UN JOUR, UN TEXTE # 565

LUNDI 23 NOVEMBRE

DEMAIN

Nous ne serons rien.
Plus rien.
À peine peut-être
Un petit tremblement de branches où les forces
Poseront un instant leurs pattes de condor.

Je ne serai plus rien, moi.
Lui, sur le trottoir,
Là-bas, ne sera plus rien. Ni vous qui buvez
Aux terrasses ; ni vous qui dormez sous les toits.
Depuis longtemps, notre âme, on l’aura vendangée.
Il n’en restera plus qu’une mousse au pressoir,
Et qu’un pli de vapeur au-dessus de la cuve.

Nous serons des prolongements, comme les filles
Qui attendent sur le trottoir au coin des rues,
Tiges minces de chair
Où coulent aboutir tous les élans femelles
Dont les ondes secouent et réchauffent la ville.

Notre corps agira fermement sur le sol ;
Mais le total clair et léger de notre corps
Et tout ce qui scintille à l’envers de nos gestes,
Ce qui est notre conscience aura monté.

Un cerf-volant doré s’envolera de nous
Qui n’aurons même plus d’yeux pour le regarder,
Qui sentirons seulement le long de sa corde
Jusqu’à nos mains gelées descendre un peu de foudre.

Nous aurons plein nous-même un savoureux néant ;
Et nous pendrons comme des grappes de raisin.
Notre cœur aura l’air d’un bon chien endormi
Dans une chaumière sans lampe.

Nous nagerons en foule au fond du lac aimé,
Heureux de remuer la pénombre de l’eau,
Pour que nos mouvements lancent un escalier
De frissons plus clairs à chaque marche,
et là-haut
S’élargissent en une houle qui reflète
Tout le soleil multiplié.

Jules ROMAINS (1885-1972)
La Vie unanime, Gallimard, 1926

[Source : lecture personnelle]

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