Mois: décembre 2015

UN JOUR, UN TEXTE # 592

DIMANCHE 20 DÉCEMBRE

JE SUIS RECONNAISSANT À LA MORT

L’idée de la mort imminente m’a toujours stimulé :
croyant que je n’aurai jamais le temps de tout dire,
j’ai jeté en vrac, profitant de chaque instant de répit,
ce qui me paraissait le plus urgent, le plus pertinent.
Quitte à ne pas laisser toujours croire que je me dominais.
J’ai compté les marches qu’on m’invitait à monter,
noté les numéros des voitures qui me devançaient au feu rouge,
intercepté les conversations, guetté les mots des voisins de table,
afin de renouveler le bagage quotidien de tous les messages
Et puis, j’ai laissé faire les femmes, respecté leurs folies,
abandonné à leur confusion les amis qui se fâchaient.
Certains d’entre eux sont revenus. N’ai pas tenu leurs comptes.
L’essentiel était ailleurs : dans cet ouragan d’intuitions
qui commande tout ce que nous traînons derrière notre savoir.
Il fallait ne laisser passer que l’inévitable débordement.
Et si je me la remémore, je suis reconnaissant à la mort.

Alain JOUFFROY (1928-2015)
C’est aujourd’hui toujours (1947-1998), Gallimard, 1999

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 591

SAMEDI 19 DÉCEMBRE

EN PAYS ÉTRANGER

Étranger dans la vie, étranger sur la terre
Le pays de ma vie est en terre étrangère –
Le désert sans mémoire et le gouffre sans nom
Où l’amour et l’attente ont bâti leur maison

La ténèbre immobile et le temps qui s’emmêle
L’horizon bâillonné, le rivage incertain
Où mon cœur s’est perdu, solitaire et fidèle
À connaître le sens et le but des chemins

Claude SERNET (1902-1968)
inPoètes juifs de langue française, Courcelles publishing, 2010

[Texte découvert sur le site « Epigrammes », voir lien ci-dessous]

En pays étranger

UN JOUR, UN TEXTE # 590

VENDREDI 18 DÉCEMBRE

PSAUME

Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir.
À ton
encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant :
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style, lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage de ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Paul CELAN (1920-1970)
La Rose de Personne (1963), Gallimard, 1998
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

UN JOUR, UN TEXTE # 589

JEUDI 17 DÉCEMBRE

FRESQUE PEINTE SUR UN MUR OBSCUR (extrait)

Je me souviens d’un paysage
dans un musée de Bruges
et de son impossible secret
caché derrière les ors et les colonnes
d’un monde trop sûr de lui même

Je me souviens d’une rivière fuyant
vers son point obscur
dans le bleu tremblé
d’impossibles collines

peut-être était-ce alors
étreignant tes mains
notre propre désir voué aux lointains
que je lisais
et là dans la faible palpitation des couleurs
ce signe hors d’atteinte
qui est le nom de notre amour

Jean-Pierre SIMÉON (né en 1950)
Fresque peinte sur un mur obscur, Cheyne, 2002

[Texte sur découvert sur le site « Babelio », voir lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 588

MERCREDI 16 DÉCEMBRE

PHÈDRE (extrait)

J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison,
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé :
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.

Jean RACINE (1639-1699)
Phèdre, Acte II – Scène 5 (vers 673 à 692), 1677

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 587

MARDI 15 DÉCEMBRE

BORGES

Un jour la nuit s’établira sur toutes choses
et bonheur et malheur pourront se regarder
droit dans les yeux quand les miroirs auront cessé
d’opposer l’homme à son vain reflet. Le tigre,
même à l’ombre des barreaux, connaîtra que nulle
est la gloire des livres ; qu’au mythique héros
des contes populaires, l’or inaltérable
fut enlevé, et qu’il leste à présent sa proie
frileuse mais digne dans le vent du combat.
Tel qui se croyait aveugle, timide, sans
courage, descendit aux enfers, épousa
Béatrice et, tendant sa gorge au vieux rasoir
du Temps, affronta l’autre ce double inconnu
derrière la porte, qui fait saigner les roses.

Guy GOFFETTE (né en 1947)
La Vie promise, Gallimard, 1991

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 586

LUNDI 14 DÉCEMBRE

STATUE D’UN COUPLE
(Poème écrit en 1935)

Ta main, ma merveille, est glacée maintenant.
La lumière la plus pure du dôme céleste
M’a consumé. Et maintenant nous sommes
Comme deux calmes plaines allongées dans le noir,
Comme deux berges sombres d’une rivière gelée
Dans le gouffre du monde.

Où es-tu, dans quelles profondeurs du temps,
Amour, dans quelles eaux t’avances-tu,
Maintenant que le givre de nos lèvres muettes
Ne barre plus l’accès aux feux divins ?

Mon amour, ta poitrine tranchée par un burin
Ne sait plus rien de ce qu’il y avait.
Des nuages à l’aube, des colères au crépuscule,
Des ombres au printemps, elle n’a pas souvenance.

Czesław MIŁOSZ (1911-2004)
Enfant d’Europe, L’Âge d’Homme, 1990
Traduit du polonais par Monique Tschui et Jil Silberstein

[Texte découvert sur le site « Pologne immortelle », voir lien ci-dessous]
https://pologneimmortelle.wordpress.com

UN JOUR, UN TEXTE # 585

DIMANCHE 13 DÉCEMBRE

Avons-nous avancé assez dans l’apparence
assez vu cette vie couler, couleur de vitre,
nous nous sommes blessés aux choses d’outre-monde
portes fermées, ô visions –

c’est la même chanson stupide et décevante
le même espoir avec des sources dans la voix
la même inexplicable envie d’un sanglot
dont on ne sait que faire.

Tous ces cheveux tombés et ces cils et ces ongles
laissés derrière nous, veux-tu qu’on s’en souvienne,
La nuit est là. Le monde meurt,
et la forêt est pleine de craquements nouveaux.

Benjamin FONDANE (1898-1944)
Au Temps du poème, 1943

[Texte découvert sur le site « Esprits nomades », voir lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 584

SAMEDI 12 DÉCEMBRE

DÉCHIRURE

Si tout se délite
par l’aveuglement des hommes
combien serons-nous à la fin

Sur cette terre démembrée
fissurée saccagée

Combien serons-nous à survivre
à l’éclat soudain meurtrier du soleil

Bernard MAZO (1939-2012)
Dans l’insomnie de la mémoire, Voix d’Encre, 2011

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 583

VENDREDI 11 DÉCEMBRE

FAITS ET GESTES DE L’HABITANTE

Avoir été
un élément du paysage,
ici, sous ce ciel,
à telle heure en été.

Avoir vu trembler
un instant cette branche
en l’air qui se rassemble
et s’abreuve de bleu.

Avoir été
l’esprit, le centre
de cet espace entre deux feux,
puis se couler dans le silence
pour une éternité sans yeux.

Marc ALYN (né en 1937)
Infini au-delà, Flammarion, 1972

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/