Mois: février 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 663

LUNDI 29 FÉVRIER

Ici les rivières n’ont plus de nom – Le pays cherche encore sa lumière – Nous sommes sans nouvelles de nos ancêtres

Nous nous sommes arrêtés ici – Sans nous connaître nous nous rassemblons – nous échangeons nos souvenirs de guerre – nos plaies ne sont pas les mêmes elles se cicatrisent – nous ne sommes pas seuls

Nous sommes dans un pays gelé

À chaque pas le paysage s’interrompt – l’automne accueille les adieux – puis nous nous endormons de tristesse
Ici les rivières perdent jusqu’à leur nom – nous nous baignons dans un lit d’eau anonyme – nous oublions de vivre – nous sommes seuls

Marcelin PLEYNET (né en 1933)
Provisoires amants des nègres, Seuil, 1962

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr

UN JOUR, UN TEXTE # 662

DIMANCHE 28 FÉVRIER

SOLEIL COUCHANT

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

À mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
À la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.

José-Maria de HEREDIA (1842-1905)
Les Trophées, 1893

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 661

SAMEDI 27 FÉVRIER

IV

Miennes furent mes fautes, mien soit leur prix.
Ma vie fut un combat, depuis le jour
Qui m’offrit l’être, offrant ce qui gâta
Le don : destin, vouloir, allant perdu.
Et j’ai trouvé parfois la lutte dure,
Et pensé secouer mes liens d’argile.
Mais lors voudrais encore un temps survivre,
Ne fut-ce que pour voir ce qu’ensuite il me livre.

George Gordon BYRON (1788-1824)
Épître à Augusta in Poèmes, Allia, 1997

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 660

VENDREDI 26 FÉVRIER

THÉRÈSE OU LA SOLITUDE DANS LA VILLE (extrait)

Si je ferme les yeux, il faut bien que tu dormes,
Puisque nous éteignons la même lampe humaine,
Qui nous éclaire un peu au sortir de l’abîme
Et nous rassemble autour de sa flamme incertaine ;

Chaque nuit nous délite et modèle nos traits
Selon le galbe obscur des statues éternelles,
Et c’est la même neige inconnue qui nous hèle
Et le même silence en nos yeux appareille.
(…)

Michel MANOLL (1911-1984)
Thérèse ou la solitude dans la ville, Seghers, 1956

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 659

JEUDI 25 FÉVRIER

L’HOMME OUVERT

Cet homme portait son enfance
sur son visage comme un bestiaire
il aimait ses amis
l’ortie et le lierre l’aimaient

Cet homme avait la vérité
enfoncée dans ses deux mains jointes
et il saignait

À la mère qui voulut enlever son couteau
à la fille qui voulut laver sa plaie
il dit « n’empêchez pas mon soleil de marcher »

Cet homme était juste comme une main ouverte
on se précipita sur lui
pour le guérir pour le fermer
alors il s’ouvrit davantage
il fit entrer la terre en lui

Comme on l’empêchait de vivre
il se fit poème et se tut

Comme on voulait le dessiner
il se fit arbre et se tut

Comme on arrachait ses branches
il se fit houille et se tut

Comme on creusait dans ses veines
il se fit flamme et se tut

Alors ses cendres dans la ville
portèrent son défi

Cet homme était grand comme une main ouverte.

Jean SÉNAC (1926-1973)
Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 658

MERCREDI 24 FÉVRIER

SECRET DU POÈTE

Je n’ai pour amie que la nuit.

Avec elle, toujours je pourrai parcourir
De moment en moment des heures, non pas vides,
Mais un temps que je mesure avec mon coeur
Comme il me plaît, sans jamais m’en distraire.

Ainsi lorsque je sens,
Encore s’arrachant à l’ombre,
L’espérance immuable
À nouveau débusquer en moi le feu
Et le rendre en silence
À tes gestes de terre
Aimés au point de paraître, lumière,
Immortels.

Giuseppe UNGARETTI (1888-1970)
Vie d’un homme (Poésie 1914-1970), Gallimard, 2005
Traduit de l’italien par Jean Lescure et Philippe Jaccottet

[Texte découvert sur le site « Poésie du monde », voir lien ci-dessous]
http://poesiedumonde.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 657

MARDI 23 FÉVRIER

L’ESPOIR

Du fond des plus affreux des gouffres et des folies
         Cette respiration pourtant encore
De l’effrayante odeur des hommes et des bêtes quand ils vont
À la mort sur des rails ou glissent sur l’acier noir de la mer
         Cette croyance tant chevillée au corps
Des caresses brûlantes sur les plaies effroyables ouvertes
Avec l’atroce politesse de la lenteur quand les bourreaux
Ont tout leur temps pour distiller l’acide inique
         Cette volonté folle que le temps ne meure
Des six millions huit cent dix mille litres d’eau qui tombent
Chaque seconde du haut du Niagara dans un ventre
Forcé par l’entonnoir jusqu’à éclater en papillons de chair
De la baignoire jusqu’aux fleurs pourpres des caves
        Cette illusion toujours que tout recommence
De cette fête triste sous le soleil du soir dans une cour
Ployée d’ombre où une femme aux trois quarts effondrée lève
Ses bras bleus vers l’absence troublante absence de ses seins
Après qu’on l’a photographiée endormie sur le sable de fer
D’une chambre dont les murs d’amour l’attendaient
           Cette certitude exaltante d’un autre ciel
De l’effroyable indécence des corps entassés sur ce ciel
Quand le sol même ne les soutient plus que tout a
Explosé s’est brisé haché ravagé soufflé défait défiguré
Quand il ne reste plus que l’empreinte d’une ombre
Et que tout est sans jour sans nuit sans cri
Dans ce silence obscur qui étouffe le vent fou les rivières
         Cet embrasement de soi qui élève plus haut
De cette fille adorable cette fille terrifiée qui vivait avec
Un chat sans nom et ne rêvait que d’un petit déjeuner
Qui lui aurait donné toutes ses illusions indispensables
Alors qu’elle avait tout perdu son non son amour son frère
Et cette illumination intérieure qui échappe aux miroirs
         Cette pluie finale qui inonde et révèle le cœur
De la mélancolie son lourd manteau sur les épaules
Sa bile noire qui trouble l’eau des yeux et laisse sur le sol
Comme jeté d’un ailleurs improbable sur une terre étrange
Dont on ne parle pas la langue dont on ne connait pas le ciel
         Ces mots qui consolent et absolvent et font croire
Des griffes jaunes de celles qui arrachent les paupières
Et empêchent de donner à l’amour ses prénoms convoités
Jusque dans les mots qui trébuchent sur les lèvres bleuies
         Cet élan magnifique de l’espérance jusqu’au bout…

Alain DUAULT  (né en 1949)

[Poème découvert sur le site « Recours au poème », voir lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 656

LUNDI 22 FÉVRIER

LES YEUX

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchaîné des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombre.

Oh ! qu’ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n’est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu’on nomme l’invisible ;

Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent :

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore.

René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907)
La Vie intérieure in Stances et poèmes, 1865

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 655

DIMANCHE 21 FÉVRIER

Contempler jusqu’à l’heure extrême,
Jusqu’à l’écœurement, jusqu’au
Retournement. Muscles brûlés,
Os fendus. Un filet de sang
Re-trace l’initiale promesse
De la prime nuit où jadis

Jaillit l’impensable étincelle.

François CHENG (né en 1929)
Cantos toscans, Unes, 1999

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 654

SAMEDI 20 FÉVRIER

TOUS LES SOLEILS

Tous les soleils à l’aube dorment encore un peu,
engourdis, nonchalants,
ils se moquent bien du feu du jour qui les attend,
ils chassent les ombres des hommes et des guerres.
Tous les soleils à l’aube sont comme de grands enfants
qui n’ont que faire du temps.

Alfio ANTICO (né en 1956)
Traduit de l’italien par ?

[Source : film « Tous les soleils », de Philippe Claudel]