Mois: août 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 847

MERCREDI 21 AOÛT

LETTRE AUX INSTITUTEURS ET AUX INSTITUTRICES

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie.

Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette oeuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants ! – Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler… J’entends dire : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte, ne comprendra pas de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » – Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment ou une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à nos coeurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.

Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Tout d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie, et que dans n’importe quel livre leur oeil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout….Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble.

De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire, sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine ! Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.

Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes de commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre ; il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.

Je dis donc aux maîtres pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque, d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années oeuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.

Jean JAURÈS (1859-1914)
La Dépêche de Toulouse, 15 janvier 1888

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 846

MARDI 30 AOÛT

HARMONIE DU SOIR

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige …
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 845

LUNDI 29 AOÛT

RESTER ASSIS DANS LE NOIR

Rester assis dans le noir en essayant de ne pas
se souvenir
rester immobile comme une chose
à peine effleurée par le doute de sa propre
présence
écouter, au-delà des carreaux, le bruit
de la pluie être bercés éprouver
le même désir de tomber légèrement
frôler en pensée la chute l’inévitable
vulnérabilité de l’impact,
frapper des mains sur ses jambes soudain
se lever étrangement excités,
rester encore quelques instants à fixer
la fausse obscurité
(dans chaque obscurité une lumière luit)

se sentir si proches de la compréhension
de tout
si inutilement proches…

Mauro FABI (né en 1959)
Le Domaine des Morts, Alidades, 2010
Traduit de l’italien par Olivier Favier

[Texte découvert sur le site « Dormira jamais », voir le lien ci-dessous]
http://dormirajamais.org/fabi7/

UN JOUR, UN TEXTE # 843

SAMEDI 27 AOÛT

Tous nos papiers sont faux

Nous avançons nus
à la grande frontière

sans même un mot
pour nous justifier

rien que notre fatigue
notre tremblement

notre étrangeté
à nous-mêmes suspecte

Nous ne savons plus notre âge
tout s’est passé en chiffres

nous n’avons pas vu le temps
souffler sur notre front

cette face brouillée n’est pas la nôtre
les photos sont toutes manquées

nous n’avons jamais connu
notre vrai visage

nos vrais yeux
l’expression de notre bouche

tout ce que nous savons
est pour notre confusion

La peau blanche comme un linceul
les cicatrices

nous ignorons le secret
de nos blessures

de notre indignité
nous avons survécu

nulle mission
nulle destinée

mais en nous la vague conscience
de trahir, d’avoir trahi

Ce pays n’est pas le nôtre
nous ne reconnaissons rien

ses chemins nous ont égarés
ses villes nous font peur

nous n’habitons pas ces jours de pluie
ces nuits sans sommeil

il n’est ici pour nous
ni demeure ni repos

Les maisons nous enferment
sans nous abriter

nous avons déserté, renoncé
nous nous souvenons

sans nul souvenir.

Gérard PFISTER (né en 1951)
Faux, Arfuyen, 1975

[Texte découvert sur le site « La bouche à oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2012/11/01/un-beau-poeme-de-gerard-pfister/

UN JOUR, UN TEXTE # 842

VENDREDI 26 AOÛT

J’ai rencontré sur mon chemin
Les hauts minarets de l’absence
Les sables et les vents évadés
Les pierres se taisent à mon passage
J’ai des soleils pour oublier
Et tout sera poussière
Et tout sera passé

Marwan HOSS (né en 1948)
Absence retrouvée, Arfuyen, 1991

[Texte découvert sur le site des éditions Arfuyen, voir le lien ci-dessous]
http://www.arfuyen.fr/absente-retrouvee.html

UN JOUR, UN TEXTE # 841

JEUDI 25 AOÛT

PARADIS PERDU
Pour Grete Knudsen

Les branches s’écartaient pour nous
laisser passage en retenant
délicatement nos cheveux
et nous proposaient des cerises
dont le jus coulait sur nos joues

C’était il y a si longtemps
à peine si je me souviens
il a fallu qu’on me raconte
et que je retrouve des traces
dans les peintures et chansons

J’étais un enfant mais j’avais
toutes les forces d’un adulte
et tous ses désirs je passais
de mère en fille et déposais
des bébés poisseux dans leurs bras

Tout cela semble disparu
et pourtant tout cela perdure
entre le miroir et l’image
entre le rêve et le réveil
entre la page et l’impression

Les ronces nous griffaient sans nous
infliger la moindre souffrance
dessinant des fleurs sur nos peaux
que les amoureux effaçaient
en buvant les perles du sang

La main dans la main nous courions
entre les déserts et les sources
choisissant les uns pour les autres
les fruits des arbres du savoir
dont nous comparions les saveurs

J’étais à l’aise dans mon corps
j’en connaissais tous les organes
les maladies étaient amies
je goûtais fièvres ou frissons
dans des lits de boues et de feuilles

Où était-ce ne saurais dire
si loin de tout si près de toi
jouissant du chaud comme du froid
j’ai perdu la clef de la grille
et j’erre comme une âme en peine

Michel BUTOR (1926-2016)
in revue Rémanences (N°6, avril 1996)

[Texte découvert sur le site « BUTOR », voir le lien ci-dessous]
http://henri.desoubeaux.pagesperso-orange.fr/

UN JOUR, UN TEXTE # 840

MERCREDI 24 AOÛT

SI LA VIE S’EN VA

Si la vie s’en va
adieu la prochaine
si la vie s’en s’en va s’écoulant
faut plus demander si ça vaut la peine
le soleil se lève et la brosse à dents

si la vie s’en va
adieu la dernière
si la vie s’en va s’en va s’épuisant
on ne fera plus machine en arrière
la pluie tombe drue et l’envasement

si la vie s’en va
adieu la présente
si la vie s’en va s’en va s’éteignant
la nuit ça va bien quand elle est passante
et pas le trou noir qu’on nous fout dedans

si la vie s’en va c’est qu’aucune est proche
alors on s’en va tout philosophant
tout ça c’est véloce aussi bien qu’atroce
malgré ça tout ça s’en va continuant

Raymond QUENEAU (1903-1976)
L’Instant fatal, Gallimard, 1948

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 839

MARDI 23 AOÛT

MIDI

Je suis beaucoup plus seul
ici dans la lumière
que beaucoup d’exilés
Les exilés ont tous
quelque part sur la terre
un lieu cher et blessé
qu’ils peuvent retrouver.
Et leur mélancolie
se nourrit de ce vin
qui sait les faire chanter.
Je n’ai pas de patrie
Je suis une blessure
solitaire et jamais
ne cesse de saigner
Si loin qu’il s’en souvienne
l’exilé dans sa peine
a toujours a l’esprit
son peuple et ses fontaines.
Je n’ai pas de fontaine
et je n’ai pas de peuple.
Je suis une eau qui court
et cherche dans la nuit
à devenir fontaine
fontaine en plein midi
où les oiseaux pourraient
venir se restaurer
tout près des ouvriers
qui taillent dans leur pain
des morceaux réguliers.

Georges HALDAS (1917-2010)
Poésie complète, L’Âge d’Homme, 2000

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 838

LUNDI 22 AOÛT

J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne,
pour une autre, qui non plus, ne l’est pas.
Je me suis réfugié dans un vocable d’encre, ayant le livre pour espace,
parole de nulle part, étant celle obscure du désert.
Je ne me suis pas couvert la nuit.
Je ne me suis point protégé du soleil.
J’ai marché nu.
D’où je venais n’avait plus de sens.
Où j’allais n’inquiétait personne.
Du vent, vous dis-je, du vent.
Et un peu de sable dans le vent.

Edmond JABÈS (1912-1991)
Un Étranger avec, sous le bras, un livre de petit format, Gallimard, 1991

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/edmond-jab%C3%A8s-ou-comment-dire-lineffable.html