Mois: janvier 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 633

SAMEDI 30 JANVIER

INVOCATION À LA MOMIE

Ces narines d’os et de peau
par où commencent les ténèbres
de l’absolu, et la peinture de ces lèvres
que tu fermes comme un rideau

Et cet or que te glisse en rêve
la vie qui te dépouille d’os,
et les fleurs de ce regard faux
par où tu rejoins la lumière

Momie, et ces mains de fuseaux
pour te retourner les entrailles,
ces mains où l’ombre épouvantable
prend la figure d’un oiseau

Tout cela dont s’orne la mort
comme d’un rite aléatoire,
ce papotage d’ombres, et l’or
où nagent tes entrailles noires

C’est par là que je te rejoins,
par la route calcinée des veines,
et ton or est comme ma peine
le pire et le plus sûr témoin.

Antonin ARTAUD (1896-1948)
L’Ombilic des Limbes (1925), Gallimard, 1968

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 632

VENDREDI 29 JANVIER

Deux corps face à face
Sont parfois deux vagues,
Et la nuit est océan.
Deux corps face à face
Sont parfois deux pierres,
Et la nuit, un désert.
Deux corps face à face
Sont parfois racines
Enlacées dans la nuit.
Deux corps face à face
Sont parfois des couteaux,
Et la nuit, étincelle.
Deux corps face à face
Sont deux astres
Qui chutent en un ciel vide.

Octavio PAZ (1914-1998)
Liberté sur parole (1949), Gallimard, 1971
Traduit de l’espagnol par Benjamin Péret

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 631

JEUDI 28 JANVIER

L’AMOUR AU PREMIER REGARD

ils pensent tous deux
qu’un sentiment subit les a unis
belle est cette certitude
plus belle encore l’incertitude
ils croient que ne se connaissant pas
rien n’a jamais eu lieu entre eux
mais ces rues ces escaliers ces couloirs
où depuis longtemps ils ont pu se croiser

j’aimerais leur demander
s’ils n’ont pas souvenir
peut-être dans une porte tournante
ou un jour face à face
quelque part non dans la foule
au téléphone mais c’est une erreur
mais je sais leur réponse
non ils ne s’en souviennent pas

mais tout commencement
n’est qu’une suite

depuis si longtemps déjà
le hasard a joué avec eux
pas tout à fait prêt
à se changer en destin
qui les rapproche les éloigne
leur coupe la route
et étouffant un rire
se sauve un peu plus loin

il y a eu des signes
indéchiffrables qu’importe
il y a trois ans peut-être
ou bien mardi dernier
cette feuille qui a volée
d’une épaule à l’autre
un objet perdu ramassé
qui sait peut-être un ballon déjà
perdu dans les fourrés de l’enfance

mais tout commencement
n’est qu’une suite
le livre du destin toujours ouvert

il y a eu des poignées
des sonnettes où sur la trace d’une main
une autre s’imprimera
des valises côte à côte à la consigne
et peut être une nuit un même rêve
dès le réveil au matin effacé

mais tout commencement
n’est qu’une suite
le livre du destin toujours ouvert
au milieu

Wisława SZYMBORSKA (1923-2012)
Je ne sais quelles gens, Fayard, 1997
Traduit du polonais par Piotr Kaminski

[Texte découvert dans le film « Rouge », de Krzysztof Kieślowski, dans lequel il est mis en musique par Zbigniew Preisner et interprété par Jean-Louis Murat, voir lien ci-dessous]

Et dans sa version originale, chanté par Zbigniew Zamachowski : https://www.youtube.com/watch?hl=fr&gl=FR&v=c2T1uR8zeNA

UN JOUR, UN TEXTE # 630

MERCREDI 27 JANVIER

NOTRE BESOIN DE CONSOLATION EST IMPOSSIBLE À RASSASIER (extrait)

Tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Stig DAGERMAN (1923-1954)
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1953), Actes Sud, 1993
Traduit du suédois par Philippe Bouquet

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 629

MARDI 26 JANVIER

DIT DE LA FORCE DE L’AMOUR

Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l’injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d’Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s’éteindre
La vie toujours s’apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n’en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n’y résisteront pas
J’entends le feu parler en riant de tiédeur
J’entends un homme dire qu’il n’a pas souffert

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre

Tu rêvais d’être libre et je te continue.

Paul ÉLUARD (1895-1952)
Poèmes politiques, Gallimard, 1948

[Texte re-découvert sur le site « La pierre et le sel », voir lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 628

LUNDI 25 JANVIER

RIVE D’UNE AUTRE MORT

III

Le sable est au début comme il sera
L’horrible fin sous la poussée de ce vent froid
Où est le bout, dis-tu, de tant d’étoiles,
Pourquoi avançons-nous dans ce lieu froid ?

Et pourquoi disons-nous d’aussi vaines paroles,
Allant et comme si la nuit n’existait pas ?
Mieux vaut marcher plus près de la ligne d’écume
Et nous aventurer au seuil d’un autre froid.

Nous venions de toujours. De hâtives lumières
Portaient au loin pour nous la majesté du froid.
Peu à peu grandissait la côte longtemps vue
Et dite par des mots que nous ne savions pas.

Yves BONNEFOY (né en 1923)
Hier régnant désert, Mercure de France, 1958

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 627

DIMANCHE 24 JANVIER

D’OÙ JE VIENS NE M’EST RIEN

D’où je viens ne m’est rien.
Je possède si peu
De ce qui sert à vivre.
Mon corps est né dans l’absence
Ni geste ni langue
N’ont aveuglé en lui le grand secret
Des solitudes
Je marche à sa rencontre nue
Sans le parapet des ombres fausses
A l’entour du regard
Je sais comment me dépouiller
Avec la foudre du silence

Jacques VANDENRSCHRICK (né en 1943)
Avec l’écarté, Cheyne, 1995

[Texte découvert sur le blog « Jacques Louvain », voir lien ci-dessous]
http://dominique-boudou.blogspot.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 626

SAMEDI 23 JANVIER

Cela s’est creusé
ombre
absence
à même le sol
de ce côté de ciel

cela est venu

faisant illusion

fossile
de ce côté du ciel

comme si
ne faisait que prendre
un feu

quelques planches
un ramassis de choses
inespérées

comme si à le dire
cela n’était pas vrai
et qu’il y eut autre chose

la corde
ou la porte.

Thierry METZ (1956-1997)
Entre l’eau et la feuille, Arfuyen, 1991

UN JOUR, UN TEXTE # 625

VENDREDI 22 JANVIER

VERS POUR L’HIVER
(pour Ros Krauss)

Dis-toi
quand il fait froid et que la grisaille tombe de l’air
que tu continueras
de marcher, en entendant
le même air peu importe l’endroit où
tu te trouves –
à l’intérieur du dôme de l’obscurité
ou sous le blanc craquelé
du regard de la lune dans une vallée de neige.
Ce soir quand il commence à faire froid
dis-toi
que ce que tu sais n’est rien
d’autre que l’air que jouent tes os
quand tu continues de marcher. Et tu seras capable
pour une fois de te coucher sous le petit feu
des étoiles d’hiver.
Et si jamais tu ne peux pas
continuer ou revenir et que tu te trouves
là où tu seras à la fin,
dis-toi
dans ce dernier afflux du froid à travers tes membres
que tu aimes ce que tu es.

Mark STRAND (1934-2014)
The Late Hour, 1978
Poème inédit en français. Traduit de l’américain Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr

UN JOUR, UN TEXTE # 624

JEUDI 21 JANVIER

LE PAYSAGE IMMOBILE (extrait)

elle lui parle parce qu’il est mort
elle lui parle très doucement
avec d’infinies précautions
avec tremblements dans la voix
elle lui parle comme à un être très faible
si fragile
mais vivant
elle lui parle comme la femme à son enfant
elle lui pardonne le silence où il s’obstine
et elle effleure le front glacé sans l’éprouver
pour apprivoiser l’horreur
pour apprendre si peu
dans l’ignorance de cette chose
étrange
terrible
violente
qu’il est devenu
elle lui parle dans le vide qui envahit la vie

Jean LE BOËL (né en 1948)
Le Paysage immobile, éd. Henry, 2009

[Texte découvert sur le site « Terre à ciel », voir lien ci-dessous]
http://www.terreaciel.net/