Mois: mai 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 755

MARDI 31 MAI

LE SOLEIL

J’aime à voir le soleil qui s’élève, sang pourpre,
Et j’admire dans les ténèbres les lances qui s’entrechoquent ;
Mon cœur alors tout entier se réjouit
Et ma bouche se remplit d’une puissante musique,
Quand je le vois mépriser et défier la paix,
Son pouvoir seul face à l’obscurité, attaque.

Ezra POUND (1885-1972)
Poèmes (anthologie), Gallimard, 1985
Traduit de l’anglais par Alain Suied, Ghislain Sartoris et Michèle Pinson

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 754

LUNDI 30 MAI

LA MORT À VIVRE

« Nous subissons la choses la plus insupportable qui soit (…) L’imprimé se multiplie. Et il y a des gens qui trouvent que tout cela ne grouille pas assez, qui font des vers, de la poésie, de la surréalité, qui en rajoutent. Les rêves (il paraît que les rêves méritent d’entrer en danse, qu’il vaut mieux ne pas les oublier). Les réincarnations, les paradis, les enfers, enfin quoi après la vie, la mort encore à vivre ! »

Francis PONGE (1899-1988)
Texte écrit en 1926
Proêmes, 1948

[Texte découvert sur le site « cercamon », voir le lien ci-dessous]
https://cercamon.net/

UN JOUR, UN TEXTE # 753

DIMANCHE 29 MAI

S’EN ALLER

Ici commence l’histoire d’un homme qui…

Mais comme cette histoire échappe à tout récit, c’est un précipité de vie dans le réel si condensé que tous les mots se brisent à son contact. Et même si on trouvait des mots assez drus pour résister, le récit, venu en temps décalé, passerait pour une fiction insensée.

S’en aller ! S’en aller ! Parole du vivant !

Saint-John Perse (1887-1975)
Vents, 1946

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 752

SAMEDI 28 MAI

LE FORÇAT INNOCENT (extrait)

Solitude au grand cœur encombré par des glaces,
Comment me pourrais-tu donner cette chaleur
Qui te manque et dont le regret nous embarrasse
Et vient nous faire peur?

Va-t’en, nous ne saurions rien faire l’un de l’autre,
Nous pourrions tout au plus échanger nos glaçons
Et rester un moment à les regarder fondre
Sous la sombre chaleur qui consume nos fronts.

Jules SUPERVIELLE (1884-1960)
Le Forçat innocent, 1930

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 751

VENDREDI 27 MAI

À L’AMIE

Dans tes yeux les clartés trop brutales s’émoussent.
Ton front lisse, pareil à l’éclatant vélin,
Que l’écarlate et l’or de l’image éclaboussent,
Brûle de reflets roux ton regard opalin.
Ton visage a pour moi le charme des fleurs mortes,
Et le souffle appauvri des lys que tu m’apportes
Monte vers tes langueurs du soleil au déclin.

Fuyons, Sérénité de mes heures meurtries,
Au fond du crépuscule infructueux et las.
Dans l’enveloppement des vapeurs attendries,
Dans le soir énerve, je te dirai très bas.
Ce que fut la beauté de la Maîtresse unique…
Ah ! cet âpre parfum, cette amère musique
Des bonheurs accablés qui ne reviendront pas !

Ainsi nous troublerons longtemps la paix des cendres.
Je te dirai des mots de passion, et toi,
Le rêve ailleurs, longtemps, de tes vagues yeux tendres,
Tu suivras ton passé de souffrance et d’effroi.
Ta voix aura le chant des lentes litanies
Où sanglote l’écho des plaintes infinies,
Et ton âme, l’essor douloureux de la Foi.

Renée VIVIEN (1877-1909)
Études et préludes, 1901

[Texte découvert sur le site « Poetica », voir le lien ci-dessous]
http://www.poetica.fr

UN JOUR, UN TEXTE # 750

JEUDI 26 MAI

LE HAVRE DE GRÂCE

Il ne faut pas chercher espace et souvenir
Dans la poussière énorme où dorment les maisons
Il ne faut pas chercher le temps et la mémoire
Dans la ferraille obscure où s’ébrèchent les toits
Je n’aurai pas cherché le vin ni le plaisir
Dans le vide indigo d’une fenêtre aveugle
Je n’aurai pas cherché le moment et l’histoire
Dans les rues abruties sous le poids des murailles
Les plans retraceront cette topographie
Les archives créeront cette chronologie
La mort s’affirme pure au creux des brèches sèches
Le sable se répand sur les jardins majeurs
Et l’école écroulée aspire mon enfance
Squelettes d’épiciers squelettes de tailleurs
Cadavre dispersé de la vieille libraire
On a tué tous les murs on a tué la lumière
Déjà des souvenirs commençaient à crever
On a tué tous les murs bétail supplémentaire
Je meurs par tout quartier La ville toute entière
Saute dans le matin en petites poussières
Dont l’une fut mon cœur dont l’autre fut ma main
Et ma tête et mon pied et mes cahiers scolaires
Et l’angoisse et le pain et les jeux et la nuit
Un balai un balai pour toute la poussière
Je suis si mort déjà que je puis rire aux larmes
Et la mer lessivait ce qui veut bien blanchir

Raymond QUENEAU (1903-1976)
L’Instant fatal, Gallimard, 1948

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 749

MERCREDI 25 MAI

UNE CONNAISSANCE INUTILE (extrait)

Qu’il est nu
celui qui part
nu dans ses yeux
nu dans sa chair
celui qui part à la guerre.
Qu’il est nu
celui qui part
nu dans son cœur
nu dans son corps
celui qui part à la mort.

Charlotte DELBO (1916-1985)
Auschwitz et après (tome 2) : Une connaissance inutile, Éditions de Minuit, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 748

MARDI 24 MAI

LES CHEMINS DE JANUS (extrait)

Il n’avait pas changé d’image
mais son visage, à l’évidence, rayonnait.
La vie battait en lui comme elle bat, là-haut,
sous l’aile de l’oiseau.

Il s’estima même, au terme du voyage,
de mourir et renaître, d’être enfin, à la fois,
l’apprenti et le maître.

Alors, ce fut brutal.

Il me quitta d’un trait
comme si un alchimiste l’avait dans son creuset
affranchi de lui-même.

Hors du miroir de l’autre, des foules sans visage,
je me regardai naître et pus me reconnaître
sans le moindre reflet

Je m’étais cru désert et j’étais habité.

Pierre CORAN (né en 1934)
Les Chemins de Janus, Éditions M.E.O., 2012

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 747

LUNDI 23 MAI

HYMNE À LA PAIX

Qui peut dire : « Je suis vivant », dans ces ténèbres
où nul ne sait se distinguer de son néant ?
Ce sang noir et mouvant parmi l’éclat des armes
est-ce l’ombre de mon absence sur le temps
moi qui mort depuis quand ? masque Ta Face au monde
peut-être… Mon visage a-t-il séché sur moi
ai-je fait grimacer de blasphème la Terre
ai-je péché contre ma face, devant Toi ?
Âme à nu, merveilleuse et fragile, que ride
fût-ce une ombre de vent des profondeurs venue
lac de douleur limpide aux plateaux de l’enfance
où fleurit le chardon d’argent fané des soirs,
visage né pour la blessure, clair miroir
où le soleil à découvert combat les monstres
dont le souffle ternit s’il les frôle les eaux,
hélas ! la peur te creuse et te comble de pierre

Pierre EMMANUEL (1916-1984)
La Liberté guide nos pas, Seghers, 1945

[Texte découvert sur le site « PIERRE EMMANUEL », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierre-emmanuel.net/

UN JOUR, UN TEXTE # 746

DIMANCHE 22 MAI

XXIX

D’où viennent-elles ?
De quel visage, de quelle étoile ?

Tout juste si l’une brûle dans le vent.
Les autres, je m’attache à les écouter
sourdre de la pierre.

Tout juste si l’une brille en silence.
Les autres mordent
un cœur d’homme.

Promis à la terre seule.

Eugénio de ANDRADE (1923-2005)
Matière solaire (1980), La Différence, 1986
Traduit du portugais par Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier

[Source : lecture personnelle]