Mois: juin 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 418

LUNDI 29 JUIN

AUX 5 COINS

Oser et faire du bruit
Tout est couleur mouvement explosion lumière
La vie fleurit aux fenêtres du soleil
Qui se fond dans ma bouche
Je suis mûr
Et je tombe translucide dans la rue

Tu parles, mon vieux

Je ne sais pas ouvrir les yeux ?
Bouche d’or
La poésie est en jeu.

Blaise CENDRARS (1887-1961)
Dix-neuf poèmes élastiques, 1919

UN JOUR, UN TEXTE # 417

DIMANCHE 28 JUIN

POUR UN ÉLOGE DU SOURIRE

et régulièrement pour survivre à tout cela
il faut aller plonger
au plus profond de l’inconscience
dans les brèches et les abîmes
du songe et du sommeil
se ressourcer au plus obscur de l’obscurité
mimer la noyade, simuler l’agonie
arrêter d’être, goûter sombrement
la volupté absolue du néant
puis revenir, réapparaître
déjà plus léger plus humble
ayant rejeté quelques kilos d’existence
envoyer l’âme seule dans des périples
à travers les siècles & les continents
à la découverte d’un passé-présent
retrouver au détour d’un chemin
Gilgamesh puis Qohélet puis Omar Khayyâm
et tomber d’accord avec eux
qu’il y a beaucoup de raisons de pleurer
et quelques-unes de sourire

Lambert SCHLECHTER (né en 1941)
L’envers de tous les endroits, Éditions Phi, 2010

UN JOUR, UN TEXTE # 416

SAMEDI 27 JUIN

LA NUIT DERNIÈRE

La nuit dernière je t’ai touchée et je t’ai sentie
sans que ma main ait fui au-delà de ma main,
sans que mon corps ait fui, ni mon oreille :
d’une manière presque humaine
je t’ai sentie.

Palpitante,
je ne sais si comme sang ou comme nuage
errant,
dans ma maison, sur la pointe des pieds, obscurité qui monte,
obscurité qui descend, tu as couru, scintillante.

Tu as couru dans ma maison de bois
ses fenêtres tu as ouvertes
et je t’ai sentie frémir la nuit entière,
fille des abîmes, silencieuse,
guerrière, si terrible, si somptueuse
que tout ce qui existe,
pour moi, sans ta flamme, n’existerait pas.

Gonzalo ROJAS (1916-2011)
Nous sommes un autre soleil, La Différence, 2013
Traduit de l’espagnol (chilien) par Françoise Bradu

UN JOUR, UN TEXTE # 415

VENDREDI 26 JUIN

UNE VIE ORDINAIRE (extrait)

Ne pas dire plus qu’on ne voit
plus qu’on ne sait plus qu’on ne sent
c’est un métier très difficile
car la fable est au bout du compte
Deux hommes face à même chose
la décrivent tout autrement
et combien d’hommes dans un homme ?

Georges PERROS (1923-1978)
Une Vie ordinaire, Gallimard, 1967

UN JOUR, UN TEXTE # 414

JEUDI 25 JUIN

ABSTRAIT PALPABLE

J’ai donné mon épaule nue
à la nuit, quand les étoiles
ouvraient l’espace de leurs dents
parmi les inquiétudes célestes
je chantais alors une chanson lente
syllabée, presque comme si les mots
bousculaient la langue
transmuant saisons, brouilles et vérités absolues,
et, souliers sur les yeux,
j’allais liant, déliant sous le ciel
des montagnes de théorèmes
ou de menues poésies.

Massimo PASTORE
Gesù dei Carruggi, 2001, inédit en français
Traduit de l’italien par Valérie Brantôme

UN JOUR, UN TEXTE # 413

MERCREDI 24 JUIN

À la promesse
voici que nous accédons

De par le monde
Les marées s’étaient
retirées

De par le monde
Les marées sont toutes
revenues

Nous sommes bien d’ici
égarés
retrouvés
Au centre de l’immense cercle
unis à tous les battements

Sur la crête d’une vague
Ou enfouis
jusqu’à toucher laves

Consentant
à mourir
Pour n’avoir plus
à mourir

François CHENG (né en 1929)
Le Long d’un amour, Arfuyen, 2003

UN JOUR, UN TEXTE # 412

MARDI 23 JUIN

DOUBLE INVENTION

Lorsque la rose qui nous émeut
chiffre les termes du voyage
lorsque dans le temps du paysage
s’efface le mot qui dit neige,

un amour nous reconduira
jusqu’à la barque du passage,
et dans ces lèvres sans message,
ton signe ténu s’éveillera.

Je suis en vie car je t’invente,
alchimie d’aigle dans le vent
au ras du sable et la pénombre,

toi dans cette veillée tu animes
l’ombre avec laquelle tu m’éclaires
et le murmure qui m’imagine.

Julio CORTÁZAR (1914-1984)
Le Crépuscule d’automne (1984), José Corti, 2010
Traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle

UN JOUR, UN TEXTE # 411

LUNDI 22 JUIN

LE PROGRAMME EN QUELQUES SIÈCLES

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.
On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.
On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,
Puis on supprimera l’esprit critique.
On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,
Puis on supprimera l’art.
On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.
On supprimera le Prophète

Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.
On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME ;
IL N’Y AURA PLUS DE NOM ;
NOUS Y SOMMES.

Armand ROBIN (1912-1961)
Poèmes indésirables, Gallimard, 1945

UN JOUR, UN TEXTE # 410

DIMANCHE 21 JUIN

SI L’ON ME CHERCHE

Si l’on me cherche
C’est un matin d’Hiver qu’on me trouvera
Un matin d’Hiver sous la pluie
Un matin quand la vie n’a plus de hasard
Mais que tout est pareil encore à l’Hiver
Les arbres le pavé la rue presque déserte
On me trouvera dans l’inutile
Dans un mot qui n’a pas de sens
Un mot qui n’a pas de raison

Jacques PREVEL (1915-1951)
Poèmes, Flammarion, 1974

UN JOUR, UN TEXTE # 409

SAMEDI 20 JUIN

JE VIS AU VINGTIÈME SIÈCLE

Je vis au Vingtième Siècle
et tu es allongée ici à côté de moi.
Tu étais malheureuse quand tu t’es endormie.
Je ne pouvais rien y faire. J’étais désespéré.
Ton visage est si beau que je ne peux pas m’arrêter
pour le décrire, et il n’est rien que je puisse faire pour te rendre
heureuse pendant que tu dors.

Richard BRAUTIGAN (1935-1984)
Il pleut en amour, Le Castor Astral, 1998
Traduit de l’américain par Nicolas Richard et Frédéric Lasaygues