Mois: juillet 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 815

SAMEDI 30 JUILLET

L’ÉTÉ (extrait n°4)

La nuit ne tombe pas sur la mer. Du fond des eaux, qu’un soleil déjà noyé noircit peu à peu de ses cendres épaisses, elle monte au contraire vers le ciel encore pâle. Un court instant, Vénus reste solitaire au-dessus des flots noirs. Le temps de fermer les yeux, de les ouvrir, les étoiles pullulent dans la nuit liquide.

Albert CAMUS (1913-1960)
L’Été, Gallimard, 1954

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 814

VENDREDI 29 JUILLET

NIDS

les compagnons qui ont débarqué dans la mort
ont la bouche pleine d’orangers
plantés en milieu de leurs soirées /
des arbrisseaux à qui ils donnaient à manger chaque fois

qu’ils combattaient l’ennemi ou qu’ils rêvaient /
avec l’écho et la rage de leurs coups de feu ils leur donnaient à manger /
la petite tourterelle blessée d’amour faisait son nid dans les coups de feu /
les orangers ouvraient leurs branches et tombaient

les crépuscules que les compagnons serraient pour qu’ils fassent silence /
et qu’on entende la beauté qui viendra /
les compagnons avaient un petit morceau de beauté qui viendra /
ils la laissaient tomber pour que tous sortent

chercher la justice dans la rue /
chercher le soleil pour ces froids du sud /
les compagnons ont la bouche pleine de silence /
comme de petits enfants sans nouvelles du lieu où la vie dodeline /

les orangers s’ouvrent comme une fenêtre /
les compagnons penchés regardent passer le temps
qui transforme leur chair en cloche sonnant contre le vent du sud /

Juan GELMAN (1930-2014)
Cela (1983-1984), Gallimard, 2014
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 813

JEUDI 28 JUILLET

L’ÉTÉ (extrait n°3)

Que signifie enfin une littérature désespérée ? Le désespoir est silencieux. Le silence même, au demeurant, garde un sens si les yeux parlent. Le vrai désespoir est agonie, tombeau ou abîme. S’il parle, s’il raisonne, s’il écrit surtout, aussitôt le frère nous tend la main, l’arbre est justifié, l’amour naît. Une littérature désespérée est une contradiction dans les termes.

Albert CAMUS (1913-1960)
L’Été, Gallimard, 1954

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 812

MERCREDI 27 JUILLET

INVICTUS

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière,

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé,

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur,

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

William Ernest HENLEY (1849-1903)
Poème écrit en 1875 (À l’origine sans titre, celui d’Invictus lu fut donné à titre posthume par Arthur Quiller-Couch en 1900.)
Traduction de l’anglais proposée dans la version française du film Invictus de Clint Eastwood

[Source : visionnage personnel]

UN JOUR, UN TEXTE # 811

MARDI 26 JUILLET

L’ÉTÉ (extrait n°2)

À minuit, seul sur le rivage. Attendre encore, et je partirai. Le ciel lui-même est en panne, avec toutes ses étoiles, comme ces paquebots couverts de feux qui, à cette heure même, dans le monde entier, illuminent les eaux sombres des ports. L’espace et le silence pèsent d’un seul poids sur le coeur. Un brusque amour, une grande oeuvre, un acte décisif, une pensée qui transfigure, à certains moments donnent la même intolérable anxiété, doublée d’un attrait irrésistible. Délicieuse angoisse d’être à proximité, esquisse d’un danger dont nous ne connaissons pas le nom, vivre, alors, est-ce courir à sa perte ? À nouveau sans répit, courons à notre perte.

Albert CAMUS (1913-1960)
L’Été, Gallimard, 1954

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 810

LUNDI 25 JUILLET

DERNIÈRE SOLITUDE

Dans cette mascarade immense des vivants
Nul ne parle à son gré ni ne marche à sa guise ;
Faite pour révéler, la parole déguise,
Et la face n’est plus qu’un masque aux traits savants.

Mais vient l’heure où le corps, infidèle ministre,
Ne prête plus son geste à l’âme éparse au loin,
Et, tombant tout à coup dans un repos sinistre,
Cesse d’être complice et demeure témoin.

Alors l’obscur essaim des arrière-pensées,
Qu’avait su refouler la force du vouloir,
Se lève et plane au front comme un nuage noir
Où gît le vrai motif des oeuvres commencées ;

Le coeur monte au visage, où les plis anxieux
Ne se confondent plus aux lignes du sourire ;
Le regard ne peut plus faire mentir les yeux,
Et ce qu’on n’a pas dit vient aux lèvres s’écrire.

C’est l’heure des aveux. Le cadavre ingénu
Garde du souffle absent une empreinte suprême,
Et l’homme, malgré lui redevenant lui-même,
Devient un étranger pour ceux qui l’ont connu.

Le rire des plus gais se détend et s’attriste,
Les plus graves parfois prennent des traits riants ;
Chacun meurt comme il est, sincère à l’improviste :
C’est la candeur des morts qui les rend effrayants.

René-François SULLY PRUDHOMME (1839-1907)
Les Solitudes, 1867

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 809

DIMANCHE 24 JUILLET

L’ÉTÉ (extrait n°1)

Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur des siècles. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.

Albert CAMUS (1913-1960)
L’Été, Gallimard, 1954

[Source : lecture personnelle]
Merci à Bill Gambas !

UN JOUR, UN TEXTE # 808

SAMEDI 23 JUILLET

LA VEUVE

La Veuve, auprès d’une prison,
Dans un hangar sombre demeure.
Elle ne sort de sa maison
Que lorsqu’il faut qu’un bandit meure.
Dans sa voiture de gala
Qu’accompagne la populace
Elle se rend, non loin de là,
Et, triste, descend sur la place.

Avec des airs d’enterrement,
Qu’il gèle, qu’il vente ou qu’il pleuve,
Elle s’habille lentement,
La Veuve.

Les témoins, le prêtre et la loi
Voyez, tout est prêt pour la noce ;
Chaque objet trouve son emploi :
Ce fourgon noir, c’est le carrosse.
Tous les accessoires y sont :
Les deux chevaux pour le voyage
Et le grand panier plein de son :
La corbeille de mariage.

Alors, tendant ses longs bras roux,
Bichonnée, ayant fait peau neuve,
Elle attend son nouvel époux,
La Veuve.

Voici venir le prétendu
Sous le porche de la Roquette.
Appelant le mâle attendu,
La Veuve, à lui s’offre, coquette.
Tandis que la foule, autour d’eux,
Regarde frissonnante et pâle,
Dans un accouplement hideux,
L’homme cracher son dernier râle.

Car les amants, claquant du bec,
Tués dès la première épreuve,
Ne couchent qu’une fois avec
La Veuve.

Tranquille, sous l’œil du badaud,
Comme, en son boudoir, une fille,
La Veuve se lave à grande eau,
Se dévêt et se démaquille.
Impassible, au milieu des cris,
Elle retourne dans son bouge,
De ses innombrables maris
Elle porte le deuil en rouge.

Dans sa voiture se hissant,
Goule horrible que l’homme abreuve,
Elle rentre cuver son sang,
La Veuve.

Jules JOUY (1855-1897)
Chanson écrite en 1887, mise en musique par Pierre Larrieu

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 807

VENDREDI 22 JUILLET

DEMAIN

En vain, le jour adverse évoque ceux qui tombent
Et dont la chute, au loin, dans l’âme nous répond :
En vain, le fleuve nu prépare sous ses ponts
Un départ, sans adieux, d’irrésistibles tombes ;

En vain, pour dévoyer mon effort qui succombe,
La noire Faim suspend de périlleux balcons
Sur les galets battus de rêves inféconds ;
En vain, l’amer chagrin réprimé vire en trombe ;

Demain paraît ! Demain ! jour où, sur plus d’un front,
Tournants et lumineux, mes pas s’affermiront,
Où d’un geste, arrachant des trompettes à l’ombre

Pour déployer mes cris jusqu’au suprême azur,
Comme une horde dense au milieu des décombres,
Je pousserai mes vers sur le monde futur.

Léon DEUBEL (1879-1913)
Poèmes (1898-1912), Mercure de France, 1939

[Texte découvert sur le site « Paradis des albatros », voir le lien ci-dessous]
http://www.paradis-des-albatros.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 806

JEUDI 21 JUILLET

DÉFENDRE LA JOIE
à Trini

Défendre la joie comme une tranchée
la défendre du scandale et de la routine
de la misère et des misérables
des absences transitoires
et définitives

défendre la joie comme un principe
la défendre de la stupéfaction et des cauchemars
des neutres et des neutrons
des douces infamies
et des graves diagnostics

défendre la joie comme un drapeau
la défendre de la foudre et de la mélancolie
des naïfs et des canailles
de la rhétorique et des arrêts cardiaques
des endémies et des académies

défendre la joie comme un destin
la défendre du feu et des pompiers
des suicides et des homicides
des vacances et de l’accablement
de l’obligation d’être joyeux

défendre la joie comme une certitude
la défendre de l’oxyde et de la crasse
de la fameuse patine du temps
de la fraîcheur et de l’opportunisme
des proxénètes du rire

défendre la joie comme un droit
la défendre de dieu et de l’hiver
des majuscules et de la mort
des noms et des pitiés
du hasard
et aussi de la joie.

Mario BENEDETTI (1920-2009)
Poèmes uruguayens (anthologie), Le Temps des Cerises, 2005
Traduit de l’espagnol par Annie Morvan

[Texte découvert sur le site « lieucommun », voir le lien ci-dessous]
http://lieucommun.canalblog.com/