Mois: septembre 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 877

VENDREDI 30 SEPTEMBRE

LA LEÇON DE CHINOIS (extrait)

Je rêve d’une langue (et je crois la parler quelquefois, à l’orée du sommeil ou au bord de l’insomnie) où le moindre signe, dans ses vides et ses pleins, dans le déchirement de l’air à le prononcer, nous dirait les méandres de son apparition et la lente approche de sa mort ; une langue où tout roman serait comme nié d’avance car il réclamerait pour être lu ou pour être écrit un peu plus d’une vie humaine.

Gérard MACÉ (né en 1946)
La Leçon de chinois, Fata Morgana, 1981

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 876

JEUDI 29 SEPTEMBRE

REGARDEZ-LES

Regardez-les, ces hommes et ces femmes qui marchent dans la nuit.
Ils avancent en colonne, sur une route qui leur esquinte la vie.
Ils ont le dos voûté par la peur d’être pris
Et dans leur tête,
Toujours,
Le brouhaha des pays incendiés.
Ils n’ont pas mis encore assez de distance entre eux et la terreur.
Ils entendent encore les coups frappés à leur porte,
Se souviennent des sursauts dans la nuit.
Regardez-les.
Colonne fragile d’hommes et de femmes
Qui avance aux aguets,
Ils savent que tout est danger.
Les minutes passent mais les routes sont longues.
Les heures sont des jours et les jours des semaines.
Les rapaces les épient, nombreux.
Et leur tombent dessus,
Aux carrefours.
Ils les dépouillent de leurs nippes,
Leur soutirent leurs derniers billets.
Ils leur disent : « Encore »,
Et ils donnent encore.
Ils leur disent : « Plus ! »,
Et ils lèvent les yeux ne sachant plus que donner.
Misère et guenilles,
Enfants accrochés au bras qui refusent de parler,
Vieux parents ralentissant l’allure,
Qui laissent traîner derrière eux les mots d’une langue qu’ils seront contraints d’oublier.
Ils avancent,
Malgré tout,
Persévèrent
Parce qu’ils sont têtus.
Et un jour enfin,
Dans une gare,
Sur une grève,
Au bord d’une de nos routes,
Ils apparaissent.

Honte à ceux qui ne voient que guenilles.
Regardez bien.
Ils portent la lumière
De ceux qui luttent pour leur vie.
Et les dieux (s’il en existe encore)
Les habitent.
Alors dans la nuit,
D’un coup, il apparaît que nous avons de la chance si c’est vers nous qu’ils avancent.
La colonne s’approche,
Et ce qu’elle désigne en silence,
C’est l’endroit où la vie vaut d’être vécue.
Il y a des mots que nous apprendrons de leur bouche,
Des joies que nous trouverons dans leurs yeux.
Regardez-les,
Ils ne nous prennent rien.
Lorsqu’ils ouvrent les mains,
Ce n’est pas pour supplier,
C’est pour nous offrir
Le rêve d’Europe
Que nous avons oublié.

Laurent GAUDÉ (né en 1972)
Poème publié dans le N°73 de l’hebdomadaire « Le 1 » (9 septembre 2015)

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 875

MERCREDI 28 SEPTEMBRE

SE TAIRE

Maintenant nous compterons douze
et restons tous silencieux

Pour une fois sur la terre
ne parlons plus aucun langage,
arrêtons-nous pour une seconde,
n’agitons pas tant les bras.

Ce serait une minute parfumée,
sans hâte, sans locomotives,
nous serions tous ensemble
dans une inquiétude instantanée.

Les pêcheurs de la mer froide
ne feraient plus de mal aux baleines
et le travailleur du sel
regarderait ses mains brisées.

Ceux qui préparent des guerres vertes,
des guerres de gaz, des guerres de feu,
des victoires sans survivants,
se vêtiraient d’un costume pur
et marcheraient avec leurs frères
à travers l’ombre, sans rien faire.

Ne pas confondre, ce que je veux
avec l’inaction définitive
la vie est seulement ce qu’on fait
je ne veux rien avec la mort.

Si nous n’avons pu être unanimes
en engageant toutes nos vies
peut-être ne rien faire pour une fois
peut-être un grand silence pourra-t-il
briser cette tristesse,
de ne jamais se comprendre
et nous menacer de mort,
peut-être que la terre nous apprendra
combien tout semblait mort
et que tout ensuite était vivant.

Maintenant je vais compter jusqu’à douze
et tu te tais et je m’en vais.

Pablo NERUDA (1904-1973)
Vaguedivague (1958), Gallimard, 2013
Traduit de l’espagnol par Guy Suarès

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 874

MARDI 27 SEPTEMBRE

JE NE SUIS PAS MOI

Je ne suis pas moi.
Je suis celui
qui va à mes côtés sans le voir
que parfois je vais voir
et que parfois j’oublie.
Celui qui se tait serein quand je parle
celui qui doucement pardonne quand je hais
celui qui se promène où je ne suis pas
celui qui restera debout après ma mort.

Juan Ramón JIMÉNEZ (1881-1958)
Éternité (1918), José Corti, 2000
Traduit de l’espagnol par Bernard Sesé

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2008/10/16/juan-ramon-jimenez-je-ne-suis-pas-moi/

UN JOUR, UN TEXTE # 873

LUNDI 26 SEPTEMBRE

BLESSURE

Des oiseaux ensanglantent le ciel,
les pas d’enfants et de bohémiens
trouent la neige dure, plus vierge
qu’une sérénade. Mais c’est ça qui est beau,
la blessure incessante
faite à la splendeur.

János PILINSZKY (1921-1981)
Même dans l’obscurité, La Différence, 1991
Traduit du hongrois par Lorand Gaspar et Sarah Clair

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/pilinszky/pilinszky.html#4

UN JOUR, UN TEXTE # 872

DIMANCHE 25 SEPTEMBRE

LES TRAITS DU CIEL

Le feu qui danse
L’oiseau qui chante
Le vent qui meurt
Les vagues de la glace
Et les flots de rumeur
Dans l’oreille des cris lointains
du jour qui passe
toutes les flammes lasses
la voix du voyageur
Toute la poudre du ciel
Le talon sur la terre
L’œil fixé sur la route
Où les pas sont inscrits
Que le nombre déroule
Aux noms qui sont partis
Dans les plis des nuages
le visage inconnu
Celui que l’on regarde
Et qui n’est pas venu

Pierre REVERDY (1889-1960)
Sources du vent, Maurice Sachs éditeur, 1929

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 871

SAMEDI 24 SEPTEMBRE

À HAUTEUR DE BOUCHE

À hauteur de bouche, perceptible :
excroissance ténèbre.

(Pas besoin, lumière, que tu la cherches, tu demeures le filet de neige, tu tiens ta proie.

L’un et l’autre sont valables :
Touché et Non-touché.
L’un et l’autre, avec la faute, parlent de l’amour,
L’un et l’autre veulent exister et mourir.)

Stigmates de corolles, bourgeons, blocs ciliaires.
Œil épieur, étranger au jour.
Cosse, vraie et ouverte.

Lèvre savait. Lèvre sait.
Lèvre finit de le taire.

Paul CELAN (1920-1970)
Grille de Parole (1959), Gallimard, 1998
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefèbvre

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 870

VENDREDI 23 SEPTEMBRE

LE SOMMEIL

La nuit nous dicte sa tâche magique,
Détisser les mailles de l’univers,
les ramifications inépuisables
des effets et des causes, qui se perdent
dans ce vertige insondable, le temps.
La nuit exige que cette nuit même
tu oublies ton nom, ton sang, tes ancêtres,
chaque parole humaine et chaque larme,
ce que la veille a pu te révéler,
le point illusoire des géomètres,
la ligne, le cube, la pyramide,
et plan, sphère, cylindre, mer et vagues,
ta joue sur l’oreiller et la fraîcheur
du drap neuf…
les empires, les Césars et Shakespeare
et, plus difficile, ce que tu aimes.
Etrangement un comprimé pourra
gommer le cosmos, créer le chaos.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
in La Proximité de la mer (Une anthologie de 99 poèmes), Gallimard, 2010
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com

UN JOUR, UN TEXTE # 869

JEUDI 22 SEPTEMBRE

INTOLÉRABLE JOUR

Intolérable jour.
Changer le sang contre de l’eau.

Les moissons crient le long des routes
où la poussière taille ses aveugles manteaux,
chair répandue,
pavots vifs des chars.

Le soleil envolé
tire l’eau de nos puits
et les ruisseaux se taisent sous les joncs fascinés.

Le désir est déjà dans la proie convoitée
que la sueur habille
et le sang plus épais
souffle dans les cœurs noirs
son espoir d’étincelle.

Alain BORNE (1915-1962)
Terre de l’été, Robert Laffont, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 868

MERCREDI 21 SEPTEMBRE

LES DUNES, LA FORÊT

Les dunes, la forêt, la plage dessinaient le futur.
Libres, nous serions libres comme la mer ! Le destin
Se ferait juste, sans faille l’amour dans la promesse.
C’en serait fini des crimes épars sur les nations
On saurait écraser le blasphème majeur : la vieille tyrannie.
Ô fraîche idée du bonheur combien tu bleuissais l’avenir,
De longs vols d’étoiles sillonnaient le ciel jusqu’à l’aube…
Mais noirs de sang séché se révélèrent les lendemains.
Aux frontières, en nous-mêmes, l’ennemi affûte ses couteaux.

Georges-Emmanuel CLANCIER (né en 1914)
Le Poème hanté, Gallimard, 1983

[Source : lecture personnelle]