Mois: avril 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 723

VENDREDI 29 AVRIL

L’ÉTERNELLE CHANSON

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encore de jeunes amoureux,
Et je te sourirai tout en branlant la tête,
Et nous ferons un couple adorable de vieux.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Sur notre banc ami, tout verdâtre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer,
Nous aurons une joie attendrie et très douce,
La phrase finissant toujours par un baiser.
Combien de fois jadis j’ai pu dire  » Je t’aime  » ?
Alors avec grand soin nous le recompterons.
Nous nous ressouviendrons de mille choses, même
De petits riens exquis dont nous radoterons.
Un rayon descendra, d’une caresse douce,
Parmi nos cheveux blancs, tout rose, se poser,
Quand sur notre vieux banc tout verdâtre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer.

Et comme chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain,
Qu’importeront alors les rides du visage ?
Mon amour se fera plus grave – et serein.
Songe que tous les jours des souvenirs s’entassent,
Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens.
Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
Et sans cesse entre nous tissent d’autres liens.
C’est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l’âge,
Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main
Car vois-tu chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.

Et de ce cher amour qui passe comme un rêve,
Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur,
Retenir s’il se peut l’impression trop brève
Pour la ressavourer plus tard avec lenteur.
J’enfouis tout ce qui vient de lui comme un avare,
Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ;
Je serai riche alors d’une richesse rare
J’aurai gardé tout l’or de mes jeunes amours !
Ainsi de ce passé de bonheur qui s’achève,
Ma mémoire parfois me rendra la douceur ;
Et de ce cher amour qui passe comme un rêve
J’aurai tout conservé dans le fond de mon cœur.

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encore aux jours heureux d’antan,
Et je te sourirai tout en branlant la tête
Et tu me parleras d’amour en chevrotant.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Rosemonde Gérard (1871-1953)

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 722

JEUDI 28 AVRIL

La douleur : notre fruit
plus écarlate que le sel.
Nous aimions comme on pleure en rêve
absents
et le cœur posé à côté de nous
sur la margelle.

Nous fûmes chute inopinée
peur merveilleuse
avec les pieds par-dessus tête :
flamme florale
saisie dans toute sa ferveur.

D’autres annonciations viendront
quand se rétrécira le monde
et que retentira l’ordre
de s’effacer ensemble
sans masques ni parures
échappant à nos chairs
tel un feu à l’envers.

Nohad SALAMEH (née en 1944)
D’autres annonciations, poèmes 1980-2012, Le Castor Astral, 2012

[Texte découvert sur le site « Recour sau poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr

UN JOUR, UN TEXTE # 721

MERCREDI 27 AVRIL

PÉGASE
À José-Maria de Heredia

De ses quatre pieds purs faisant feu sur le sol,
La Bête chimérique et blanche s’écartèle,
Et son vierge poitrail qu’homme ni dieu n’attelle
S’éploie en un vivace et mystérieux vol.

Il monte, et la crinière éparse en auréole
Du cheval décroissant fait un astre immortel
Qui resplendit dans l’or du ciel nocturne, tel
Orion scintillant à l’air glacé d’Éole.

Et comme au temps où les esprits libres et beaux
Buvaient au flot sacré jailli sous les sabots
L’illusion des sidérales chevauchées,

Les Poètes en deuil de leurs cultes perdus
Imaginent encor sous leurs mains approchées
L’étalon blanc bondir dans les cieux défendus.

Pierre LOUŸS (1870-1925)
Astarté, 1891

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 720

MARDI 26 AVRIL

IMPOSSIBLE ESSOR

Vers une pureté
Impossible et secrète
J’ai beau chercher ma route
Dans un désert d’orgueil.

La terre me retient
Par ses boues, par ses lampes,
Par ses femmes trop lourdes,
Et fracasse mon vol.

Quand je m’élance en vain
Sur ces routes sans ombre,
La fraîcheur d’une voix,
L’humide d’un regard,

M’enlèvent tout espoir.
Je redeviens les autres
Tout parqués dans le soir,
Soliloque bétail…

Ah ! seins et lèvres moites,
Vous ne saurez jamais
Ce que vous m’avez fait,
Pièges de la douceur.

Maurice FOMBEURE (1906-1981)
À dos d’oiseau, Gallimard, 1942

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 719

LUNDI 25 AVRIL

CHANT

Où vas-tu, toi qui dans le vent aride cours
par une de ces rues sans saisons
derrière des murs lumineux de laquelle
un pas qui vient à retentir excite les chiens
et éveille l’écho ? Vus de la maison
d’où je te regarde, où le corps est vivant,
mouvement et quiétude se défont.

Je t’invoque pour la nuit
qui vient et pour le sommeil ;
toi qui souffres, toi seule peut me secourir
dans ce passage aveugle du temps
vers le temps, dans cet âpre voyage
de celui que je suis à celui que je serai,
vivant une vie dans la vie,
dormant un sommeil dans le sommeil.
Toi, adorée, qui souffres comme moi,
toi dont cela me donne le vertige de penser
que le temps, ce froid
parmi les astres et sur les tempes et autre chose encore, contient
la naissance, la maladie, la mort,
la présence de mon ciel et la perte.

Mario LUZI (1914-2005)
Prémices du désert (1952), La Différence, 1994
Traduit de l’italien par Antoine Fongaro et Jean-Yves Masson

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Luzi-Premices-du-desert–Poesie-1932-1957/112179

UN JOUR, UN TEXTE # 718

DIMANCHE 24 AVRIL

PRÉFACE À « LA POSTÉRITÉ DU SOLEIL » D’ALBERT CAMUS

Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour nous solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ses pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus il a fallu partir… Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduits à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté.

René CHAR (1907-1988)

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 717

SAMEDI 23 AVRIL

UN AMI DORT

Tes mains jonchant les draps étaient mes feuilles
Mon automne aimait ton été.
Le vent du souvenir faisait claquer les portes
Des lieux où nous avons été.

Je te laissais mentir ton sommeil égoïste
Où le rêve efface tes pas.
Tu crois être où tu es. Il est tellement triste
D’être toujours où l’on n’est pas.

Tu vivais enfoncé dans un autre toi-même
Et de ton corps si bien abstrait,
Que tu semblais de pierre. Il est dur, quand on aime,
De ne posséder qu’un portrait.

Immobile, éveillé, je visitais les chambres
Où nous ne retournerons point.
Ma course folle était sans remuer les membres,
Le menton posé sur mon poing.

Lorsque je revenais de cette course inerte,
Je retrouvais avec ennui,
Tes yeux fermés, ton souffle et ta main grande ouverte,
Et ta bouche pleine de nuit.

Que ne ressemblons-nous à cet aigle à deux têtes,
À Janus au double profil,
Aux frères Siamois qu’on montre dans les fêtes,
Aux livres cousus par un fil ?

L’amour fait des amants un seul monstre de joie,
Hérissé de cris et de crins,
Et ce monstre, enivré d’être sa propre proie,
Se dévore avec quatre mains.

Quelle est de l’amitié la longue solitude ?
Où se dirigent les amis ?
Quel est ce labyrinthe où notre morne étude
Est de nous rejoindre endormis ?

Mais qu’est-ce que j’ai donc ? Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Je dors. Ne pas dormir m’est dû.
À moins que, si je dors, je n’aille à la dérive
Dans le rêve où je t’ai perdu.

Dieu qu’un visage est beau lorsque rien ne l’insulte.
Le sommeil, copiant la mort,
L’embaume, le polit, le repeint, le resculpte,
Comme Égypte ses dormeurs d’or.

Or je te contemplais, masqué par ton visage,
Insensible à notre douleur.
Ta vague se mourait au bord de mon rivage
Et se retirait de mon cœur.

La divine amitié n’est pas le fait d’un monde
Qui s’en étonnera toujours.
Et toujours il faudra que ce monde confonde
Nos amitiés et nos amours.

Le temps ne compte plus en notre monastère.
Quelle heure est-il ? Quel jour est-on ?
Lorsque l’amour nous vient, au lieu de nous le taire,
Vite, nous nous le racontons.

Je cours. Tu cours aussi, mais à contre machine.
Où t’en vas-tu ? Je reviens d’où ?
Hélas, nous n’avons rien d’un monstre de la Chine,
D’un flûtiste du ciel hindou.

Enchevêtrés en un au sommet de vos crises,
Amants, amants, heureux amants…
Vous être l’ogre ailé, niché dans les églises,
Autour des chapiteaux romans.

Nous sommes à deux bras et noués par les âmes
(C’est à quoi s’efforcent les corps.)
Seulement notre enfer est un enfer sans flammes,
Un vide où se cherchent les morts.

Accoudé près du lit je voyais sur ta tempe
Battre la preuve de ton sang.
Ton sang est la mer rouge où s’arrête ma lampe…
Jamais un regard n’y descend.

L’un de nous visitait les glaces de mémoire,
L’autre les mélanges que font
Le soleil et la mer en remuant leurs moires
Par des vitres, sur un plafond.

Voilà ce que ton œil intérieur contemple.
Je n’avais qu’à prendre ton bras
Pour faire, en t’éveillant, s’évanouir le temple
Qui s’échafaudait sur tes draps.

Je restais immobile à t’observer. Le coude
Au genou, le menton en l’air.
Je ne pouvais t’avoir puisque rien ne me soude
Aux mécanismes de ta chair.

Et je rêvais, et tu rêvais, et tout gravite.
Le sang, les constellations.
Le temps qui point n’existe et semble aller si vite,
Et la haine des nations.

Tes vêtements jetés, les plis de leur étoffe,
Leur paquet d’ombre, leurs détails,
Ressemblaient à ces corps après la catastrophe
Qui les change en épouvantails.

Loin du lit, sur le sol, une de tes chaussures
Mourait, vivait encore un peu…
Ce désordre de toi n’était plus que blessures.
Mais qu’est-ce qu’un dormeur y peut ?

Il te continuait. Il imitait tes gestes.
On te devinait au travers.
Et ne dirait-on pas que ta manche de veste
Vient de lâcher un revolver ?

Ainsi, dans la banlieue, un vol, un suicide,
Font un tombeau d’une villa.
Sur ces deuils étendu, ton visage placide
Était l’âme de tout cela.

Je reprenais la route, écœuré par le songe,
Comme à l’époque de Plain-Chant.
Et mon âge s’écourte et le soleil allonge
L’ombre que je fais en marchant.

Entre toutes cette ombre était reconnaissable.
Voilà bien l’allure que j’ai.
Voilà bien, devant moi, sur un désert de sable,
Mon corps par le soir allongé.

Cette ombre, de ma forme accuse l’infortune.
Mon ombre peut espérer quoi ?
Sinon la fin du jour et que le clair de lune
La renverse derrière moi.

C’est assez. Je reviens. Ton désordre est le même.
Tu peux seul en changer l’aspect.
Où l’amour n’a pas peur d’éveiller ce qu’il aime,
L’amitié veille avec respect.

Le ciel est traversé d’astres faux, d’automates,
D’aigles aux visages humains.
Te réveiller, mon fils, c’est pour que tu te battes.
Le sommeil désarme tes mains.

Jean COCTEAU (1889-1963)
Un ami dort in Poèmes (1916-1955), Gallimard, 1956

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 716

VENDREDI 22 AVRIL

paroles nous voulons jaillir dans vos parages
nous voulons percer dans les cendres mon Transi et moi
le secret des empreintes celui des brumes et des bourgeons

nous voulons dans le vide effiler d’autres transparences
traverser les débris les fumées les décombres
où des feuillages pleins des haleines perdues
rassemblent toutes les voix qui furent si loin les nôtres

qui furent nos visages nos brûlures nos croûtes
qu’on oublia puis qui revinrent couteaux dressés
sur tout le continent attaché à notre chair

continent lieu de murmures de racines
domaine qu’on voudrait extraire du gouffre de son œil
et jeter sur le monde comme un voile vivant comme une aile
qui se ferait parole à jamais libre de nous-mêmes

Richard ROGNET (né en 1942)
Je suis cet homme, Belfond, 1988

UN JOUR, UN TEXTE # 715

JEUDI 21 AVRIL

PARDON SI PAR MES YEUX…

Pardon si par mes yeux il n’est pas arrivé
d’autre clarté que l’écume de mer,
pardon mais mon espace
se déploie sans abri
et sans extrémité :
mon chant est monotone,
ma parole est un oiseau sombre,
faune de pierre et de mer, désolation
d’une planète hivernale et incorruptible.
Pardon pour ce cheminement où se succèdent
l’eau, la roche, l’écume, le délire
de la marée : telle est ma solitude :
des bonds brusques de sel contre les murs
de mon être secret, si bien
que je suis un fragment
de l’hiver,
de l’étendue qui se répète
de cloche en cloche en tant de vagues
et d’un silence imitant une chevelure,
un silence d’algue, un chant sous les eaux.

Pablo NERUDA (1904-1973)
La mer et les cloches (1973) in La Rose détachée et autres poèmes, Gallimard, 1979
Traduction de Claude Couffon

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 714

MERCREDI 20 AVRIL

LE MORT JOYEUX

Dans une terre grasse et pleine d’escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde,

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
Plutôt que d’implorer une larme du monde,
Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s’il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]