Mois: juin 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 781

DIMANCHE 26 JUIN

LES AMOURS DÉGRADÉES

Quand nous serons trop vieux,
Amour, trop fatigués
Quand nos deux corps craquants
Auront des goûts amers
Quand nous serons usés
De nos ébats d’hier
Du souvenir brûlant
De nos amours oubliées

Quand nous dégoûterons
Ces éphèbes gracieux
Quand la belle jeunesse
Rira de nos atouts
Nous serons loin du temps
Où il était à nous
À peine consolés
De l’être tous les deux

Nous trouverons un gîte,
Une cave, un cachot
Nous fermerons les portes
Et jetterons les clefs
Et nous préparerons fenêtres
Et volets clos
Une dernière demeure
Pour nos amours fatiguées

Et au bord du grand lit
Au milieu de la pièce
Tu te dévêtiras
Je te regarderais
Et laissant sur le sol
Le tout de nos effets
Toi tu plaindras mon ventre
Et je plaindrai tes fesses

Nos corps seront malades
Et nous feront bien rire
Ici ce sera froid
Et là ce sera aigre
Ici ce sera creux
Et là ce sera maigre
Ici ce sera flasque
Et là ce sera pire

Tel un palais des glaces
Nous couvrirons les murs
De nos reflets vivants
Dans le verre des psychés
Pour voir à chaque instant
Les ravages et l’usure
Que le temps fait subir
À nos amours dégradées

Enfin nus et fragiles
Comme des verres de cristal
Silencieux nous suivrons
Un rituel précis
Nous baisserons la lumière
Nous déferons le lit
Nous voilerons la pièce
D’un rouge cardinal

Nous poserons des fleurs
Aux bords de nos chevets
Des pétales aussi secs
Que des terres arides
Dans des vases aux fêlures
Profondes comme nos rides
Des fleurs effritables
Pour nos amours fanés

Nous oublierons ensemble
Ces subtiles senteurs
Qui respiraient la vie
Et nos parfums passés
Nous laisserons nos corps
Exhumer leurs odeurs
En effluves mourantes
Pour nos amours écœurées

Et nous boirons des vins
Aussi vieux que nos pères
Des cuvées les plus nobles
Mais qui auront tourné
Ils seront notre sang
Ce vin madérisé
Nous serons ivres morts
Nous deviendrons vulgaires

Nous hanterons la pièce
D’un sombre requiem
Nous maudirons ensemble
La jeunesse imbécile
Petit con pète-en-cul
Écervelé puéril
Et d’autres injures
Entrecoupées de Je t’aime

Nous improviserons
De sombres bacchanales
Nous ferons des orgies
De nos amours usées
Nous en dévorerons
Les tous derniers pétales
Pour qu’il ne reste rien
De nos amours éprouvées

Quand nous serons lassés
De nos jeux amoureux
Quand il ne restera
Que le temps assassin
Nous exécuterons
Nos plus sombres desseins
Pour faire un pied de nez
À ce temps orgueilleux

Et nous boirons ensemble
Le poison des amants
Dans un unique verre
Qu’il faudra partager
Chacun à notre tour
Et chacun sa moitié
Le philtre de la mort
Emplira notre sang

Il y aura toi et moi
Nos amours décomposées
Et bientôt nos deux cœurs
Qui ne voudront plus battre
Il y aura toi et moi
Nos innombrables reflets
Et déjà nos deux cœurs
Qui ne veulent plus se battre

Manu Galure (né en 1985)

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 780

SAMEDI 25 JUIN

Les preuves sont nulles
les signes sont fragiles

On ne peut pas encore affirmer
que le jour naîtra
que l’horizon ouvrira ses lèvres au soleil
on ne peut rien dire.

On se tait on retient son haleine
on laisse la rosée toucher des paupières
on laisse l’oiseau dire ce qu’il veut.

On attend
on voit l’incertain trembler
entre la cendre et la chaux
on a mal à son désir.

André SCHMITZ (1929-2016)
Une Poignée de jour, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1982

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 779

VENDREDI 24 JUIN

LE ROYAUME DE CE MONDE (extrait)

Il se sentit vieilli, sous le poids des siècles innombrables. Une lassitude cosmique, de planète lourde de pierres, tombait sur ses épaules décharnées par tant de coups, de sueurs, de révoltes. Ti Noel avait assumé sa part des tâches héréditaires, et bien qu’il fût parvenu au dernier degré de la misère, il laissait à son tour cet héritage intact. Sa chair avait fait son temps. Il comprenait à présent que l’homme ne sait jamais pour qui il souffre ou espère. Il souffre, et il espère et il travaille pour des gens qu’il ne connaîtra jamais, qui à leur tour souffriront, espéreront, travailleront pour d’autres qui ne seront pas heureux non plus, car l’homme poursuit toujours un bonheur situé au-delà de ce qui lui est donné en partage. Mais la grandeur de l’homme consiste précisément à vouloir améliorer le monde, à s’imposer des tâches.

Alejo CARPENTIER (1904-1980)
Le Royaume de ce monde (1949), Gallimard, 1980
Traduit de l’espagnol par René L. F. Durand

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com

UN JOUR, UN TEXTE # 778

JEUDI 23 JUIN

CE QUE J’AI OUBLIÉ

Ce que j’ai oublié :
le goût du vent et la mollesse
d’autres lèvres. J’essaie de m’en souvenir,
l’odeur de la terre
par temps d’après la pluie,
le toucher d’un autre corps
par temps d’après l’amour

La somme des instants n’aboutit à rien
Inutile survie – la mort est très surfaite
Il n’y avait rien avant et rien non plus après

La nuit ne t’en veut pas d’être :
C’est le jour qui se venge de toi.

Ananda DEVI (née en 1957)
Quand la nuit consent à me parler, Bruno Doucey, 2011

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 777

MERCREDI 22 JUIN

Comme si
dans un trou du temps
s’établissait un silence
qu’on pourrait saisir en pleine ville

en plein
dans sa gare sifflante, son marché.

On se transporterait aux confins de la mémoire :
forêt du très jadis
sommeil d’apaisement près d’un canal désaffecté.

Les mots se déshabilleraient de leur sens
ils deviendraient
une saveur sur langue
l’informulé de notre corps profond.

Comme si
dans un trou de temps
nous entendions
presque inaudible
une confidence
sur le pourquoi de notre vie.

Marie-Claire BANCQUART (née en 1932)
Mots de passe, Le Castor Astral, 2014

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 776

MARDI 21 JUIN

MUSIQUE

Puisqu’il n’est point de mots qui puissent contenir,
Ce soir, mon âme triste en vouloir de se taire,
Qu’un archet pur s’élève et chante, solitaire,
Pour mon rêve jaloux de ne se définir.

Ô coupe de cristal pleine de souvenir ;
Musique, c’est ton eau seule qui désaltère ;
Et l’âme va d’instinct se fondre en ton mystère,
Comme la lèvre vient à la lèvre s’unir.

Sanglot d’or !… Oh ! voici le divin sortilège !
Un vent d’aile a couru sur la chair qui s’allège ;
Des mains d’anges sur nous promènent leur douceur.

Harmonie, et c’est toi, la Vierge secourable,
Qui, comme un pauvre enfant, berces contre ton cœur
Notre cœur infini, notre cœur misérable.

Albert SAMAIN (1858-1900)
Au Jardin de l’Infante, 1893

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 775

LUNDI 20 JUIN

LA POÉSIE EST UNE ARME CHARGÉE DE FUTUR

Quand plus rien de personnellement exaltant n’est attendu,
Plus on palpite et plus on est proche de la conscience,
Existant comme un fauve, aveuglement affirmé,
Comme un pouls qui frappe les ténèbres,

Quand on regarde en face
Les vertigineux yeux clairs de la mort,
On dit les vérités :
Les barbares, les terribles, les amoureuses cruautés.

On dit les poèmes
Qui élargissent les poumons de tous ceux qui,
Asphyxiés,
Demandent à être, demandent du rythme,
Demandent des lois pour ce qu’ils éprouvent d’excessif.

Avec la vitesse de l’instinct,
avec l’éclair du prodige,
comme une évidence magique, ce qui est réel nous
Transforme
En ce qui est identique à lui-même.

Poésie pour le pauvre, poésie nécessaire
Comme le pain de chaque jour,
Comme l’air que nous exigeons treize fois par minute,
Pour être et tant que nous sommes donner un oui qui
Nous glorifie.

Parce que nous vivons par à-coups, parce que c’est à
Peine s’ils nous laissent
Dire que nous sommes ceux que nous sommes
Nos chants ne peuvent être, sans péché, un ornement,
Nous touchons le fond.

Je maudis la poésie conçue comme un luxe
Culturel par ceux qui sont neutres
Ceux qui, en se lavant les mains, se désintéressent et
S’évadent.
Je maudis la poésie de celui qui ne prend pas parti
Jusqu’à la souillure.

Je fais miennes les fautes. Je sens en moi tous ceux
Qui souffrent
Et je chante en respirant.
Je chante, et je chante, et en chantant par delà mes
Peines
Personnelles, je m’élargis.

J’aimerais vous donner la vie , provoquer de nouveaux
Actes,
Et je calcule en conséquence, avec technique, ce que
Je peux faire.
Je me sens un ingénieur du vers et un ouvrier
Qui travaille avec d’autres l’Espagne dans ses aciers.

Telle est ma poésie : poésie-outil
À la fois battement du cœur de l’unanime et aveugle
Telle est, une arme chargée de futur expansif
Avec laquelle je vise ta poitrine.

Ce n’est pas une poésie pensée goutte à goutte.
Ce n’est pas un beau produit. Ce n’est pas un fruit
Parfait. C’est similaire à l’air que nous respirons tous.
Et c’est le chant qui donne de l’espace à tout ce que
Nous portons en nous.

Ce sont des mots que nous répétons en les sentant
Nôtres, et ils volent. Ils sont plus que ce qu’ils nomment.
Ils sont le plus nécessaire: ce qui n’a pas de nom.
Ce sont des cris au ciel, et sur terre ce sont les actes.

Gabriel CELAYA (1911-1991)
?
Traduit de l’espagnol par ?

[Texte découvert sur le blog « Comité pour une Nouvelle Résistance », voir le lien ci-dessous]
http://comite-pour-une-nouvelle-resistance.over-blog.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 774

DIMANCHE 19 JUIN

L’INVISIBLE LIEN

L’invisible lien, partout dans la nature,
Va des sens à l’esprit et des âmes aux corps ;
Le chœur universel veut de la créature
Le soupir des vaincus ou l’insulte des forts.

L’invisible lien va des êtres aux choses,
Unissant à jamais ces ennemis mortels,
Qui, dans l’anxiété de leurs métamorphoses,
S’observent de regards craintifs ou solennels.

L’invisible lien, dans les ténèbres denses,
Dans le scintillement lumineux des couleurs,
Éveille les rapports et les correspondances
De l’espoir au regret, et du sourire aux pleurs.

L’invisible lien, des racines aux sèves,
Des sèves aux parfums, et des parfums aux sons,
Monte, et fait sourdre en nous les sources de nos rêves
Parfois pleins de sanglots et parfois de chansons.

L’invisible lien, de la terre aux étoiles,
Porte le bruit des bois, des champs et de la mer,
Léger comme les cœurs purs de honte et sans voiles,
Profond comme les cœurs pleins des feux de l’enfer.

L’invisible lien, de la mort à la vie,
Fait refluer sans cesse, avec le long passé,
La séculaire angoisse en notre âme assouvie
Et l’amour du néant malgré tout repoussé.

Léon DIERX (1838-1912)
Les Lèvres closes, 1867

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 773

SAMEDI 18 JUIN

LES FEUILLES MORTES

Oh ! Je voudrais tant que tu te souviennes
des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle…
Tu vois je n’ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
et le vent du nord les emporte
dans la nuit froide de l’oubli
Tu vois je n’ai pas oublié
la chanson que tu me chantais.

C’est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m’aimais
et je t’aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m’aimais
et que j’aimais
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur la sable
les pas des amants désunis
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
sourit toujours et remercie la vie
Je t’aimais tant tu étais si jolie
Comment veux-tu que je t’oublie
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui
Tu étais ma plus douce amie…
Mais je n’ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
toujours toujours je l’entendrai

C’est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m’aimais
et je t’aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m’aimais
et que j’aimais
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur la sable
les pas des amants désunis.

Jacques PRÉVERT (1900-1977)
Chanson écrite en 1946