Mois: octobre 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 909

LUNDI 31 OCTOBRE

Parfois surgit l’âpre désir
de desserrer les doigts, d’ouvrir
la main qui nous retient à l’arbre de lumière,
de lâcher prise.
Parfois dans l’âme prisonnière
monte l’appel des gouffres
et le très bas murmure
des voix défuntes dans la brume.
Ce qui soudain occulte le soleil
est une main géante,
l’ombre d’une ombre
et d’un corps invisible.
On tomberait alors sans plus d’espoir d’une aile
vers des pays profonds,
des rives de silence
où des spectres aimés
tissent des gestes éternels.
Et là, le feu s’étant renié, on glisserait
dans la tendresse obscure de la terre.

Pourtant ce qui nous tient
est une main d’enfant,
un livre ouvert,
l’aurore d’une voix.

Jean JOUBERT (1928-2015)
État d’urgence, Fin de siècle, Editinter, 2008

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/03/jean-joubert-un-po%C3%A8te-aux-deux-rives.html

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UN JOUR, UN TEXTE # 908

DIMANCHE 30 OCTOBRE

VOIX

Voix sublimes et bien aimées
de ceux qui sont morts, ou de ceux
qui sont perdus pour nous comme s’ils étaient morts.

Parfois, elles nous parlent en rêve;
parfois, dans la pensée, le cerveau les entend.

Et avec elles résonnent, pour un instant,
les accents de la première poésie de notre vie-
comme une musique qui s’éteint, au loin, dans la nuit.

Constantin CAVAFIS (1863-1933)
En attendant les barbares et autres poèmes, Gallimard, 2003
Traduit du grec par Dominique Grandmont

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/auteur/Constantin-Cavafis/86752/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 907

SAMEDI 29 OCTOBRE

COMME EST LOIN LA MONTAGNE

Comme est loin la montagne où tu fus de ce monde
comme est loin l’incendie le satin des grands lacs
le corps en est déjà frappé et perd son peu de force
d’être déjà si loin de ce qui fut si neuf

il faut encore partir peu importe ce temps
de rassembler l’odeur et le frais des matins
il faut abandonner la courbe des pruniers
et l’enfant qui traverse l’or léger des vergers

dans les miroirs qui est-ce celui qui te regarde
aux traits d’années acides de cendres immobiles
serrant avec sa main un cœur qui se dérègle
et de l’autre la main de celle qui va vivre

on se souvient on se souvient de ces matins qui n’auront plus
la vraie intensité des vrais commencements
et l’on se sent repris des songes d’un avant
décidant que la mort est pauvre désormais

Jean PÉROL (né en 1932)
Pouvoir de l’ombre, La Différence, 1989

[Texte découvert sur le site « Possibles », voir le lien ci-dessous]
http://longueroye.free.fr/pos3per1.php

UN JOUR, UN TEXTE # 906

VENDREDI 28 OCTOBRE

TU DORS

La nuit est bien silencieuse.
Tu dors
Et je veille.

Tu rêves sans doute
Et moi j’égrène nos souvenirs
En t’écoutant respirer.

La nuit est bien silencieuse.
Tu dors
Et je veille sur notre amour.

Je remue nos songes qu’ensevelissent les jours
Je les tire de l’oubli pour les hisser sur le pavois,
J’ai retrouvé nos larmes d’enfants
La nuit est bien silencieuse.
Je suis le vieux guetteur
Qui monte la garde sur les remparts.
Je sais comment on prend une ville,
Je sais comment on perd un cœur.
Tu dors
Et je veille

Je suis le ciseleur des nuits étoilés,
L’orfèvre des Jours.
J’ai pour messagers les aurores,
Et l’arc-en-ciel des heures calmes.
Du temple de mon Dieu,
N’approche aucune odeur de sang
Nul sanglot de femme.

Je suis le vieux guetteur
Qui monte la garde sur les remparts.
La nuit est bien calme
Et tu dors…

Les hommes ont effeuillé mes songes
Je n’avais pas, pour paraître devant eux
Ma robe de lin,
Ils me demandaient un parchemin.
Je n’avais qu’un bouclier de guetteur.
Le jour point
Et, nous retrouverons demain dans le jardin
En poussières d’argent sur le rosier
Nos rêves d’enfants.

Je suis le vieux guetteur
Qui monte la garde sur les remparts,
J’ai dans les yeux, les aurores des temps anciens
Et dans la tête, la chanson des temps futurs.

Bernard DADIÉ (né en 1916)
Hommes de tous les continents, Présence Africaine, 1985

[Texte découvert sur le site « Carnets de poésie de Guess Who », voir le lien ci-dessous]
http://guesswhoandwhere.typepad.fr/carnets_de_poesie/2010/02/bernard-dadi%C3%A9-tu-dors.html

UN JOUR, UN TEXTE # 905

JEUDI 27 OCTOBRE

LA VILLE, LE SOIR ET TOI

Vous êtes toutes nues dans mes bras
la ville la nuit et toi
votre clarté illumine mon visage
et puis le parfum de vos cheveux
À qui ce cœur qui bat
au-dessus du murmure de nos souffles palpitants
est-ce ta voix, celle de la ville, celle de la nuit
ou bien la mienne ?
Où finit la nuit, où commence la ville
Où finit la ville, ou commences-tu toi
Où est ma fin, où est mon commencement ?

Nazim HIKMET (1901-1963)
Il neige dans la nuit et autres poèmes (anthologie), Gallimard, 2000
Traduit du turc par Münevver Andaç et Güzin Dino

[Texte découvert sur le site « Monde en poésie », voir le lien ci-dessous]
http://www.mondeenpoesie.net/2013/10/nazim-hikmet-il-neige-dans-la-nuit.html

UN JOUR, UN TEXTE # 904

MERCREDI 26 OCTOBRE

VISITE

Comme si je venais
de remonter
un fleuve
de la largeur
du ciel
pour arriver
jusqu’à toi
la source

Lustrale
la force du courant
arrachait
les effilures d’amour
collées à ma mémoire
Mais je n’ai pas
le mot
pour entrer dans le cercle
où vibre ta lumière

Tu parles
et ton miroir
fulgurant
me renvoie
nos souvenirs
d’avant l’enfance

J’écoute
L’oxygène
de ton verbe
a les yeux
du soleil
Je respire
ta présence
en silence

Joseph ZOBEL (1915-2006)
Poèmes de moi-même (1984) in Le Soleil m’a dit, Ibis Rouge, 2002

[Texte découvert sur le site « Lehman College », voir le lien ci-dessous]
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/zobel_poemes.html

UN JOUR, UN TEXTE # 902

LUNDI 24 OCTOBRE

POÈME

Au milieu du fleuve
La terre en mémoire s’enfonce
Dans le sombre de la lumière.
L’autre rive
Est invisible.
Un frisson dans les vagues,
Le souffle du vent.

Michael EDWARDS (né en 1938)
Rivage mobile, Arfuyen, 2003
Traduit de l’anglais par … l’auteur lui-même !

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Edwards-Rivage-mobile–Poemes-en-anglais-et-en-francais/579999#critiques

UN JOUR, UN TEXTE # 901

DIMANCHE 23 OCTOBRE

RÉSUMÉ EN AUTOMNE

Dans la voûte du soir chaque oiseau est un point du souvenir.
Je m’étonne quelquefois que la ferveur du temps
revienne, sans corps revienne, déjà sans but revienne ;
que la beauté, si brève dans son amour violent
nous réserve un écho lorsque la nuit descend.

Et ainsi quoi d’autre que de rester les bras pendants,
le cœur entassé et ce goût de poussière
que fut fleur ou chemin –
Le vol dépasse l’aile.
Sans humilité, savoir que ce qui reste
a été gagné à l’ombre par œuvre de silence ;
que la branche dans la main, que la larme obscure
sont héritage, l’homme et son histoire,
la lampe qui éclaire.

Julio CORTÁZAR (1914-1984)
Le Crépuscule d’automne (1984), José Corti, 2010
Traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle

[Texte découvert sur le site « Poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2010/05/anthologie-permanente-julio-cort%C3%A1zar.html

UN JOUR, UN TEXTE # 900

SAMEDI 22 OCTOBRE

LA VIE COURT

Si les hommes demandent des preuves
que veux-tu que je dise d’autre
mon amour

Ton nom

J’invente des miracles
pour que mes amis t’aiment
je fais un soleil fou
de l’ombre de ta voix

Je parle et tu me suis
ma charnelle déserte
mon amour que je ne connais pas.

Alger, novembre 1952

Jean SÉNAC (1926-1973)
Les Désordres, Librairie Saint-Germain-des-Prés, 1972

[Source : lecture personnelle]