Mois: juillet 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 450

VENDREDI 31 JUILLET

LE CŒUR DU GROENLAND

J’aurais voulu faire l’éloge de l’aurore boréale
parce qu’elle est belle
et qu’elle ne saurait être mutilée.
j’aurais voulu dire :
pense à ces comètes rares
à l’abri de tout,
à ce vieux cœur du Groenland
impassible
dans sa cuirasse ; et pense, ma main,
à ce que tu ne toucheras jamais,
c’est cela le monde, et c’est beaucoup,
et nous, pas grand chose.
j’aurais voulu faire l’éloge de l’aurore boréale.

mais dans ses crevasses de glaces sans âge
il ne dit rien
le cœur du Groenland
qui de mensonge convainc le mien.
je parlerai donc de nous, ma main,
de ce qui est fragile,
si peu digne d’éloge –
et quels éloges en un temps si bref ! –
car c’est un chancre là qui qui ravage
les crevasses ; et toi, ma main,
je te plongerai
dans ce purin de morts et de cris.

Hans Magnus ENZENSBERGER (né en 1929)
Parler allemand (1960) in Mausolée, Gallimard, 2007
Traduit de l’allemand par Maurice Regnaut et Roger Pillaudin

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UN JOUR, UN TEXTE # 449

JEUDI 30 JUILLET

LARMES

Je n’ai pas vu le temps, j’ai mangé la salade ;
Tu croquais à belles dents mes vieux membres malades.
Te souviens-tu des battements en saccade
De nos cœurs s’habituant à leur première noyade ?

Les autres en rang nous regardaient pâlir.
Nous avons vu leurs yeux, leurs têtes, leurs mains pourrir
Dans l’eau ; pour chacun d’eux pendait une lyre,
Un instrument qu’on noue autour des cous pour rire.

Je sais qu’on ne mange plus quand on aime assez fort.
Tous les bruits sont sans nom, tous ceux qui meurent ont tort.
Ils nous ont vus noyés dans la mer sur le sable.

Nous savions bien qu’ensemble on doit ouvrir la bouche.
Tu leur as tous montré qu’ils n’étaient que des mouches.
Qu’à présent nos chants muets et mouillés les accablent.

Franz SCHÜRCH (né en 1975)
Ce qui s’embrasse est confus, Le Quartanier, 2009

UN JOUR, UN TEXTE # 448

MERCREDI 29 JANVIER

POÈME

les jours tombèrent
et les yeux traversés de tant d’éclats de mer
j’ai dressé vers le ciel mes mains ensanglantées

et puis j’ai mis le feu à toutes les fontaines
j’ai jeté des étoiles J’aurais voulu faire l’éloge de l’aurore boréale
parce qu’elle est belle
et qu’elle ne saurait être mutilée.
j’aurais voulu dire :
pense à ces comètes rares
à l’abri de tout,
à ce vieux cœur du Groenland
impassible
dans sa cuirasse ; et pense, ma main,
à ce que tu ne toucheras jamais,
c’est cela le monde, et c’est beaucoup,
et nous, pas grand chose.

les jours tombèrent
et les yeux traversés de tant d’éclats de mer
j’ai dressé vers le ciel mes mains ensanglantées
et puis j’ai mis le feu à toutes les fontaines
j’ai jeté des étoiles à la tête des fleuves
j’ai recouvert de neige le cœur des primevères
j’ai volé leurs couleurs à toutes les saisons
et j’ai roulé la pierre que retenaient les anges
mais qui m’a entendu nager dans les eaux fortes
qui pourrait retrouver mes ongles sur la pierre
qui hante comme moi la blessure capitale ?

j’ai faim
j’ai faim de choses étrangères
j’ai faim de hurlements plantés comme des clous
j’ai faim de la fraîcheur insensée des miroirs
faim d’un nouveau partage
de mille mains avides pleines d’objets brisés
faim de parures inertes et de noms oubliés

mes mains ont forme de ma soif
et j’ai des bras multiples grands comme les révoltes
je peux m’abattre n’importe où
à n’importe quelle heure
et mon corps imminent s’envenime de sel

je roule par le travers des bouées
à portée de fusil des derniers poissons libres
mais qui pourrait m’entendre sur ces pavés crispés
où des fous se répondent

je trace des hurlevents au fond de mon naufrage
je m’accroupis en sang sur les vagues ouvertes
j’ai enterré mes mains loin des terres habitées
mais ces yeux attardés qui coulent dans mes yeux
qui les fera s’ouvrir
qui m’accompagnera sur la nef des fous ?

Tristan CABRAL (né en 1944)
Le Passeur de silence, La Découverte, 1986

UN JOUR, UN TEXTE # 447

MARDI 28 JANVIER

NOIR

Mais voici l’heure de la nuit, lorsque
des profondeurs de l’espace se penche
le visage de la terre, échevelé,
inaccessible, qu’il nous faut consoler,
nous avec nos veilles tristes et les lumières
pâles d’un firmament de ville.

Le vent des abîmes noirs et violets
agite les jardins desséchés, emporte
par les rues la plainte des chats,
fait battre les volets décrochés, celui qui
se risque hors de chez lui voit
le vent, le réverbère, les ivrognes.

Tu dis, que m’a donné cette journée ?
Rien ou guère plus que ne laisse
apparaître et disparaître
dans les jours obstinément gris
le rideau de pluie ouvert et refermé :
arbres, pans de ville, charrois,
gens, pluie dans la pluie, fumée.

Mario LUZI (1918-2005)
Les Prémices du désert (Poésies, 1935-1960), Gallimard, 2005
Traduit de l’italien par Antoine Fongaro et Jean-Yves Masson

UN JOUR, UN TEXTE # 446

LUNDI 27 JANVIER

PARIS AT NIGHT

Trois allumettes, une à une allumées dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier
La seconde pour voir tes yeux
La dernière pour voir ta bouche
et l’obscurité toute entière pour me rappeler tout cela
en te serrant dans mes bras.

Jacques Prévert (1900-1977)
Paroles, Le Point du Jour, 1946

UN JOUR, UN TEXTE # 445

DIMANCHE 26 JUILLET

LA TRAVERSÉE

Lac noir, barque noire, deux silhouettes de papier découpé, noires.
Jusqu’où s’étendent les arbres noirs qui s’abreuvent ici ?
Leurs ombres doivent couvrir le Canada.

Une petite lumière filtre des fleurs aquatiques.
Leurs feuilles ne souhaitent pas que nous nous dépêchions :
Elles sont rondes et plates et pleines d’obscurs conseils.

Des mondes glacés tremblent sous la rame.
L’esprit de noirceur est en nous, il est dans les poissons.
Une souche lève en signe d’adieu une main blême;

Des étoiles s’ouvrent parmi les lys.
N’es-tu pas aveuglé par de telles sirènes sans regard ?
C’est le silence des âmes interdites.

Sylvia PLATH (1932-1963)
Arbres d’hiver suivi de La Traversée, Gallimard, 2001
Traduit de l’anglais par Françoise Morvan

UN JOUR, UN TEXTE # 444

SAMEDI 25 JUILLET

CHANT DU MATIN DANS UN HÔTEL À L’ANCRE (extrait)

Sous cette pluie battante qui s’était mise à tomber
Tu voulais seulement t’en aller au loin
À la recherche d’un garde-fou contre la mort
Tu voulais t’éloigner de cette ville de tristesse
Et quand j’ai enlacé tes épaules mouillées
La ville dans le vent nauséabond du soir
M’a fait penser à un port
Allumant une à une les lumières des cabines
Dans la nostalgie des âmes innocentes
Une grande ombre noire s’est tapie sur le quai
Abandonner les remords détrempés
Partir au large sur l’océan
Avec toi sur moi comme un sac sur le dos
Je voulais m’en aller naviguer
Le vague grésillement des fils électriques
Faisait dans mes oreilles ce bourdonnement qui voltige sur la mer (…)

Nobuo AYUKAWA (1920-1986)
in 101 poèmes du Japon d’aujourd’hui, Philippe Picquier, 2014
Traduit du japonais par Yves-Marie Allioux et Dominique Palmé

UN JOUR, UN TEXTE # 443

VENDREDI 24 JUILLET

ÉCOUTER

Il y a ce qui rassure
et dort au cœur de la chose
on l’écoute
dans la boucle du fleuve
dans la houille éclairant
de ses brasiers
le corps de la jeune fille
qui s’expose à la vie
dans la ramure et le jour clair
ou dans la nuit poignante.

Jean FOLLAIN (1903-1971)
Exister suivi de Territoires, Gallimard, 1969

UN JOUR, UN TEXTE # 442

JEUDI 23 JUILLET

NOCTURNE

La nuit calme adoucit l’espace désolé.
Les projecteurs, étirant leur long bras livide,
palpent l’espace vague, énumèrent le vide,
détaillent l’Étendue à gestes calculés.

Par les ravins crépus, d’horreur échevelés,
où les obus aigus mordent à crocs avides,
des cadavres blêmis crispent leurs poings rigides
sur le Néant obscur près d’eux agenouillé.

Les blessés anxieux arc-boutent leur pensée
vers les là-bas brumeux des choses effacées ;
des bourgs incendiés braisillent dans la nuit,

et, benoîte, avec un sourire endolori,
la lune, bonne sœur éternellement pâle,
endimanche les morts d’un suaire d’opale.

Albert-Paul GRANIER (1888-1917)
Les Coqs et les Vautours (1914-1916), Éditions des Équateurs, 2008

UN JOUR, UN TEXTE # 441

MERCREDI 21 JUILLET

QUAND ON SE QUITTE

Quand on se quitte, on quitte aussi
tous ces lieux où nous sommes allés ensemble,
les faubourgs peu fréquentés, leurs maisons tachées
de fumée
où nous avons vécu un mois, villes où nous avons dormi,
leurs noms sont oubliés, hôtels puants d’Asie
où nous nous réveillions parfois dans la chaleur de midi
comme si nous avions dormi mille et une années.
Et toutes les petites chapelles de montagnes, quasi
inaccessibles
sur la route d’Athènes à Delphes
où les lampes à huile brûlent toute la nuit d’été
nous les quittons aussi, quand on se quitte.

Henrik NORDBRANDT (né en 1945)
Ponts des rêves, Circé, 2003
Traduit du danois par Monique Christiansen