre amour qui vacille,
Pour briser la faucille
Du temps qui se revanche,
Je m’en remets encore,
Je m’en remets à moi

Tu vois,
Tu peux faire l’été
Tu vois,
Je peux porter l’hiver
Tu vois,
On peut appareiller,
Tu vois,
On peut croquer la terre.

Jacques BREL (1929-1978)
Éditions Paris Melody, 1965

UN JOUR, UN TEXTE # 386

JEUDI 29 MAI

Ne pas décrire. Laisser le monde parler. Au bout du compte, toujours se taire, sauf à n’être plus qu’une voix du monde, en sachant bien que l’on est soi-même qu’un petit bout de ce même monde, du reste autorisé, de ce fait, à l’existence, comme tout le reste.

Se taire assez pour que circule le flux de ce qui serait à dire.

Gabrielle ALTHEN (née en 1939)
La Splendeur et l’Écharde, éditions de Corlevour, 2012

UN JOUR, UN TEXTE # 385

MERCREDI 27 MAI

CE QUE NOUS SOMMES

Tu es radeau dans l’éclaircie
Tu es silence dans les villes
Tu es debout
Tu gravites
Tu es rapt d’infini

Mais tel que je suis
que j’écris que je tremble
Je te sais parfois
refroidi de toi-même
quand les fables et le sel t’ont quitté !

Je te sais
Tantôt mutilé
Tantôt espace

Tantôt épave
Ou illumination

Je te sais
disloqué par les parcelles du monde

Mais je te sais
De face
Dans la forge de ton feu.

Andrée CHEDID (1920-2011)
Poèmes pour un texte, Flammarion, 1991

UN JOUR, UN TEXTE # 384

MARDI 26 MAI

L’OUTREPASSANTE

À René Char

Habiter la halte brève
La rive avant la traversée
La distance fascinée qui saigne
Et la pierre verte à l’anse des ponts
Dans la nuit sans fin du splendide amour
Porter sur l’ombre et la détruire
Nos voix de lave soudain belliqueuses
L’amont tremblé de nos tenailles
Il y a loin au ruisseau
Un seuil gelé qui brille
Un nid de pierres sur les tables
Et le pain rouge du marteau
La terre
Après la terre honora nos fureurs
Ô ses éclats de lampes brèves
Midis
Martelés de nos hâtes

Béatrice DOUVRE (1967-1994)
Voix d’une autre année (1986-1988) in Œuvre poétique, peintures et dessins, Voix d’Encre, 2000

UN JOUR, UN TEXTE # 383

LUNDI 25 MAI

NE VIENS PAS

Ne viens pas sauf si tu y es obligée
Par une nécessité plus pressante que la vie
Ce qui arrache l’âme à elle-même
Est plus indispensable que l’eau : ne viens pas
Sans ce besoin qui ligote les pieds du dormeur
Et les enracine dans sa nuit, à tout jamais
Il y a une ville, un jour, qui m’a dit
T’avoir vue au soleil et ton visage
Ni ombre ni lumière mais
Les deux à la fois rayonnait
D’une douleur secrète : ne viens pas sans
cette douleur
Sans cette lumière
Sans ce visage : nous nous reconnaîtrons

Jean MINIAC (né en 1960)
Les Oubliés, recueil inédit

UN JOUR, UN TEXTE # 382

DIMANCHE 24 MAI

Ne cherche
aucune issue,
contente-toi de respirer.

Etre présent,
rendre présent le seuil
ou le bord des falaises.

Un jour entier
sur la terrasse,
transmettre,
agrandir le matin.

Il n’y a de secret
que l’origine,
l’offrande, la frondaison.

Pierre DHAINAUT (né en 1935)
Mise en arbre d’échos, Møtus, 1991

UN JOUR, UN TEXTE # 381

SAMEDI 23 MAI

ATTENDS-MOI

À Valentina Serova

Si tu m’attends, je reviendrai,
Mais attends-moi très fort.
Attends, quand la pluie jaune
Apporte la tristesse,
Attends quand la neige tournoie,
Attends quand triomphe l’été
Attends quand le passé s’oublie
Et qu’on attend plus les autres.
Attends quand des pays lointains
Il ne viendra plus de courrier,
Attends, lorsque seront lassés
Ceux qui avec toi attendaient.

Si tu m’attends, je reviendrai.
Ne leur pardonne pas, à ceux
Qui vont trouver les mots pour dire
Qu’est venu le temps de l’oubli.

Et s’ils croient, mon fils et ma mère,
S’ils croient, que je ne suis plus,
Si les amis las de m’attendre
Viennent s’asseoir auprès du feu,
Et s’ils portent un toast funèbre
À la mémoire de mon âme.
Attends. Attends et avec eux
refuse de lever ton verre.

Si tu m’attends, je reviendrai
En dépit de toutes les morts.
Et qui ne m’a pas attendu
Peut bien dire : « C’est de la veine ».
Ceux qui ne m’ont pas attendu
D’où le comprendraient-ils, comment
En plein milieu du feu,
Ton attente
M’a sauvé.
Comment j’ai survécu, seuls toi et moi
Nous le saurons,
C’est bien simple, tu auras su m’attendre,
comme personne.

Constantin SIMONOV (1915-1979)
Les Vivants et les morts, Julliard, 1961
Traduit du russe par René Huntzbucler et Andrée Robel

UN JOUR, UN TEXTE # 380

VENDREDI 22 MAI

Lire d’abord
passer d’une proximité à l’autre,
ne se retrouver dans le langage
que pour être ici
avec ses ailleurs — peut-être
et partir avec ces ailleurs,
peut-être n’étant pas le point de rencontre
de ce qui peut-être est nous
sans nous
que nous ne rencontrons jamais
ailleurs qu’ici.

Thierry Metz (1956-1997)
L’enfermement in revue Possible imaginaire n°2, 1998

UN JOUR, UN TEXTE # 379

JEUDI 21 MAI

LES ÉTOILES ME SONT CHÈRES

Toute étoile est chère à mes yeux
Pour la pureté de son feu
Pour son vol parmi des milliers,
Pour son éclat particulier,
Parce que sa clarté profonde
Dans chaque goutte peut se fondre.

Toute étoile est chère à mes yeux
Car jamais n’est double son feu
Quand elle offre à l’eau sa lumière,
Rien n’est plus sombre ni plus clair
sur la route longue et dorée
Qui monte jusqu’à l’empyrée.

Toute étoile est chère à mes yeux
Tant son ordre est vertigineux,
Je trouve mesure pour elle,
Mais sa lumière en moi se perd
Car elle appartient à la terre
Tout comme elle appartient au ciel.

Shmuel HALKIN (1897-1960)
in Anthologie de la poésie yiddish, Gallimard, 2000
Textes collectés et raduits du yiddish par Charles Dobzynski