Mois: juillet 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 440

MARDI 21 JUILLET

L’orage vient de finir, et cependant nous sommes inquiets, anxieux, comme si l’orage allait éclater. Presque toutes les choses humaines demeurent dans une terrible incertitude. Nous considérons ce qui a disparu, nous sommes presque détruits par ce qui est détruit ; nous ne savons pas ce qui va naître, et nous pouvons raisonnablement le craindre. Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances ; nous confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance est derrière nous, mais le doute et le désarroi avec nous. Il n’y a pas de tête pensante si sagace, si instruite qu’on la suppose, qui puisse se flatter de dominer ce malaise, d’échapper à cette impression de ténèbres, de mesurer la durée probable de cette période de troubles dans les échanges vitaux de l’humanité.

Paul VALÉRY (1871-1945)
Extrait d’une conférence donnée à l’Université de Zurich le 15 novembre 1922

UN JOUR, UN TEXTE # 439

LUNDI 20 JUILLET

30 MAI 1942

Il n’y a plus que toi et moi dans la mansarde
Mon père
Les murs sont écroulés
La chair s’est écroulée
Des gravats de ciel bleu tombent de tous côtés
Je vois mieux ton visage
Tu pleures
Et cette nuit nous avons le même âge
Au bord des mains qu’elle a laissées

Dix heures
La pendule qui sonne
Et le sang qui recule
II n’y a plus personne
Maison fermée
Le vent qui pousse au loin une étoile avancée

Il n’y a plus personne
Et tu es là
Mon père
Et comme un liseron
Mon bras grimpe à ton bras
Tu effaces mes larmes
En te brûlant les doigts

René Guy CADOU (1920-1951)
Poésie, la vie entière (Œuvres poétiques complètes), Seghers, 2001

UN JOUR, UN TEXTE # 438

DIMANCHE 19 JUILLET

Mes chers semblables
comment pouvez-vous
vous courber encore ?
Comment pouvez-vous
ne pas sourire ?
Ouvrez les fenêtres.
Le monde resplendit
infatigable.
Qu’il soit regardé.

Yannis RITSOS (1909-1990)
Symphonie du printemps (1938), Bruno Doucey, 2012
Traduit du grec par Anne Personnaz

UN JOUR, UN TEXTE # 437

SAMEDI 18 JUILLET 2015

QU’IL Y AIT DES AUBES SOUS NOS ÉTOFFES

Qu’il y ait des aubes sous nos étoffes
que ces étoffes soient notre peau
que cette peau soit ce qui nous sépare de nous-mêmes
son inépuisable geste

qu’il y ait sous notre peau le voile de cendre
le jour
la nuit
qui muent sans nous

et que la douleur soit si violemment nue

ce que nous essayons en vain d’attraper
c’est l’ignorance même de l’épure
la voix presque absente
la forme de voix

je suis ce que je tiens de moi
ma salive
mon pas
l’étage de ma bouche

et pour voir
ces deux yeux
que je ne vois pas
voici que les couleurs s’avivent
au-dessus de notre sommeil
l’air et le temps sont sans parole
seuls

au plus profond de nous
chante une porte ouverte

Pierre VAVASSEUR (né en 1955)
Tes yeux poussent la porte du monde, Bruno Doucey, 2012

UN JOUR, UN TEXTE # 436

VENDREDI 17 JUILLET

LE JOUR OÙ SANS LE SAVOIR

Le jour où sans le savoir
nous faisons une chose pour la dernière fois
– regarder une étoile,
passer une porte,
aimer quelqu’un,
écouter une voix –
si quelque chose nous prévenait
que jamais nous n’allons la refaire,
la vie probablement s’arrêterait
comme un pantin sans enfant ni ressort.

Et pourtant, chaque jour
nous faisons quelque chose pour la dernière fois
– regarder un visage,
nous appeler par notre propre nom,
achever d’user une chaussure,
éprouver un frisson –
comme si la première fois ou la millième
pouvait nous préserver de la dernière.

Il nous faudrait un tableau
où figureraient toutes les entrées et les sorties,
où, jour après jour, serait clairement annoncé
avec des craies de couleur et des voyelles
ce que chacun doit terminer
jusqu’à quand on doit faire chaque chose,
jusqu’à quand on doit vivre
et jusqu’à quand mourir.

Roberto JUARROZ (1925-1995)
Quinzième poésie verticale, José Corti, 2002
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

UN JOUR, UN TEXTE # 435

JEUDI 16 JUILLET

AU FOND DU LABYRINTHE (II)

L’un d’eux parfois levait un bras lourd
et c’était comme l’appel d’un noyé,
l’ultime tentative pour saisir
au-dessus des remous de la foule

le fil invisible qui lui eût rapporté
des profondeurs du temps un éclat de sa vie
ou le sens de la terre en cet instant
que tout se défigure et prend une autre voix,

mais toujours comme la vague brutale
une rame bondée rejetait le pêcheur
parmi les ombres soulevées sur la rive,
les vivants et les morts, vite

qui se retournent dans la poussière des jours.

Guy GOFFETTE (né en 1947)
Un Manteau de fortune, Gallimard, 2001

UN JOUR, UN TEXTE # 434

MERCREDI 15 JUILLET

FRONTISPICE

(Pourquoi sinon)

Pourquoi
sinon
pourquoi chercher
sinon dans le vol indécis des nuages
non pas la métaphore seule
ou l’enfantin symbole mais
le sens même et le non-sens
et que faut-il craindre en vivant sinon
la foudre affreusement imitée
par la guerre et par
le conflit incessant des choses
et que faut-il enfin révérer
sinon la récompense indue
de voir d’entendre de toucher
à profusion le jour et l’ombre
ou le plaisir d’être debout
et de fouler le sol
du sable à l’herbe et de la feuille
au pavement et si parfois
nous vient la faiblesse mortelle
d’imaginer des personnes immenses
d’abord à notre image façonnées
puis s’effaçant dans l’improbable
alors c’est nous c’est nous-mêmes
orgueil et délire
c’est nous c’est nos propres reflets
qu’il nous faut dérisoire prière invoquer
car rien n’est plus sacré que
notre énigme pas à pas
et marche après marche obstinée
à gravir les
degrés de ce temple en mouvement
qui n’est autre
que l’aurore
à l’absolu calcul obéissante
et la nuit
à nos yeux de voyants aveugles révélée
hors des saisons de notre vie
et bien au-delà des
tourbillons du système des mondes
et plus loin confondant
tout l’effort de notre esprit
et tous les termes du
langage et la mesure
et la limite par la vitesse
à tous les vents de l’espace jetés
pour que règne
le temps révolu
et que la conscience
à son retour dans
l’être sans figure s’accoutume
puisque notre faiblesse démente
est pareille au passage des jours pareille
aux troupeaux affolés par l’orage pareille
à la parole trébuchante et
renversée et que dirai-je
encore de plus
sinon pourquoi ?

Jean TARDIEU (1903-1995)
Formeries, Gallimard, 1978

UN JOUR, UN TEXTE # 433

MARDI 14 JUILLET

CHANSON D’EXIL

Triste exilé, qu’il te souvienne
Combien l’avenir était beau,
Quand sa main tremblait dans la tienne
Comme un oiseau,

Et combien ton âme était pleine
D’une bonne et douce chaleur,
Quand tu respirais son haleine
Comme une fleur !

Mais elle est loin, la chère idole,
Et tout s’assombrit de nouveau ;
Tu sais qu’un souvenir s’envole
Comme un oiseau ;

Déjà l’aile du doute plane
Sur ton âme où naît la douleur ;
Et tu sais qu’un amour se fane
Comme une fleur.

François COPPÉE (1842-1908)
L’Exilée, 1877

UN JOUR, UN TEXTE # 432

LUNDI 13 JUILLET

TRISTE PETIT TRAIN DE VIE

Celle qui pourrit dans mon cœur
c’est la lueur qui se nourrit des peurs
qui rôdent chantant le malheur,
en haut, en bas, toujours.

Nuit sur la nuit, c’est fête, enfonçons-la détresse
sous l’ouate d’une joie épaisse;
nuit sur la nuit, c’est la faiblesse
du cœur brisé

La pourriture est dans mon souffle et ce vent
c’est le siffleur fascinant, c’est la dent,
c’est le goût de saumure de ce gouffre avant
la fuite en bas.

Plaie du jour à mon flanc !
la nuit, c’est mon sang
qui s’enfuit par ce trou blanc,
soleil qui me baigne jusqu’au petit matin,
m’ôte la faim
au petit matin de ma fin,

personne n’entend, personne,
personne ne tend la main,
je suis l’aiguille,
l’aiguille dans le tas de foin,
le foin sans fin, l’étouffeur à la fin…

personne ne vient, personne ne pleure,
sauf toujours la même, la terreur.

René DAUMAL (1908-1944)
Le Contre-ciel, Jacques Doucet, 1936

UN JOUR, UN TEXTE # 431

DIMANCHE 12 JUILLET

ENCORE UNE JOURNÉE QUI S’EN VA

Encore une journée qui s’en va comme un sac de farine,
Moulin du temps vermoulu où s’entassent les sacs,
les sacs des jours dont la farine est rance,
les roues n’ont guère fini de briser l’eau revêche,
la longue, l’obstinée résistance de l’eau
qui se jette sur le peigne des roues,
fouette le mouvement,
et surveille la longue et lente destruction
amorcée à l’aurore perfide du chaos.

Encore une journée qui s’en va, sous l’oeil des araignées.
Je sens que je devrais m’opposer à sa fuite,
que je devrais entrer dans le conflit des forces,
empêcher cet horrible écoulement du temps,
sonner à toutes les portes,
appeler au secours les forces somnolentes,
faire gicler le sang qui dort sous l’habitude,
prendre une part vivante au drame qui se joue
et dont je suis l’enjeu –
être celui qui dit à l’eau qui coule : NON,
et point l’arbre passif qui pleure au bord des eaux,
fuyantes, du sommeil.

Encore une journée qui s’en va, une journée carnivore
et l’ai-je retenue ?
J’ai dormi. Et pendant mon somme, j’ai vieilli.
Ma paresse, ce vieux serpent qui me conseille
m’a dit, comme toujours : « Attendons à demain.
Ces changements sont lents, si lents, on a le temps –
les forces sont inégales,
bouger, c’est dépenser cette énergie exacte
dont tu auras besoin, demain, pour te lever
et rayonnant, forcer les anges du néant.
Demain, il est encore temps, allons dormir :
cette journée qui s’en va fera place à une autre,
à une autre qui point, qui vient, qui sera là,
et qui, dans sa beauté explosive, sera
ta journée de réveil, terrible et décisive ».

Benjamin FONDANE (1898-1944)
Poème retrouvé parmi des brouillons de Titanic (1933), publié uniquement en revue