Mois: août 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 481

LUNDI 31 AOÛT

AMOUR

Et l’amour ? Il faut nous laver
De cette crasse héréditaire
Où notre vermine stellaire
Continue à se prélasser

L’orgue, l’orgue qui moud le vent
Le ressac de la mer furieuse
Sont comme la mélodie creuse
De ce rêve déconcertant

D’Elle, de nous, ou de cette âme
Que nous assîmes au banquet
Dites-nous quel est le trompé
Ô inspirateur des infâmes

Celle qui couche dans mon lit
Et partage l’air de ma chambre
Peut jouer aux dés sur la table
Le ciel même de mon esprit

Antonin ARTAUD (1896-1948)
Tric Trac du Ciel, Simon, 1923

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UN JOUR, UN TEXTE # 480

DIMANCHE 30 AOÛT

SI JE POUVAIS LE DIRE

Le Temps dira, sans plus : Je te l’avais bien dit.
Seul, le temps sait le prix qu’il faudra que l’on paie,
Et je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.

Si nous devons pleurer quand les clowns se produisent
Et si nous trébuchons quand jouent les musiciens,
Le Temps dira, sans plus : Je te l’avais bien dit.

Nul ne peut prévoir l’avenir, et cependant
Comme je t’aime plus que je ne saurais le dire,
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.

Il faut bien que les vents soufflent de quelque part,
Il faut bien expliquer que les feuilles pourrissent.
Le Temps dira, sans plus : Je te l’avais bien dit.

Peut-être que la rose aime vraiment s’ouvrir,
Que la vision vraiment souhaite demeurer;
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.

Supposons que les lions viennent à décamper
Et que tous les ruisseaux et les soldats s’enfuient,
Le Temps ne dira-t-il que : Je l’avais bien dit ?
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.

Wystan Hugh AUDEN (1907-1973)
Poésies choisies (1968), Gallimard, 1976
Traduit de l’anglais par Jean Lambert

UN JOUR, UN TEXTE # 479

SAMEDI 29 AOÛT

66

Je t’aime parce que je t’aime et voilà tout
et de t’aimer j’en arrive à ne pas t’aimer
et de t’attendre alors que je ne t’attends plus
mon cœur peut en passer du froid à la brûlure.

Je ne t’aime que parce que c’est toi que j’aime,
et je te hais sans fin, te hais et te supplie,
et la mesure de mon amour voyageur
est de ne pas te voir, de t’aimer en aveugle.

Et si, lumière de janvier, tu consumais
ton rayon cruel, et mon cœur tout entier,
me dérobant la clef de la tranquillité?

En cette histoire je n’arrive qu’à mourir
et si je meurs d’amour, c’est parce que je t’aime,
parce qu’amour, je t’aime, et à feu et à sang.

Pablo NERUDA (1904-1973)
La Centaine d’amour (1959), Gallimard, 1995
Traduit de l’espagnol par Jean Marcenac et André Bonhomme

UN JOUR, UN TEXTE # 478

VENDREDI 28 AOÛT

CHUTES DE PLUIE FINE (extrait)

La vie est creuse et compliquée. Elle manque de chambres et de jardins.
Poussière et tiédeur remuées, où courons-nous si vite ?
Il semble que mourir ne nous importe guère …

Prendre SON temps : belle expression.
Prendre le temps qui est le sien, entre la naissance et la disparition.

Prendre son temps à soi pour le convertir en amour ?

Aimer, c’est donner de SON temps.

Seul jugement dernier :
A qui et à quoi as-tu donné ton temps ?
Comment as-tu dépensé le crédit de tes jours ?

Jean-Michel MAULPOIX (né en 1952)
Chutes de pluie fine, Mercure de France, 2002

UN JOUR, UN TEXTE # 477

JEUDI 27 AOÛT

NATURE MORTE

2

Voilà. Je suis prêt. Commencer.
Peu importe par où. Ouvrir
la bouche. Je peux me taire.
Mais mieux vaut que je parle.

De quoi ? Des jours, des nuits,
ou bien encore de rien.
Ou encore des choses.
Des choses et non des

gens. Ils mourront.
Tous. Je mourrai aussi.
Vaine entreprise.
Comme d’écrire au vent.

Joseph BRODSKY (1940-1996)
Poèmes (1961-1987), Seuil, 1987
Traduit du russe par Véronique Schiltz

UN JOUR, UN TEXTE # 476

MERCREDI 26 AOÛT

LA MÉMOIRE ET LA MER

La marée, je l’ai dans le cœur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite sœur, de mon enfance et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts de sable de la terre

Rappelle-toi ce chien de mer
Que nous libérions sur parole
Et qui gueule dans le désert
Des goémons de nécropole
Je suis sûr que la vie est là
Avec ses poumons de flanelle
Quand il pleure de ces temps là
Le froid tout gris qui nous appelle
Je me souviens des soirs là-bas
Et des sprints gagnés sur l’écume
Cette bave des chevaux ras
Au raz des rocs qui se consument
O l’ange des plaisirs perdus
O rumeurs d’une autre habitude
Mes désirs dès lors ne sont plus
Qu’un chagrin de ma solitude

Et le diable des soirs conquis
Avec ses pâleurs de rescousse
Et le squale des paradis
Dans le milieu mouillé de mousse
Reviens fille verte des fjords
Reviens violon des violonades
Dans le port fanfarent les cors
Pour le retour des camarades
Ô parfum rare des salants
Dans le poivre feu des gerçures
Quand j’allais, géométrisant,
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans des draps d’aube fine
Je voyais un vitrail de plus,
Et toi fille verte, mon spleen

Les coquillages figurant
Sous les sunlights cassés liquides
Jouent de la castagnette tans
Qu’on dirait l’Espagne livide
Dieux de granits, ayez pitié
De leur vocation de parure
Quand le couteau vient s’immiscer
Dans leur castagnette figure
Et je voyais ce qu’on pressent
Quand on pressent l’entrevoyure
Entre les persiennes du sang
Et que les globules figurent
Une mathématique bleue,
Sur cette mer jamais étale
D’où me remonte peu à peu
Cette mémoire des étoiles

Cette rumeur qui vient de là
Sous l’arc copain où je m’aveugle
Ces mains qui me font du fla-fla
Ces mains ruminantes qui meuglent
Cette rumeur me suit longtemps
Comme un mendiant sous l’anathème
Comme l’ombre qui perd son temps
À dessiner mon théorème
Et sous mon maquillage roux
S’en vient battre comme une porte
Cette rumeur qui va debout
Dans la rue, aux musiques mortes
C’est fini, la mer, c’est fini
Sur la plage, le sable bêle
Comme des moutons d’infini…
Quand la mer bergère m’appelle.

Léo FERRÉ (1916-1993)
Extrait de l’album Amour, Anarchie, Barclay Records, 1970

UN JOUR, UN TEXTE # 475

MARDI 25 AOÛT

JE CONNAISSAIS L’AMOUR

Je connaissais l’amour
je connaissais le sang
et tout le masque blême de la chair sur sa force.

J’avais goûté des lèvres
étranges fruits rassasiés.

Mes mains avaient vêtu mille corps dévêtus
d’inusables caresses.

Je n’avais rien appris que l’ombre des cheveux
et la part la plus douce
où la chaleur s’obstine
et le grand cri funèbre du bonheur séparé
deux chairs dans la même joie
comme deux cœurs dans la même poitrine.

Je connaissais l’attente
le glaïeul éclatant du désir
et sa racine noire
et sa noire fenaison
la statue qui vous brûle
puis tombe de l’odeur comme d’un piédestal
et n’est plus qu’un peu d’os
dans son linge de peau chaude.

Je connaissais l’amour
son sommeil et sa veille
son miel de verjus et sa glace brûlante.

Je connaissais l’amour
le geste noir des ombres sur l’écran blanc du drap
le nœud bref et fervent au profond de la lutte.

Mais je reprends ce mot des lèvres et de la plume Lislei
si entre nous c’est aussi de l’amour
car qu’importe le sang et ses bras invisibles
et sa faim de dents longues.

Je ne connaissais rien me voici dans l’amour
où le désir est mort où la vie est vivante.

Alain BORNE (1915-1962)
C’était hier et c’est demain – Anthologie, Seghers, 2004

UN JOUR, UN TEXTE # 474

LUNDI 25 AOÛT

J’AI ARDEMMENT SOUHAITÉ PARTIR

J’ai ardemment souhaité partir
Loin des sifflements du monde usé
Et du cri incessant des vieilles terreurs,
Plus terribles à mesure que le jour
Passe la colline et plonge dans la mer profonde.
J’ai ardemment souhaité partir
Loin de la répétition des saluts
Car il y a des âmes dans l’air
Et des échos d’âme sur ma page
Et le tonnerre des appels et des notes.

J’ai ardemment souhaité partir mais j’ai peur.
Une vie, encore neuve, pourrait fuser
Hors du vieux mensonge en feu sur le sol
Et, crépitant dans l’air, me laisser à demi aveugle.
Et dans la vieille peur de la nuit,
Le couvre-chef que l’on ôte,
Les lèvres pincées devant le récepteur,
Je ne tomberai pas sous la plume de la mort.
Peu importe si je meurs de tout ceci qui est
À moitié convention et à moitié mensonge.

Dylan THOMAS (1913-1945)
Vingt-cinq poèmes (1936), in Vision et prière, Gallimard, 1991
Traduit de l’anglais par Alain Suied

UN JOUR, UN TEXTE # 473

DIMANCHE 23 AOÛT

LE FEU SACRÉ

Nous sommes les poursuivants
D’une étrange poursuite
Sur nos terres mutilées
Faites de splendeur et d’ombres
Nos appels abondent
En quête du chemin
Vaine est l’exploration
Verrouillée la réponse
De broussailles en ténèbres
Seul résiste
Le feu sacré.

Andrée CHEDID (1920-2011)
Rythmes, Gallimard, 2003

UN JOUR, UN TEXTE # 472

SAMEDI 22 AOÛT

SOLEIL

Si les mortels pouvaient atteindre
Dans un envol à ces hauteurs,
Si nos yeux pouvaient, sans rien craindre,
Fixer cet astre en sa splendeur,
Tous les pays verraient les lames
D’un immense océan de flammes.

Là-bas, des tourbillons ardents
Comme sous l’ouragan se lèvent ;
Là-bas, des flots toujours brûlants
Déferlent sans trouver de grève ;
La pierre bout dans les ravins,
La pluie de feu tombe sans fin.

Mikhaïl LOMONOSSOV (1711-1775)
in Anthologie de la poésie russe, Gallimard, 1993
Traduit du russe par Katia Granoff