UN JOUR, UN TEXTE # 505

JEUDI 24 SEPTEMBRE

MÉDÉE KALI (extrait)

Je suis née sur les bords du Gange,
au milieu d’une foule épaisse qui sentait la lèpre et la sueur.
Un peuple qui baignait sa nudité dans les eaux sales du fleuve.
Une foule de pauvres et d’estropiés qui disputait aux vaches,
aux porcs et aux oiseaux, des pousses d’herbe à mâcher.
Je n’ai pas eu de parents,
c’est cette foule entière qui m’a accouchée.
Je me souviens de mains qui m’ont nourrie.
Mille lèvres ont embrassé mon front à ma naissance,
me transmettant les maladies de mon peuple,
me murmurant le nom sacré de nos divinités.
Je revois les sourires édentés,
les yeux cernés,
la maigreur des corps que j’ai tétés.
Je me souviens,
je n’ai pas eu de parents.
J’ai été jetée au monde,
au milieu de cette foule d’affamés.
Nous n’avions rien que la fièvre,
nous ne mangions rien que les déjections des animaux qui
nous accompagnaient.
Les hommes des villes n’osaient pas nous toucher.
Ils détournaient les yeux à notre passage.
On disait que la maladie qui rongeait notre peau s’attrapait par
le regard.
Et nous mourions là, depuis des siècles toujours renouvelés,
à quelques mètres de l’endroit où nous étions nés,
dans cette odeur étouffante de sueur humaine.
Nos corps alors flottaient sur le Gange puis disparaissaient dans
les nœuds du fleuve.
Je suis née sans pitié
et mon corps, à son tour, aurait dû couler doucement dans les
eaux du Gange,
mais j’étais belle.
J’étais belle et je savais danser.

Laurent GAUDÉ (né en 1972)
Médée Kali (II), Actes Sud, 2003

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