Mois: novembre 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 929

DIMANCHE 20 NOVEMBRE

AU COMMENCEMENT

Au commencement était l’étoile à trois pointes
Un seul sourire de lumière barrait le visage vide
Un seul rameau d’os barrait l’air qui prenait racine,
Puis la substance, moelle du premier soleil,
A bifurqué et, roues de feu sur l’espace courbe,
Le ciel et l’enfer se sont mêlés dans les rondes.

Au commencement était la pâle signature,
À trois syllabes, étoilée comme le sourire
Puis sont apparues les empreintes sur l’eau
Et le tampon du visage frappé sur la lune,
Le sang qui a touché l’arbre de la croix et le graal
A touché le premier nuage et laissé un signe.

Au commencement était le feu qui montait
Embrasant les intempéries d’une étincelle
À l’œil triple, à l’œil rouge, émoussée comme une fleur.
La vie a jailli du roulement des mers,
Fait irruption dans les racines, pompé de la terre et du roc
Les huiles secrètes qui animent l’herbe.

Au commencement était le mot, le mot
Qui des bases solides de la lumière
A dérobé toutes les lettres du vide.
Et, des bases nuageuses du souffle,
Le mot s’est répandu, traduisant pour le cœur
Les premiers caractères de la naissance et de l’amour.

Au commencement était la cervelle secrète,
La cervelle aux loges bien soudées dans l’esprit
Avant que la poix bifurque vers un soleil,
Avant que les veines soient secouées dans le tamis
Le sang a fusé et dispersé à tous les vents de la lumière
L’original côtelé de l’amour.

Dylan THOMAS (1914-1953)
Ce Monde est mon partage et celui du démon (anthologie), Seuil, 2008
Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 928

SAMEDI 19 NOVEMBRE

Merci,
Merci, petit ciel
Le bleu
Les fruits le vent le sel

Merci les cheveux
la douceur
la peau
la mer
les épaules

Merci le temps
les arbres
la brume
la mort
le sommeil

Merci la vie
le rêve
la tendresse
les glaces au citron
la pince à épiler
le cheesecake

Merci la danse
le fil
l’équilibre
les oiseaux
le rire

Merci la maladie
le désir
la douleur
le silence
la flamme
la ténèbre
la peau
la profondeur

Merci les nuits blanches
les baisers
les mains
le bonheur
le hasard
les chouquettes

merci à toi petite bouche
je remercie tout particulièrement mes lèvres
les vagues
le lit
le matin
l’émeraude

merci la passion
les reflets
le sol
la couleur
la révolte
le feu
le violet

Merci à l’amour
aux mirages

Merci
c’est ma petite chanson
de rien du tout
et même vous sales mouches
les moustiques
les guêpes
les machos
les idiots
je vous déclare que l’univers vous pardonne

Merci,
Pour la beauté

Pour la musique,
Pour l’orage

Merci infiniment l’univers
c’était beau, vraiment un beau spectacle
un beau numéro
alors merci

Merci du fond du coeur.
Merci pour tout

Je m’appelle Reina Infante.
Je vais mourir et vous avez toute ma gratitude

Olivier LIRON (né en 1987)
Danse d’atomes d’or, Alma Éditeur, 2016

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 927

VENDREDI 18 NOVEMBRE

L’AUTRE VISAGE

Ce qu’il y a derrière la porte : un soleil
Obscur et qui s’épuise comme un oiseau menacé

Ou ce serait la mort qui flambe dans le brouillard.
Ce qu’il y a : quelqu’un qui s’arrêt un instant,

Tient son souffle suspendu regarde puis repart
Vers un bouquet de roses rouges qu’il a connues

Autrefois et qui font des flammes frêles dans sa mémoire
Derrière la porte. Ainsi tu t’appuies contre le temps

Revenant toujours au même vertige et tu cherches
L’autre visage que balaie un feu grave chargé

D’ombres. Tu l’invoques noué au silence à l’influx
De l’eau presque noire, tendu vers des paroles

D’écart, des attentes, des renoncements, instruit
Par ces lèvres sans mémoire, ce foisonnement de l’invisible.

Lionel RAY (né en 1935)
Une Sorte de ciel, Gallimard, 1990

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 926

JEUDI 17 NOVEMBRE

LE CORPS GRANDI

Renoncement nocturne Ô fête
De ce qui fut la beauté
D’une maison des corps désencombrés
Adieu aux cercles de la grâce
Qui entrouvraient tes yeux dans la lumière cave
Adieu maintenant comme une aile, j’ai un corps
Aux clartés des limites humaines et chaleureuses
Et retour et je suis parmi vous les vivants
Vos sommeils aux bras longs m’accueillent pour revivre
Moins de nuage cette nuit, moins de vent
je suis dans la passion dont l’âge m’abandonne
C’est dans l’âge plus haut d’un autre qu’a grandi
La beauté maintenant où s’attarde mon corps.

Béatrice DOUVRE (1967-1994)
Voix d’une autre année (1986-1988) in Œuvre poétique, peintures et dessins, Voix d’Encre, 2000

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/09/b%C3%A9atrice-douvre-linvisible-est-un-miracle.html

UN JOUR, UN TEXTE # 925

MERCREDI 16 NOVEMBRE

À UN MUSICIEN ITALIEN D’AUTREFOIS

Quand on écoute sa musique, combien
on aimerait en avoir été l’interprète, afin
d’être beau à jamais, comme sa musique,
comme lui en elle, qui n’est plus
que sa musique, qui est son monde.

Combien on désire toujours une fin
– afin que rien ne manque.

Et puis ceci encore :
qu’on désire durer, qu’on a besoin de se faire
un monde pour survivre, ce qui ne peut être fait
simplement, sur-le-champ, mais par la lente
accrétion, cristal à cristal, d’un monde
fait, d’un monde fait pour durer.

On n’est rien sans monde.

William BRONK (1918-1999)
Le monde, le sans-monde (1964), Circé éditions, 1994
Traduit de l’américain par Paol Keineg

[Texte découvert sur le site « Les Carnets d’Eucharis », voir le lien ci-dessous]
http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/william-bronk/

UN JOUR, UN TEXTE # 924

MARDI 15 NOVEMBRE

SOUPIR

Ne jamais la voir ni l’entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais, fidèle, toujours l’attendre,
Toujours l’aimer.

Ouvrir les bras et, las d’attendre,
Sur le néant les refermer,
Mais encor, toujours les lui tendre,
Toujours l’aimer.

Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre,
Et dans les pleurs se consumer,
Mais ces pleurs toujours les répandre,
Toujours l’aimer.

Ne jamais la voir ni l’entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais d’un amour toujours plus tendre
Toujours l’aimer.

Sully PRUDHOMME (1839-1907)
Les Solitudes, 1869

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 923

LUNDI 14 NOVEMBRE

NOTRE BESOIN DE CONSOLATION EST IMPOSSIBLE À RASSASIER (extrait)

Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n’ai rien à opposer que moi-même- mais, d’un autre côté, c’est considérable. Car tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. (…)

Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige: une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Stig DAGERMAN (1923-1954)
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1953), Actes Sud, 1993
Traduit du suédois par Philippe Bouquet

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 922

DIMANCHE 13 NOVEMBRE

MÉMOIRE

Mémoire comme une paroi
une image se heurte à une autre
le jour creuse en lui-même
il y a toujours quelque chose
qui ébranle et bouleverse la vie
comme une mémoire du monde
jamais défroissée

Hélène DORION (née en 1958)
Mondes fragiles choses frêles, L’Hexagone, 2006

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Dorion-Mondes-fragiles-choses-freles/235312

UN JOUR, UN TEXTE # 921

SAMEDI 12 NOVEMBRE

LES MAINS D’ELSA

Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon propre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d’inconnu

Donne-moi tes mains que mon coeur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.

Louis ARAGON (1897-1982)
Le Fou d’Elsa, Gallimard, 1963

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 920

VENDREDI 11 NOVEMBRE

LA PATRIE AUX SOLDATS MORTS

Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,
Beaux yeux de mes soldats qui n’aviez que vingt ans
Et qui êtes tombés, en ce dernier printemps,
Où plus que jamais douce apparut la lumière.

On n’osait plus songer au réveil des champs d’or
Que l’aube revêtait de sa gloire irisée ;
La guerre occupait tout de sa sombre pensée
Quand au fond des hameaux on apprit votre mort.

Depuis votre départ, à l’angle de la glace,
Votre image attirait et les cœurs et les yeux,
Et nul ne s’asseyait sur l’escabeau boiteux
Où tous les soirs, près du foyer, vous preniez place.

Hélas ! où sont vos corps jeunes, puissants et fous,
Où, vos bras et vos mains et les gestes superbes
Qu’avec la grande faux vous faisiez dans les herbes ?
Hélas ! la nuit immense est descendue en vous.

Vos mères ont pleuré dans leur chaumière close ;
Vos amantes ont dit leur peine aux gens des bourgs ;
On a parlé de vous tristement, tous les jours,
Et puis un soir d’automne on parla d’autre chose.

Mais je ne veux pas, Moi, qu’on voile vos noms clairs.
Vous qui dormez là-bas dans un sol de bataille
Où s’enfoncent encor les blocs de la mitraille
Quand de nouveaux combats opposent leurs éclairs.

Je recueille en mon cœur votre gloire meurtrie,
Je renverse sur vous les feux de mes flambeaux
Et je monte la garde autour de vos tombeaux,
Moi qui suis l’avenir, parce que la Patrie.

Émile VERHAEREN (1855-1916)
Les Ailes rouges de la guerre, Mercure de France, 1916

[Source : lecture personnelle]