Mois: septembre 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 511

MERCREDI 30 SEPTEMBRE

SONNET DE LA DOUCE PLAINTE

J’ai peur de perdre la merveille
de tes yeux de statue, et l’accent
que, pendant la nuit, pose sur ma joue
la rose solitaire de ton haleine.

J’ai peine à n’être en cette rive
qu’un tronc sans branches ; et ce qui me désole
est de ne pas avoir la fleur, pulpe ou argile,
pour le ver de ma souffrance.

Et si toi tu es mon trésor occulte,
si tu es ma croix, ma douleur mouillée,
si je suis le chien de ton domaine,

ne me laisse perdre ce que j’ai gagné
et décore les eaux de ton fleuve
avec les feuilles de mon automne désolé.

Federico GARCÍA LORCA (1898-1936)
Sonnets de l’amour obscur (1935 ?) in La Désillusion du monde, Orphée/La Différence, 2012
Traduit de l’espagnol par Yves Véquaud

UN JOUR, UN TEXTE # 510

MARDI 29 SEPTEMBRE

TOUS CEUX QUI PARLENT DES MERVEILLES (extrait)

Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l’eau

Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu’il voit
Ce qu’il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix

Ses secrets partout qu’il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé

Louis ARAGON (1897-1982)
Celui qui dit les choses sans rien dire, Maeght, 1975

UN JOUR, UN TEXTE # 509

LUNDI 28 SEPTEMBRE

PARMI TANT D’OCCUPATIONS

Parmi tant d’occupations
toutes urgentes d’ailleurs
j’avais oublié
qu’il me fallait aussi
mourir

léger insouciant
je négligeais ce devoir
ou bien je m’y livrais
au petit bonheur

dès demain matin
tout va changer
je me mettrai à mourir
avec soin
sagesse optimisme
et sans délai

Tadeusz RÓŻEWICZ (1921–2014)
Troisième visage (1968) in Anthologie personnelle, Actes Sud, 1990
Traduit du polonais par Allan Kosko

UN JOUR, UN TEXTE # 508

DIMANCHE 27 SEPTEMBRE

Toute fleur n’est que de la nuit
qui feint de s’être rapprochée

Mais là d’où son parfum s’élève
je ne puis espérer entrer
c’est pourquoi tant il me trouble
et me fait si longtemps veiller
devant cette porte fermée

Toute couleur, toute vie
naît d’où le regard s’arrête

Ce monde n’est que la crête
d’un invisible incendie

Philippe JACCOTTET (né en 1925)
Airs, Gallimard, 1967

UN JOUR, UN TEXTE # 507

SAMEDI 26 SEPTEMBRE

Touche ma main toi qui n’as plus de main
Toi qui n’as plus de bouche – ni d’yeux
Ni. Quoiqu’il te reste – tu restes toi
Et de toi ce que nous fûmes.
Et c’est bien assez sans doute quand
Dans le métro – ou dans
Je ne sais quel couloir
Je croise quelqu’une de nos amies
Et que celle-ci me voit – et me parle
Et me dit ce qu’il faut dire en de telles
Occasions. Et que je me tais – et que je pars.
N’ignorant que le jeu de faire
Comme il faudrait. Ah mais comment crier ?
Comment dire que tout ceci n’a plus
De sens. Que tu es celle et que.
Non tu n’es plus mais demeures
Ici comme jamais
Tu ne fus.

Jean-Baptiste ARRAULT (?)
Tout s’est tu – semble-t-il, Éditinter, 2005

UN JOUR, UN TEXTE # 506

VENDREDI 25 SEPTEMBRE

Nul ne sait quel vent charrie la lune ou si la lune
le soustrait aux ténèbres.
Les salles contemplent la nuit dans une attention extatique.
Nous faisons de l’algèbre, de la musique, de l’astronomie,
une carte
intuitive du monde. Le tressaut,
l’agonie, une joie monstrueuse parfois,
et le rythme se déchaîne,
abruptement.
– Un doigt sur les temps enfonce si profond
que tout le sang du corps monte à la bouche
dans un mot.
Et le vent de ce mot est une expansion de la terre.

Herberto HELDER (1930-2015)
Science ultime, Lettres Vives, 1993
Traduction de Laura Lourenço et Marc-Ange Graff

UN JOUR, UN TEXTE # 505

JEUDI 24 SEPTEMBRE

MÉDÉE KALI (extrait)

Je suis née sur les bords du Gange,
au milieu d’une foule épaisse qui sentait la lèpre et la sueur.
Un peuple qui baignait sa nudité dans les eaux sales du fleuve.
Une foule de pauvres et d’estropiés qui disputait aux vaches,
aux porcs et aux oiseaux, des pousses d’herbe à mâcher.
Je n’ai pas eu de parents,
c’est cette foule entière qui m’a accouchée.
Je me souviens de mains qui m’ont nourrie.
Mille lèvres ont embrassé mon front à ma naissance,
me transmettant les maladies de mon peuple,
me murmurant le nom sacré de nos divinités.
Je revois les sourires édentés,
les yeux cernés,
la maigreur des corps que j’ai tétés.
Je me souviens,
je n’ai pas eu de parents.
J’ai été jetée au monde,
au milieu de cette foule d’affamés.
Nous n’avions rien que la fièvre,
nous ne mangions rien que les déjections des animaux qui
nous accompagnaient.
Les hommes des villes n’osaient pas nous toucher.
Ils détournaient les yeux à notre passage.
On disait que la maladie qui rongeait notre peau s’attrapait par
le regard.
Et nous mourions là, depuis des siècles toujours renouvelés,
à quelques mètres de l’endroit où nous étions nés,
dans cette odeur étouffante de sueur humaine.
Nos corps alors flottaient sur le Gange puis disparaissaient dans
les nœuds du fleuve.
Je suis née sans pitié
et mon corps, à son tour, aurait dû couler doucement dans les
eaux du Gange,
mais j’étais belle.
J’étais belle et je savais danser.

Laurent GAUDÉ (né en 1972)
Médée Kali (II), Actes Sud, 2003

UN JOUR, UN TEXTE # 504

MERCREDI 23 SEPTEMBRE

LE BONJOUR ET L’ADIEU (extrait)

Il y a une parole confiée au silence, que l’ombre nous transmet. Une parole d’effacement qui est parole de tendresse. Peut-être pourrions-nous aussi parler de bonté. Lavis d’ombre sans que soit raturée cette lumineuse coulée qui la contient. Mais plus proche de notre dénuement. Je crois à cette parole d’ombre. Elle n’est pas jeu de lumière ou de solitude mais ce que nous pouvons comprendre d’un dialogue qui se fait, qui se défait en nous. À chaque instant. Car nous ne pouvons comprendre que l’ombre. La brisure de l’éclat.

Pierre-Albert JOURDAN (1924-1981)
Le bonjour et l’adieu, Mercure de France, 1991

UN JOUR, UN TEXTE # 503

MARDI 22 SEPTEMBRE

Si tu projettes ta voix – la même voix, amour,
qui nomme et vivifie la distance des choses –
sur le petit cristal qui agglutine la passion,
tu sentiras fuir – avec un plaisir exempt du poids
obtus de la parole – le clou de pierre labouré
par la raison.

Deux mouvements juxtaposés en un,
tourbillon de la rencontre crématoire des eaux.
Comme le frondeur qui met dans la poussée droite
de son bras toute la force accumulée au long
des années et, en suivant la trajectoire de la pierre,
remplit la courbe céleste avec fièvre et désir.

Jaume PONT (né en 1947)
Raison de hasard (1979-1994), Noroît/Fédérop, 2010
Traduit du catalan par François-Michel Durazzo

UN JOUR, UN TEXTE # 502

LUNDI 21 SEPTEMBRE

TOUT AIMER

Aimer tout aimer
même le froid et ses morsures
même l’heure qui sépare
et les déserts du chagrin

Aimer l’arbre fendu
la fontaine sans eau
et le visage blessé
où ne vont plus les songes

Aimer les mains qu’on n’a plus
et la caresse abandonnée
et la saison obscure
que n’éveille plus l’oiseau

Croyez-moi
je sais de quoi je parle
j’ai le cœur léger comme vous
il faut aimer à en brûler
même l’instant sans joie
qui serre le cœur
qui serre le cœur

Jean-Pierre SIMÉON (né en 1950)
La Nuit respire, Cheyne, 1995