Mois: mars 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 693

MERCREDI 30 MARS

LE SECRET DE LA VIE

Le secret de la vie est dans les tombes closes :
Ce qui n’est plus n’est tel que pour avoir été ;
Et le néant final des êtres et des choses
Est l’unique raison de leur réalité.

Ô vieille illusion, la première des causes !
Pourquoi nous éveiller de notre éternité,
Si, toi-même n’étant que leurre et vanité,
Le secret de la vie est dans les tombes closes.

Hommes, bêtes et Dieux et monde illimité,
Tout cela jaillit, meurt de tes métamorphoses.
Dans les siècles, que tu fais naître et décomposes,
Ce qui n’est plus n’est tel que pour avoir été.

À travers tous les temps, splendides ou moroses,
L’esprit, rapide éclair, en leur vol emporté,
Conçoit fatalement sa propre inanité
Et le néant final des êtres et des choses.

Oui ! sans toi, qui n’es rien, rien n’aurait existé :
Amour, crimes, vertus, les poisons ni les roses.
Le rêve évanoui de tes oeuvres écloses
Est l’unique raison de leur réalité.

Ne reste pas inerte au seuil des portes closes,
Homme ! Sache mourir afin d’avoir été ;
Et, hors du tourbillon mystérieux des choses,
Cherche au fond de la tombe, en sa réalité,
Le secret de la vie.

Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894)
Poèmes tragiques, 1884

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 692

MARDI 29 MARS

RÉBELLION

Froid
Dis-je
Noir dis-tu
Pour dire à l’unisson
Des dieux d’ombre,

Mais pourquoi ne pas dire
Rouge et feu
Les sûrs garants de la nuit
Piliers de l’hiver
Au porche de l’obscurité ?

Pourquoi ne pas dire
La chaleur du sang
Redire la couleur des flammes ?

Une tuerie réchauffe
Dis-tu en rébellion
Et je dis
Que l’incendie volontaire
Luit en bas de la crypte
Au défi des dieux clairs.

André PIEYRE DE MANDIARGUES (1909-1991)
Ruisseau des solitudes, Gallimard, 1968

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 691

LUNDI 28 MARS

Tu cherches la lettre perdue
parmi les paroles errantes,
tu cherches un nom ailleurs
sans lieu.

La forêt dans l’oiseau
la voix dans le silence
le lointain dans le proche.

Mais tu es ta propre mesure :
si peu de jour, si peu de nuit,
suspendu entre source et brasier,
noué aux plantes incestueuses.

Tu es cette flamme enterrée
qui ne se souvient plus sauf
un visage comme un grain d’ombre.

Lionel RAY (né en 1935)
Syllabes de sable, Gallimard, 1996

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 690

DIMANCHE 27 MARS

LA CHAIR HUMAINE

Une femme charmante qui pleurait
habillée de noir et de gris
m’a jeté par la fenêtre du ciel
Ah que la chute était grande ce jour où mourut le cuivre
Longtemps la tête pleine de becs d’oiseaux multiformes
j’errai alentour des suaires
et j’attendait devant les gares
qu’arrive le corbillard qui en fait sept fois le tour
Parfois une femme au regard courbe
m’offrait son sein ferme comme une pomme
Alors j’étais pendant des jours et des jours
sans revoir la nuit et ses poissons
Alors j’allais par les champs bordés de jambes de femme
cueillir la neige et les liquides odorants
dont j’oignais mes oreilles
afin de percevoir le bruit que font les mésanges en mourant
Parfois aussi une vague de feuilles et de fruits
déferlait sur mon échine
me faisait soupirer
après l’indispensable vinaigre
Et je courais et je courais à la recherche de la pierre folle
que garde une jambe céleste
Un jour pourtant plein d’une brumeuse passion
je longeais un arbre abattu par le parfum d’une femme rousse
Mes yeux me précédaient dans cet océan tordu
comme le fer par la flamme
et écartaient les sabres emmêlés
J’aurais pu forcer la porte
enroulée autour d’un nuage voluptueux
mais lassé des Parques et autres Pénélopes
je courbai mon front couvert de mousses sanglantes
et cachai mes mains sous le silence d’une allée
Alors vint une femme charmante
habillée de noir et de gris
qui me dit
Pour l’amour des meurtres
tais-toi
Et emporté par le courant
j’ai traversé des contrées sans lumière et sans voix
où je tombais sans le secours de la pesanteur
où la vie était l’illusion de la croissance
jusqu’au jour éclairé par un soleil de nacre
où je m’assis sur un banc de sel
attendant le coup de poignard définitif

Benjamin PÉRET (1899-1959)
Le Grand jeu (1928), Gallimard, 1969

[Texte découvert sur le site « les horribles travailleurs », voir le lien ci-dessous]
http://poetesvisionnaires.blogspot.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 689

SAMEDI 26 MARS

ROSES

Dès que les roses s’écoulent
du vase ou du bouquet
et commencent à s’effeuiller
tombent aussi les larmes.

Rêve de la durée, du changement
et du retour des heures,
rêve – devant la profondeur du deuil :
le pétale qui tombe est porteur de réponse.

Folie de l’ascension des heures de tous
vers la résurrection,
folie – devant la chute, le silence :
quand les roses se fanent.

Gottfried BENN (1886-1956)
Choix de poèmes, Seghers, 1965
Traduit de l’allemand par Jean-Charles Lombard

[Texte découvert sur le site « Bruges la morte », voir le lien ci-dessous]
http://bruges-la-morte.net

UN JOUR, UN TEXTE # 688

VENDREDI 25 MARS

BONHEUR, SIMPLEMENT, D’ÊTRE LÀ

Bonheur, simplement, d’être là,
Parmi les pluies, les mots visibles,
Sur la terre un instant rassemblée
Dans l’odeur des prodiges,
D’éprouver le sang dru sous l’écorce,
La soif et ses ruisseaux d’épines,
Et de taire la vie pour l’écouter
Parler, d’être là, justement,
Où la lumière tremble et se divise,
D’appartenir à cet essaim de joie
Qui m’assaille et m’enclot comme un fruit,
Puis me disperse au vent de vérité.

Pierre GABRIEL (1926-1994)
?

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 687

JEUDI 24 MARS

QU’IL EST DUR D’AVANCER PARMI LES HOMMES

Qu’il est dur d’avancer parmi les hommes
Tout en feignant de n’avoir pas péri,
Et de narrer le jeu tragique des passions
À tous ceux qui n’ont pas vécu encore.

Et de chercher, dans son cauchemar nocturne
Un ordre au tourbillon désordonné du cœur,
Pour que, dans les pâles lueurs de l’art,
On devine le feu dévorant de la vie !

Alexandre BLOK (1880-1921)
Le Monde terrible (1909-1916), Gallimard, 2003
Traduit du russe par Pierre Léon

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 686

MERCREDI 23 MARS

Mais pour nous le silence, les nuits sont inlassables,
leur travail ne variera plus, jusqu’au fond des rêves
d’un vent aigre et noir nous pénétrer,
nous rappeler celui qui résume d’un coup les plaintes,
les trop longs efforts quand l’haleine est rare, un visage
se renverse, éteint, nous nous réveillons en sursaut
si loin de l’aube. Afin qu’elle renaisse,
attendre, nous le devons, nous ignorons comment,
l’espace autour de nous prolifère, se contracte.
Peut-être en arrachant de la mémoire une voix,
une seule, affranchirions-nous toutes celles
qui ont montré l’exemple, qui n’ont pas cru l’obscurité
définitive, elles nous confieraient le mot,
à peine une syllabe, un souffle imperceptible,
que nous répéterions pour le comprendre
ou simplement pour desserrer nos lèvres.

Pierre DHAINAUT (né en 1935)
L’Autre nom du vent, L’Herbe qui tremble, 1914

[texte découvert sur le site « Recours au poème », voir lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 685

MARDI 22 MARS

JE VOULAIS SAVOIR

Je voulais savoir
mais ne pus qu’interroger,
je voulais la lumière
mais ne pus que brûler.
Je demandais l’inexprimable
et ne pus que vivre.

Je me plaignis.
Mais personne ne me comprit.

Pär LAGERKVIST (1891–1974)
Pays du soir (1953), Arfuyen, 1981
Traduit du suédois par Gunilla de Ribaucourt

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com

UN JOUR, UN TEXTE # 684

LUNDI 21 MARS

RENOUVEAU

Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,
Et, dans mon être à qui le sang morne préside
L’impuissance s’étire en un long bâillement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau
Et triste, j’erre après un rêve vague et beau,
Par les champs où la sève immense se pavane

Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las,
Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J’attends, en m’abîmant que mon ennui s’élève…
– Cependant l’Azur rit sur la haie et l’éveil
De tant d’oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898)
Poème publié en 1866

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/home/index.html