Mois: octobre 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 542

SAMEDI 31 OCTOBRE

OÙ BOIVENT LES LOUPS ? (extrait)

ouvre encore les yeux
les distances fuiront entre les doigts
les portes se démasqueront
la rive s’approchera des lèvres de la terre
même sous la meule de sommeil il n’y aura plus de solitude
tout sera plein profondément dans l’odeur de foin et de soleil
les mots cesseront quand l’insatiable secret
qui habite à l’écart des enclos et des corps
aura fait taire la nudité des mots
les mots cesseront – ouvre encore les yeux –
les sens profonds seront ensemencés
et le fenil des paroles de soleil en sera plein
les ombres tomberont en poussière

Tristan TZARA (1896-1963)
Où boivent les loups ?, 1932

[Texte découvert sur le site Agonia.net, voir lien ci-dessous]
http://francais.agonia.net/index.php/poetry/13906251/o%C3%B9_boivent_les_loups_(extrait)

UN JOUR, UN TEXTE # 541

VENDREDI 30 OCTOBRE

À PASOLINI (EN RÉPONSE)

Survivance, notre terre ? Mais ils durent longtemps
ces crépuscules, comme l’été où jamais, jamais

n’arrive l’heure de la lampe allumée, de ces
phalènes déraisonnables qui s’y heurtent,

attirées et repoussées par la clarté qui est vie
(et pourtant vie aussi était le jour qui meurt).

Qu’il nous soit seulement donné, dans le temps incertain
du trépas, de nous rappeler, nous rappeler pour nous

et pour tous, la patience des années
que blessèrent les éclairs d’amour – puis s’éteignirent.

Attilio BERTOLUCCI (1911-2000)
Voyage d’hiver, Verdier, 1997
Traduit de l’italien par Muriel Gallot

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 540

JEUDI 29 OCTOBRE

HYPATIE

Au déclin des grandeurs qui dominent la terre
Quand les cultes divins, sous les siècles ployés,
Reprenant de l’oubli le sentier solitaire,
Regardent s’écrouler leurs autels foudroyés ;

Quand du chêne d’Hellas la feuille vagabonde
Des parvis désertés efface le chemin
Et qu’au delà des mers, où l’ombre épaisse abonde,
Vers un jeune soleil flotte l’esprit humain ;

Toujours des Dieux vaincus embrassant la fortune,
Un grand cœur les défend du sort injurieux :
L’aube des jours nouveaux le blesse et l’importune
Il suit à l’horizon l’astre de ses aïeux.

Pour un destin meilleur qu’un autre siècle naisse
Et d’un monde épuisé s’éloigne sans remords :
Fidèle au Songe heureux où fleurit sa jeunesse,
Il entend tressaillir la poussière des morts,

Les Sages, les héros se lèvent pleins de vie !
Les poètes en chœur murmurent leurs beaux noms ;
Et l’Olympe idéal, qu’un chant sacré convie
Sur l’ivoire s’assied dans les blancs Parthénons.

O vierge, qui, d’un pan de ta robe pieuse,
Couvris la tombe auguste où s’endormaient tes Dieux,
De leur culte éclipsé prêtresse harmonieuse,
Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux !

Je t’aime et te salue, ô vierge magnanime !
Quand l’orage ébranla le monde paternel,
Tu suivis dans l’exil cet Œdipe sublime,
Et tu l’enveloppas d’un amour éternel.

Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques
Que des peuples ingrats abandonnait l’essaim,
Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques,
Les Immortels trahis palpitaient dans ton sein.

Tu les voyais passer dans la nue enflammée !
De science et d’amour ils t’abreuvaient encor ;
Et la terre écoutait, de ton rêve charmée,
Chanter l’abeille attique entre tes lèvres d’or.

Comme un jeune lotos croissant sous l’œil des sages,
Fleur de leur éloquence et de leur équité,
Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges,
Resplendir ton génie à travers ta beauté !

Le grave enseignement des vertus éternelles
S’épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés ;
Et les Galiléens qui te rêvaient des ailes
Oubliaient leur Dieu mort pour tes Dieux bien aimés.

Mais le siècle emportait ces âmes insoumises
Qu’un lien trop fragile enchaînait à tes pas ;
Et tu les voyais fuir vers les terres promises ;
Mais toi, qui savais tout, tu ne les suivis pas !

Que t’importait, ô vierge, un semblable délire ?
Ne possédais-tu pas cet idéal cherché ?
Va ! dans ces cœurs troublés tes regards savaient lire,
Et les Dieux bienveillants ne t’avaient rien caché.

Ô sage enfant, si pure entre tes sœurs mortelles !
Ô noble front, sans tache entre les fronts sacrés !
Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles,
Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés ?

Sans effleurer jamais ta robe immaculée,
Les souillures du siècle ont respecté tes mains :
Tu marchais, l’œil tourné vers la Vie étoilée,
Ignorante des maux et des crimes humains.

Le vil Galiléen t’a frappée et maudite,
Mais tu tombas plus grande ! Et maintenant, hélas !
Le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite
Sont partis à jamais pour les beaux cieux d’Hellas !

Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde,
Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos ;
Dors ! l’impure laideur est la reine du monde,
Et nous avons perdu le chemin de Paros.

Les Dieux sont en poussière et la terre est muette :
Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté.
Dors ! mais, vivante en lui, chante au cœur du poète
L’hymne mélodieux de la sainte Beauté !

Elle seule survit, immuable, éternelle.
La mort peut disperser les univers tremblants,
Mais la Beauté flamboie, et tout renaît en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs !

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894)
Poèmes antiques (1852), Gallimard, 1994

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 539

MERCREDI 28 OCTOBRE

PRÉSENTATION DE LA BEAUCE À NOTRE-DAME DE CHARTRES

Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume de nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape

Et Voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par delà l’horizon.
À peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers notre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules.
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur une barque amirale

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
la route nationale est notre porte étroite

Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours
D’un pas toujours égal, sans hâte, ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches

Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille
Nous n’avançons, jamais que d’un pas à la fois.
Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,
Et toute leur séquelle et toute leur volaille

Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille
Ont appris ce que c’est que d’être familiers
Et comme ont peut marcher, les pieds dans ses souliers,
Vers un dernier carré le soir d’une bataille

Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,
Dans le recourbement de notre blonde Loire,
Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
N’est là que pour baiser, votre auguste manteau.

Voici la nudité, le reste est, vêtement.
Voici le vêtement, tout le reste est parure.
Voici la pureté, tout le reste est souillure.
Voici la pauvreté tout le reste est ornement
.
Voici la seule force et le reste est faiblesse.
Voici l’arête unique et le reste est bavure.
Et la seule noblesse et le reste est ordure.
Et la seule grandeur et le reste est bassesse.

Voici la seule foi qui ne soit point parjure.
Voici le seul élan qui sache un peu monter.
Voici le seul instant qui vaille de compter.
Voici le seul propos qui s’achève et qui dure.

Voici le monument, tout le reste est doublure.
Et voici notre amour et notre entendement.
Et notre port de tête et notre apaisement.
Et le rien de dentelle et l’exacte moulure.

Voici le beau serment le reste est forfaiture.
Voici l’unique prix de nos arrachements.
Le salaire payé de nos retranchements.
Voici la vérité le reste est imposture.

Voici le firmament, le reste est procédure.
Et vers le tribunal voici l’ajustement.
Et vers le paradis, voici l’achèvement.
Et la feuille de pierre et l’exacte nervure.

Nous resterons cloués sur la chaise de paille.
Et nous n’entendrons pas et nous ne verrons pas
Le tumulte des voix, le tumulte des pas,
Et dans la salle en bas l’innocente ripaille.

Ni les souliers venus pour le jour du marché.
Ni la feinte colère et l’éclat des jurons :
Car nous contemplerons, et nous méditerons
D’un seul embrasement la flèche sans péché

Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies,
Ni la faim ni la soif ni nos renoncements,
Ni nos raides genoux ni nos raisonnements,
Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies.

Charles PÉGUY (1873-1914)
La Tapisserie de Notre-Dame (1913) in Les Tapisseries, Gallimard, 1936

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 538

MARDI 27 OCTOBRE

LVII

La poussière ; peu à peu nous brûle
la voix ; et fuit ainsi
le goût de porter à la bouche
la lumière mise à nu.
Ce qui manque ici ce sont des bras ouverts
au fond de l’eau ; une ardeur dans la cendre.

Eugénio DE ANDRADE (1923-2005)
Le poids de l’ombre (1982), La Différence, 1986
Traduction de Patrick Quillier

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 537

LUNDI 26 OCTOBRE

JE NE SUIS PAS ENCORE NÉ

je ne suis pas encore né
et pourtant j’éprouve la douleur
déchiré par la flamme du miroir
je m’endors dans les nœuds d’abîmes
et pourtant je suis mort depuis longtemps
crâne pur et propre
étonné de porter encore un nom
que j’aime pour la beauté qu’il prend
quand la bouche féminine le murmure
— lèvres rouges et mouillées atrocement lointaines —
collée contre un corps blessé que je n’habite
que par la souffrance violente qu’il me procure
aux heures obscures des dégoûts véhéments
à travers un parfait délire

Je voyage
et parfois
la seule vision de mes mains
m’effare
et puis me fait sourire
comme la terrible absence de dieu

André LAUDE (1936-1995)
Extrait de Journal de bord de mort, in Œuvre poétique, La Différence, 2008

[Texte découvert sur le site « La Pierre et le Sel », voir lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/cin%C3%A9ma/

UN JOUR, UN TEXTE # 536

DIMANCHE 25 OCTOBRE

Alors
je prie le ciel
Que nul ne me regarde
Si ce n’est au travers d’un verre d’illusion
Retenant seulement
sur l’écran glacé d’un horizon qui boude
ce fin profil de fil de fer amer
si délicatement délavé
par l’eau qui coule
les larmes de rosée
les gouttes de soleil
les embruns de la mer.

Pierre REVERDY (1889-1960)
in Œuvres complètes, Flammarion, 2010

UN JOUR, UN TEXTE # 535

SAMEDI 24 OCTOBRE

LES POUPÉES

Je les ai trouvées gisant sur le rivage,
Formes tendres, des lèvres perlées et des yeux en amande:
Nuit après nuit à mes côtés leurs mains implorent
Des grâces attendrissantes.

Elles s’insinuent dans ma nuit secrète
Avec leurs bras pâles et terrifiants
Et offrent avec un plaisir sombre
Leurs charmes subtils et suicidaires.

Doucement elles me susurrent
Des folies à moitié exprimées,
Et quand je rêve à la mort je trouve
De petites larmes de verre sur mon lit.

Ce sont les enfants du désir,
Elles vivent de peur, elles sont mes pensées,
Cachées aux yeux de feu,
Elle sont les furies de mon sommeil.

Frederic PROKOSCH (1908-1989)
Ulysse brûlé par le Soleil (1941), Orphée/La Différence, 2012
Traduit de l’anglais par Michel Bulteau

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 534

VENDREDI 23 OCTOBRE

SOLEIL FROID

Le soir s’incline.
Le vent se fait vertical dans la lenteur du monde
Les visages franchissent les confins de l’âge
Nul besoin de turbans
Le soleil s’est élevé loin au-dessus de nos têtes
Et le poète est comme un enfant qui veut attraper la lumière.
Il ramasse ce qui tombe comme étoiles.
Et le domestique reste sans fenêtre
Une autre obscurité.
Un homme éteint par la nuit.
Ici, il peut mourir en liberté.

Hassan OUAZZANI (né en 1970)
Poème publié dans la revue Tumulte (n°19), éditions Kimé, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 533

JEUDI 22 OCTOBRE

MI-ROUTE

Il y a un moment précis dans le temps
Où l’homme atteint le milieu exact de sa vie,
Un fragment de seconde,
Une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard,
Plus rapide que le sommet des pâmoisons amoureuses,
Plus rapide que la lumière.
Et l’homme est sensible à ce moment.

De longues avenues entre des frondaisons
S’allonge vers la tour où sommeille une dame
Dont la beauté résiste aux baisers, aux saisons,
Comme une étoile au vent, comme un rocher aux lames.

Un bateau frémissant s’enfonce et gueule.
Au sommet d’un arbre claque un drapeau.
Une femme bien peignée, mais dont les bas tombent sur les souliers
Apparaît au coin d’une rue,
Exaltée, frémissante,
Protégeant de sa main une lampe surannée et qui fume.

Et encore un débardeur ivre chante au coin d’un pont,
Et encore une amante mord les lèvres de son amant,
Et encore un pétale de rose tombe sur un lit vide,
Et encore trois pendules sonnent la même heure
À quelques minutes d’intervalle,
Et encore un homme qui passe dans une rue se retourne
Parce que l’on a crié son prénom,
Mais ce n’est pas lui que cette femme appelle,
Et encore un ministre en grande tenue,
Désagréablement gêné par le pan de sa chemise coincé entre son pantalon et son caleçon,
Inaugure un orphelinat,
Et encore d’un camion lancé à toute vitesse
Dans les rues vides de la nuit
Tombe une tomate merveilleuse qui roule dans le ruisseau
Et qui sera balayée plus tard,
Et encore un incendie s’allume au sixième étage d’une maison
Qui flambe au cœur de la ville silencieuse et indifférente,
Et encore un homme entend une chanson
Oubliée depuis longtemps, et l’oubliera de nouveau,
Et encore maintes choses,
Maintes autres choses que l’homme voit à l’instant précis du milieu de sa vie,
Maintes autres choses se déroulent longuement dans le plus court des courts instants de la terre.
Il pressent le mystère de cette seconde, de ce fragment de seconde,
Mais il dit « Chassons ces idées noires »,
Et il chasse ces idées noires.
Et que pourrait-il dire,
Et que pourrait-il faire
De mieux ?

Robert DESNOS (1900-1945)
Fortunes (1942), Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]