Mois: septembre 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 867

MARDI 20 SEPTEMBRE

LE CŒUR DE LA LIBERTÉ

J’étais, je suis et je serai
dans le cœur de la réalité,
près de la femme qui dort,
avec l’homme qui meurt,
à côté de l’enfant qui pleure.

Parce que dans mon chant, les jours sont fugitifs
et le ciel est l’annonce d’un oiseau.
Ne pas me retirer d’ici,
de la vie qui est ma patrie,
et passent les aigles dans le sud
et demeurent les volcans éteints
qui un jour vomiront le printemps.

Ma chanson est comme la veine ouverte
ou une racine centrale dans la terre.
Ne pas me retirer d’ici, jamais je ne trahirai
le centre de la maturité de tous mes jours.
Seulement ici chaque minute change comme des rivages
et le jour est un lieu de rencontre, comme des carrés,
et le cristal pèse comme la beauté
sur la terre qui embaume en créant le monde.
Adieu, toi hermétique, pays de mort fausse.
Je bois cette heure comme l’eau, je me réfugie dans le séjour
lorsque l’aube se mélange avec la rosée et le fumier,
et je suis libre, je me sens enfin, définitivement
comme le temps dans le temps, et la lumière dans la lumière
et toutes les choses qui sont au centre, le cœur de
la réalité qui coule comme des larmes.

Lêdo IVO (1924-2012)
Linguagem, 1951
Traduit du portugais par Philippe Chéron

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/ledoivo/ledoivo.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 866

LUNDI 19 SEPTEMBRE

LA NUIT ÉTOILÉE

Inutile souffrance,
inutile attente,
le monde est vide comme ton rire.
Les étoiles tombent –
nuit magnifique et froide.
L’amour sourit dans ton sommeil,
l’amour rêve d’éternité…
Inutile peur, inutile douleur,
le monde est moins que rien
et de son doigt s’échappe
la bague de l’éternité.

Edith SÖDERGRAN (1892-1923)
Le Pays qui n’est pas, La Différence, 1992
Traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/sodergran/sodergran.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 865

DIMANCHE 18 SEPTEMBRE

LA NUIT GRANDISSANTE (extrait)

Ouverte en peu de mots,
comme par un remous, dans quelque mur,
une embrasure, pas même une fenêtre

pour maintenir à bout de bras
cette contrée de nuit où le chemin se perd,

à bout de forces une parole nue

Jacques DUPIN (1927-2012)
L’Embrasure, Gallimard, 1969

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 864

SAMEDI 17 SEPTEMBRE

ANGOISSE

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l’incurable ennui que verse mon baiser :

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.

Car le Vice, rongeant ma native noblesse
M’a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un coeur que la dent d’aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898)
Poème écrit en 1863

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 863

VENDREDI 16 SEPTEMBRE

GENÈSE – II
MOUVEMENT DE LA MER

Alors, sur ses rivages, la mer obscure,
Comme lisant dans ma pensée, la mer bougea.
Grave, elle recouvrit le sable sans empreinte
Et le sable la but d’une soif infinie.

Elle se retira, laissant sa trace humide,
S’arrêta, lourde, à la limite de l’étale ;
Hésitante, le temps d’avoir peur de la perdre,
Et revint tendrement s’allonger devant moi.

Pour la première fois s’entendit, qui, sans cesse,
Allait recommencer, ce bruissement mat
Roulant, avec le sourd gémissement des gouffres,
Les tempêtes, l’appel des âmes en péril,
Le fracas des espars sur les vaisseaux qui sombrent,
Les prières des femmes dans la batterie,
L’ordre d’abandonner lancé de la dunette,
Les voix des matelots hors de la nuit, confuses,
Le bruit de leurs pieds nus contre les ponts mouillés,

Et, bien plus tard, la plainte errante des noyés ;
Mais, aussi, la chute de l’ancre sur l’eau calme,
Draguant à travers le corail devant une île
Accore, qui se reflète sous ses palmes
Au miroir maintenant éclaté du lagon ;
Une île neuve, issue des brumes matinales,
Répercutant le choc dans ses vallées profondes,
Et sur la plage, enfin ! le chœur des himénés.

J’écoute naître et s’amplifier le prélude
Où s’essayait la mer balançant ses marées,
Le tumulte polyphonique qui nous tient
Fascinés sur ses bords, insaisissables ondes
Que captent en secret les conques immergées.

Louis BRAUQUIER (1900-1976)
Feux d’épaves, Gallimard, 1970

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 862

JEUDI 15 SEPTEMBRE

ÉTRANGER

Si ce n’est pas ce froid, qu’est-ce qui me signale ?
Le rêve mal dissous, l’ombre noire et la voix
Qui font pleurer l’enfant, ou la brume hivernale ?
C’est moi… moi, l’importun qui vous barre la voie.

Je ne suis mort ni vif, ailleurs est mon domaine.
L’enfer du ferrailleur est moins que moi rongé,
Moins diffus le retour inquiet d’une âme en peine ;
Le regard qu’on lui jette éloigne l’étranger.

Il est une pâleur, il est une couleur
Et sombre et claire, un jour vague entre chien et loup :
Le croirez-vous, je suis fait de cette douleur.

Je viens d’ailleurs, que vaut l’objet qu’on porte au clou ?
Et voici que grandit en moi l’incertitude.
Que s’approfondit plus encor ma solitude.

Mohammed DIB (1920-2003)
Ombre gardienne, Gallimard, 1960

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 861

MERCREDI 14 SEPTEMBRE

FRÈRES AVEUGLES

Pensez à tous ceux qui voient
vous tous qui ne voyez pas
où vont-ils se laissez conduire
ceux qui regardent leur bout de nez
par le petit bout d’une lorgnette

Pensez aussi à ceux qui louchent
à ceux qui toujours louchent vers l’or
vers la mer leur pied ou la mort
à ceux qui trébuchent chaque matin
au pied du mur au pied d’un lit
en pensant sans cesse au lendemain
à l’avenir peut-être à la lune au destin
à tout le menu fretin
ce sont ceux qui veillent au grain

Mais ils ne voient pas les étoiles
parce qu’ils ne lèvent pas les yeux
ceux qui croient voir à qui mieux mieux
et qui n’osent pas crier gare

Pensez aux borgnes sans vergogne
qui pleurent d’un œil mélancolique
en se plaignant des moustiques
Pensez à tous ceux qui regardent
en ouvrant des yeux comme des ventres
et qui ne voient pas qu’ils sont laids
qu’ils sont trop gros ou maigrelets
qu’ils sont enfin ce qu’ils sont

Pensez à ceux qui voient la nuit
et qui se battent à coups de cauchemars
contre scrupules et remords

Pensez à ceux qui jours et nuits
voient peut-être la mort en face

Pensez à ceux qui se voient
et savent que c’est la dernière fois

Philippe SOUPAULT (1897-1990)
Georgia, Épitaphes, Chansons, Gallimard, 1983

[Texte découvert sur le site « Littérature de partout », voir le lien ci-dessous]
http://litteraturedepartout.hautetfort.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 860

MARDI 13 SEPTEMBRE

ON SE DÉCIDE POUR LA NUIT

On se décide pour la nuit,
le concours des étoiles
a commencé, on vit,
les ombres sur les champs
n’attendent pas mes traces,
le monde se déploie
comme une femme immense
que rejette le temps,
le temps désordonné, le temps
raison fausse du temps,
le temps, femme lente,
femme livide, femme sortie de moi,
saisie d’étranges peurs.

Richard ROGNET (né en 1942)
Recours à l’abandon, Gallimard, 1995

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 859

LUNDI 12 SEPTEMBRE

SONNET XIX

Il est au monde des êtres dont la vue
si altière soutient même le soleil ;
d’autres qui sont si blessés par le grand jour
qu’ils sortent de l’ombre seulement le soir ;

et d’autres, par un désir fou qui espère
jouir peut-être dans le feu puisqu’il brille,
éprouvent l’autre vertu, qui les consume :
ma place est hélas parmi ce dernier rang.

Car je ne suis homme à affronter l’éclat
de cette dame et ne sais me faire écran
de lieux enténébrés ou d’heures tardives :

aussi, les yeux pleins de larmes et meurtris,
c’est la destinée qui m’amène à la voir ;
et je sais que je cours à ce qui me brûle.

PÉTRARQUE (1304-1374)
Rerum Vulgarium Fragmenta (Canzoniere)
Traduit du latin par Jean-Charles Vegliante

[Texte découvert sur le site « Poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/

UN JOUR, UN TEXTE # 858

DIMANCHE 11 SEPTEMBRE

LE LAIT DU CIEL

depuis, on se réveille affolé
de nuits grises intermittentes,
les poings crispés, un cœur
dans chacun, on se regarde
soi-même sans plus savoir
qui est là, ce qu’on a déserté
une vie, sa propre vie
jamais habitée

l’avant est lourd de l’après,
le lait du ciel, léger lait
bleu de l’aube aux pâles
suspensions de vapeur,
s’est distillé hors des draps
pour exhaler une clarté
sans plis, sans présages
aurait-on cru, bel azur franc
à la seule merci des heures,
un temps bleu, si bleu !

l’avenir ne le troublait pas
encore, ce ciel impeccable
qui n’en avait rien à faire,
fraîcheur saturée, insouciant
de ce qui l’attendait, nous
attendait tous, dans sa paix
révisée de fin d’été, ce lait
à boire, les dents serrées

plus que des déroutes
d’apparences, des semblants
de lieux, le réel se décante
là-bas si près, entre brasier
et poussière, on l’a dans les yeux
la bouche, il se couche en pluie
sèche sous les pas, rien ne tient
plus dans la peau quand on a vu
ce qu’on a vu, quand on sait,
vérités de tasse renversée,
d’océan vidé, béance brutale

Madeleine MONETTE (1960-2015)
Ciel à outrances, Éditions de l’Hexagone, 2013

Texte découvert sur le site « Madeleine Monette », voir le lien ci-dessous]
http://www.madeleinemonette.com/