Mois: novembre 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 572

LUNDI 30 NOVEMBRE

HOMMAGE À LA VIE

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Jules SUPERVIELLE (1884-1970)
1939-1945. Poèmes, Gallimard, 1945

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/

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UN JOUR, UN TEXTE # 571

DIMANCHE 29 NOVEMBRE

DIXIÈME POÉSIE VERTICALE (extrait)

Il est des heures qui nous ouvrent les mains
et retournent comme un texte fané
la leçon fatiguée qu’est le monde.

L’initiative ne nous appartient pas.
Les choses se déprennent ou s’ouvrent
comme s’il y avait des ondes, des courants
ou des motifs
qui parcourent le temps et l’espace,
changent les situations,
corrigent les substances,
dépoussièrent des textures
et peut-être même inventent
de nouvelles manières de l’être,
des variations ou des échappements.

Et parmi tant de processus curieusement ambigus
non seulement nos mains s’ouvrent
comme de fertiles manœuvres,
mais parfois quelque chose se pose aussi sur elles,
comme pour se reposer un instant de l’abîme.

Roberto JUARROZ (1925-1995)
Dixième poésie verticale, José Corti, 2012
Traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo

[Texte découvert sur le site « Le Monde de Philomène », voir lien ci-dessous]
http://lemondephilomene.over-blog.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 570

SAMEDI 28 NOVEMBRE

POUR CASSURE DE FOND (extrait)

moi le feu moi la pauvreté ordinaire

dégagé de tes bras de ta peur par cent fenêtres
dévastées
moi les bêtes qui te gardent

dès lors le poison se tait

sans lequel
on ne voit goutte, sans lequel
je ne puis
rien commencer ni détruire

ton visage et le mien
depuis toujours face à face

cependant nous nous étreignons
comme des enfants sans fin

Jacques DUPIN (1927-2012)
Dehors, Gallimard, 1975

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 569

VENDREDI 27 NOVEMBRE

Elle s’avance entre les murs,
elle est proie de la lumière

Elle s’avance entre les murs, est proie de la lumière…
peut-être était-ce toi, maintenant c’est une apparition
ou peut-être c’est tout cela qui n’a pas de paix
ou de siège, ou de mouvement et qui n’est ni vrai
ni sans substance, vanité que seul
de purs miroirs trahissent en frémissant.

C’est une vague figure, elle n’a nul répit….
elle est nôtre, je la croyais une chimère
si quelqu’une apparaissait par miracle
au bas d’arides pentes, inconsolée,
sur des routes sombres où rien ne vit plus,
rien, sinon l’espérance du tonnerre.

Mario LUZI (1914-2005)
Prémices du désert (1952), La Différence, 1994
Traduit de l’italien par Antoine Fongaro et Jean-Yves Masson

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Luzi-Premices-du-desert–Poesie-1932-1957/112179

UN JOUR, UN TEXTE # 568

JEUDI 26 NOVEMBRE

LA NUIT

Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d’écume issus de l’eau dormante

Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
Et les jambes mêlées au fuseau des saisons
Veille sur le repos des étoiles confuses

Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres

Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeau glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige

Claude ROY (1915-1997)
Poésies, Gallimard, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 567

MERCREDI 25 NOVEMBRE

UNE AUTRE NAISSANCE

Toute mon existence est un verset obscur
Qui se répète et te ramène
À l’aube des éclosions et des croissances perpétuelles
Dans ce verset
Je t’ai soupiré, j’ai soupiré
Dans ce verset
Je t’ai greffé à l’arbre, à l’eau, au feu

La vie, c’est peut-être
Une longue rue où passe chaque jour une femme avec un panier
La vie, c’est peut-être
Une corde avec laquelle un homme se pend à une branche
La vie, c’est peut-être un enfant qui revient de l’école
La vie, c’est peut-être allumer une cigarette
Dans la langueur qui s’étire entre deux étreintes
Ou c’est l’œil distrait d’un passant
Qui à un autre dit en levant son chapeau avec un sourire banal bonjour

La vie c’est peut-être
Le moment sans issue où mon regard se dissout dans tes pupilles
Et à cette sensation je mêle la perception de la lune et des ténèbres

(…)

Moi
Je connais une petite fée triste
Qui habite un océan
Et qui souffle son cœur dans une flûte en roseau
Si doucement, doucement
Une petite fée triste
qui la nuit meurt d’un baiser
Et d’un baiser au matin renaîtra

Forough FARROKHZAD (1935-1967)
Seule la voix demeure, L’Oreille du Loup, 2011
Traduit du persan par Stéphane Chaumet et Jaleh Chegeni

[Texte découvert sur le blog « Seule la voix demeure », voir lien ci-dessous]
http://seulelavoixdemeure.blogspot.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 566

MARDI 24 NOVEMBRE

Comme une maison de paroles,
fable de pierres qui gravitent
autour du cœur lentement
et se dissout comme un fil d’ombre,

Comme une musique mentale,
une voix de sable qui s’éboule,
comme un monde qui s’achève
quand un autre commence,

Le temps nous rêve et nous construit
avec chiffres et alphabets,
ses lois, ses cartes, ses quatre fleuves,

Il nous parle de mort et d’eau obscure,
inscrit en nous des questions sans réponses,
plus bas, toujours plus bas, dans l’en-dessous.

Lionel RAY (né en 1935)
Syllabes de sable, Gallimard, 1996

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 565

LUNDI 23 NOVEMBRE

DEMAIN

Nous ne serons rien.
Plus rien.
À peine peut-être
Un petit tremblement de branches où les forces
Poseront un instant leurs pattes de condor.

Je ne serai plus rien, moi.
Lui, sur le trottoir,
Là-bas, ne sera plus rien. Ni vous qui buvez
Aux terrasses ; ni vous qui dormez sous les toits.
Depuis longtemps, notre âme, on l’aura vendangée.
Il n’en restera plus qu’une mousse au pressoir,
Et qu’un pli de vapeur au-dessus de la cuve.

Nous serons des prolongements, comme les filles
Qui attendent sur le trottoir au coin des rues,
Tiges minces de chair
Où coulent aboutir tous les élans femelles
Dont les ondes secouent et réchauffent la ville.

Notre corps agira fermement sur le sol ;
Mais le total clair et léger de notre corps
Et tout ce qui scintille à l’envers de nos gestes,
Ce qui est notre conscience aura monté.

Un cerf-volant doré s’envolera de nous
Qui n’aurons même plus d’yeux pour le regarder,
Qui sentirons seulement le long de sa corde
Jusqu’à nos mains gelées descendre un peu de foudre.

Nous aurons plein nous-même un savoureux néant ;
Et nous pendrons comme des grappes de raisin.
Notre cœur aura l’air d’un bon chien endormi
Dans une chaumière sans lampe.

Nous nagerons en foule au fond du lac aimé,
Heureux de remuer la pénombre de l’eau,
Pour que nos mouvements lancent un escalier
De frissons plus clairs à chaque marche,
et là-haut
S’élargissent en une houle qui reflète
Tout le soleil multiplié.

Jules ROMAINS (1885-1972)
La Vie unanime, Gallimard, 1926

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 564

DIMANCHE 22 NOVEMBRE

DE L’OBSCUR À DIRE

Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et face à la beauté de la terre
et de tes yeux qui administrent le ciel
je ne sais dire que de l’obscur.

N’oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, alors que ta couche
était encore humide de rosée et que l’œillet
dormait près de ton cœur,
tu vis le fleuve obscur
qui passait près de toi.

La corde du silence
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur résonnant.
Ta boucle fut métamorphosée
en cheveux d’ombre de la nuit,
les noirs flocons des ténèbres
enneigèrent ton visage.

Et je ne t’appartiens pas.
Tous deux désormais nous lamentons.

Mais comme Orphée je sais
du côté de la mort la vie
et pour moi bleuit
ton œil à jamais fermé.

Ingeborg BACHMANN (1926-1973)
Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967)
Traduit de l’allemand par Françoise Rétif

[Texte découvert sur le site « La Pierre et le Sel », voir lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 563

SAMEDI 21 NOVEMBRE

Une tristesse inexprimable
A ouvert deux yeux immenses.
Le vase de fleurs s’éveillant
Nous éclabousse de cristal.

Toute la chambre est imprégnée
De langueur — délicieux remède !
Penser qu’un si petit royaume
A englouti tant de sommeil.

Il n’y a qu’un peu de vin rouge
Et qu’un peu de soleil de mai —
La blancheur des doigts les plus fins
Émiette le mince biscuit.

Ossip MANDELSTAM (1891-1938)
Pierre, Circé, 2003
Traduit du russe par Henri Abril

[Source : lecture personnelle]