Mois: novembre 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 939

MERCREDI 30 NOVEMBRE

Vivante mémoire des choses

Ce qui me paraît murmurant et fragile
Est en écho dans leur oubli
Leur frontière effacée dans l’épaisseur de l’homme,
Un langage sans bouche
Où l’ouverture a lieu.
Quand la naissance avec la mort
Ont retrouvé le cri de leur séparation
L’œuvre est accompli.

Pierre TORREILLES (1921-2005)
Denudare, Gallimard, 1973

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 938

MARDI 29 NOVEMBRE

JE SAIS LE SEL…

Je sais le sel de ta peau sèche
depuis que l’été s’est fait hiver
de la chair au repose dans la sueur nocturne.

Je sais le sel du lait que nous avons bu
quand de nos bouches les lèvres se resserraient
et que notre cœur battait dans notre sexe.

Je sais le sel de tes cheveux noirs
ou blonds ou gris qui s’enroulent
dans ce sommeil aux reflets bleutés.

Je sais le sel qui reste dans mes mains
comme sur les plages reste le parfum
quand la marée descendue se retire.

Je sais le sel de ta bouche, le sel
de ta langue, le sel de tes seins,
et celui de ta taille quand elle se fait hanche.

Tout ce sel je sais qu’il n’est que de toi,
ou de moi en toi, ou de toi en moi,
poudre cristalline d’amants enlacés.

Jorge DE SENA (1919-1978)
Peregrinatio ad loca infecta (1969), L’Escampette, 1993
Traduit du portugais par Michelle Giudicelli

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 937

LUNDI 28 NOVEMBRE

AIMER

Aimer, c’est peut-être apprendre
à marcher dans ce monde.
Apprendre à nous tenir tranquilles
comme le chêne et le tilleul de la fable.
Apprendre à regarder.
Ton regard est comme un semeur.
Il a planté un arbre.
Je parle
parce que tu fais trembler les feuilles.

Octavio PAZ (1914-1998)
L’Arbre parle (1987), Gallimard, 1990
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Frédéric Magne et Jean-Claude Masson

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 936

DIMANCHE 27 NOVEMBRE

L’ART DE LA FUGUE

Mourir, c’est retrouver la terre désirée,
S’endormir dans les eaux de l’origine,
Téter le sein nourricier de la nuit.
Mourir, c’est embrasser le monde bien-aimé.
Qui n’aime pas devient
La lande abandonnée.
Qui ne s’est pas ouvert
Sera pierre fermée.
Qui méprisa rejoint
La cendre secouée.

Mourir, c’est perdre pied sur le bord de l’écueil,
Puis chavirer dans la mer étrangère :
S’enliser dans le marais du silence.
Mourir, c’est passer dans le monde mal-aimé.

Chaque homme se destine
À la mort qui lui plaît.
Mourir, c’est s’accomplir,
Mourir, c’est s’engloutir.
La mort est ta patrie,
La mort est ton exil.

Mourir, c’est devenir le monde où tu vivais.

Claude VIGÉE (né en 1921)
La Corne du Grand Pardon, Seghers, 1954

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/vigee.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 935

SAMEDI 26 NOVEMBRE

Je m’acharne sur une ligne d’inconnu
à la recherche de silences
et de parfums.

J’esquisse des sourires malgré
les aboiements d’amours
mal guéris au fond de la gorge.

Je distribue de jour et
de nuit des inquiétudes
des tremblements.

Tous ces échos à porter jusqu’aux années blanches
avec ces images de charniers humains et la vérité
jamais certaine.

Martin Poirier (né en ?)
Les Matins carnivores, Triptyque, 2002

[Texte découvert sur le site « SOUL & BLUES », voir le lien ci-dessous]
http://soul-and-blues.tumblr.com/page/2

UN JOUR, UN TEXTE # 934

VENDREDI 25 NOVEMBRE

PRÉSENTE ÉTERNITÉ (extrait)

Peu importe que tu ne sois pas là,
peu importe que je ne te voie pas.
Avant je t’embrassais,
avant je te regardais,
dans l’attente de toi
dans la faim pressante de toi.
Aujourd’hui je n’attends rien
des mains ni des yeux :
quelle dernière preuve ?
Etre à tes côtés
d’est ce que je voulais de toi,
oui, près de moi,
oui, mais au dehors.
Il me suffisait
de sentir tes mains
dans le don de tes mains,
de sentir un présence
de tes yeux à mes yeux.
Ce qu’à présent je veux de toi
C’est autre chose, tout autre chose
qu’un baiser, qu’un regard :
c’est que tu sois plus proche
de moi, au-dedans de moi.

Pedro SALINAS (1891-1951)
?
Traduit de l’espagnol par ?

[Texte découvert sur le site « Carnets de Poésie de Guess Who », voir le lien ci-dessous]
http://guesswhoandwhere.typepad.fr/carnets_de_poesie/2008/11/pedro-salinas—pr%C3%A9sente-eternit%C3%A9-extrait.html

UN JOUR, UN TEXTE # 933

JEUDI 24 NOVEMBRE

ENFANTS

mon fils / toi qui tant nais de cette lumière
tes lettres ont des fièvres dont je ne sais rien /
et ne saurai jamais rien /
on dirait des oiselets qui volent avec ta sérénité /
des astres que tu as jetés en l’air et que personne ne voit /
moi je ne les vois pas ni ne les voit ma douleur incertaine /
tu pensais à une vie plus propre que celle-ci /
une vie qu’on pouvait laver /
étendre au soleil de ta bonté /
une vie pleine de visages comme des voyages

Juan GELMAN (1930-2014)
Cela (1983-1984), Gallimard, 2014
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 932

MERCREDI 23 NOVEMBRE

Les larmes quelquefois montent aux yeux
comme une source,
elles sont de la brume sur des lacs,
un trouble du jour intérieur,
une eau que la peine a salée.

Philippe JACCOTTET (né en 1925)
À la lumière d’hiver ; précédé de Leçons et de Chants d’en bas ; suivi de Pensées sous les nuages, Gallimard, 1994

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 931

MARDI 22 NOVEMBRE

QUEL AMOUR ?

rien

ni fleuve ni musique ni bête

rien ne me consolera jamais de la misère
du sang versé par les hommes
de la tristesse des enfants
de la faiblesse des mères

ni fleur ni mort ni soleil

autour de nous la ville
succombe à l’attrait de la mort
une mort à la pointe d’argent
une mort de papier vil agenouillé
une mort dans l’âme

quel arbre quelle fleur
quel amour oh ! quel amour
nous guérira de ce mal ?

quel enfant ce qu’il sera demain
quel espoir audace des solitudes
nous apprendra la façon de vivre
et que tout en soit changé ?

pour que l’oiseau batte dans les cœurs
la musique dans les villes
pour que l’homme naisse de la bête
la bête de la montagne
pour que surgisse de la mort le soleil

hommes je vous le prédis
les fleurs seront permises
les arbres paumes innombrables ouvertes
à la caresse
les oiseaux nicheront dans les yeux des filles
les chansons

et tout sera changé
comme on l’avait espéré
dans la solitude de nos amours

Paul-Marie LAPOINTE (1929-2011)
Choix de poèmes : Arbres, Éditions L’Hexagone, 1960

[Texte découvert sur le site « lyrikline », voir le lien ci-dessous]
http://www.lyrikline.org/en/poems/quel-amour-5004#.WDSiTdzhBCU

UN JOUR, UN TEXTE # 930

LUNDI 21 NOVEMBRE

VOIX SEULE (extrait)

Depuis que ma voix s’est brisée,
impossible de s’éloigner,
les phrases me fuient sous les doigts,
expirent dans la réalité de l’obstacle.
J’avance sans but, livré à moi-même,
face au terrain perdu
où je pensais connaître le bonheur.
Sortir de la pénombre
n’est pas une question de cran,
c’est surtout une affaire de cœur.
N’importe quelle histoire d’amour
raconte cela.

Alain VEINSTEIN (né en 1942)
Voix seule, Seuil, 2011

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Veinstein-Voix-seule/273747