Mois: décembre 2016

UN JOUR, UN TEXTE # 969

VENDREDI 30 DÉCEMBRE

Le jour cesse de blondir
et le fertile égare
les feux de sa croissance
aimer tourne de l’aile
avant d’aller périr
au large du malfroid
sombrent vite ainsi
les plus tendres éclats

Gilbert LANGEVIN (1938-1995)
Au Plaisir, Écrit des Forges, 1987

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/auteur/Gilbert-Langevin/124574/citations

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UN JOUR, UN TEXTE # 968

JEUDI 29 DÉCEMBRE

NOUS

Nous aurons des douches neuves remplies d’alluvions et d’odeurs atroces.
Nos corps pleureront des gouttelettes de suie brune.
Tu verras comme nous serons heureux.
Tous les jours, nous encenserons nos quinze ans.
Nos fauteuils de velours râpé atteindront la cime des cieux, nous aurons même la foi.
Les devins s’arrêteront à notre porte fermée pour quérir un verre de lait.
Nos enfants ne diront jamais rien.
Les matins seront chauds, les soirs froids.
Nos yeux ne se quitteront que pour aller cueillir des pommes vertes que nous laisserons paresseusement choir dans un grand panier d’osier aux éclats ternes.
Tu verras comme nous serons heureux.
Nous donnerons des perles aux cochons, des sous aux pauvres, de l’alcool aux alcooliques, des baisers aux amoureux, de la viande aux chiens, des poissons aux oiseaux et du blé aux assassins.
Nos amis ne nous quitteront plus.
Nous mettrons nos mères et nos pères au champ d’honneur.
Les alchimistes gérontologues feront le pied de grue devant des fenêtres que nous aurons nombreuses et propres.
La musique adoucira nos mœurs terribles et dégradantes.
Nous parlerons français avec un accent salvadorien afin de se rappeler notre défunt Chico mort à la guerre comme une carpe.
Nous aurons des oiseaux de proie blottis au creux des armoires, des coqs en pâte et des poules au pot.
Nombreux seront nos ennemis.
Tu verras comme nous serons heureux.

Geneviève DESROSIERS (1970-1996)
Nombreux seront nos ennemis, L’Oie de Cravan, 2006

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
http://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/nous

UN JOUR, UN TEXTE # 967

MERCREDI 28 DÉCEMBRE

PERVIGILIUM MORTIS – V

Laissez-vous assombrir, fleur noire, courbe d’urne,
Long corps fluide et sauf des brumes du Léthé.
Disparaissez du soir dans l’univers nocturne.
La couleur qui s’éteint remonte à la clarté.

Libre des dieux, une onde éternelle peut naître
Où moururent les jours qui murmurent : « J’aimais »,
Si le Verbe au sang pur trouve aux sources de l’être
Le battement du vers dans la vie à jamais.

Pierre LOUŸS (1870-1925)
Pervigilium Mortis (1945), Finitude, 2001

[Source : lecture personnelle]

 

UN JOUR, UN TEXTE # 966

MARDI 27 DÉCEMBRE

PERVIGILIUM MORTIS – IV

Psyché, ma sœur, écoute immobile, et frissonne…
Le bonheur vient, nous touche et nous parle à genoux.
Pressons nos mains. Sois grave. Écoute encor… Personne
N’est plus heureux, ce soir, n’est plus divin que nous.

Une immense tendresse attire à travers l’ombre
Nos yeux presque fermés. Que reste-t-il encor
Du baiser qui s’apaise et du soupir qui sombre ?
La vie a retourné notre sablier d’or.

C’est notre heure éternelle, éternellement grande,
L’heure qui va survivre à l’éphémère amour,
Comme un voile embaumé de rose et de lavande
Conserve après cent ans la jeunesse d’un jour.

Plus tard, ô ma beauté, quand des nuits étrangères
Auront passé sur vous qui ne m’attendrez plus,
Quand d’autres, s’il se peut, amie aux mains légères,
Jaloux de mon prénom, toucheront vos pieds nus,

Rappelez-vous qu’un soir nous vécûmes ensemble
L’heure unique où les dieux accordent, un instant,
À la tête qui penche, à l’épaule qui tremble,
L’esprit pur de la vie en fuite avec le temps.

Rappelez-vous qu’un soir, couchés sur notre couche
En caressant nos doigts frémissants de s’unir,
Nous avons échangé de la bouche à la bouche
La perle impérissable où dort le Souvenir.

Pierre LOUŸS (1870-1925)
Pervigilium Mortis (1945), Finitude, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 965

LUNDI 26 DÉCEMBRE

PERVIGILIUM MORTIS – III

Nul ne peut abolir que par un jour d’automne,
Moi qui t’étreins ici, je ne t’aie emporté
L’encens, la myrrhe et l’or de ta divinité,
Le beau sang d’Aphrodite et le sang de Latone.

Nul ne peut, lorsqu’Amour se fit chair, menacer
Ni verbe ni mutisme oublieux ou vivace.
Le rhythme de deux coeurs frappe et marque la trace
De deux pas, sur le sol, sur le roc, du passé.

Que la mort, désormais, de ses mains maternelles,
T’épargne les douleurs de tes lointains hivers :
Le Temps même ne peut faire mourir un vers
Au chérissant esprit que penchent tes prunelles.

Comme au jour d’alliance où tu vins et pleuras
Sur nos destins épars, sur notre vie en cendres,
Ouvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres :
J’enferme le bonheur tout entier dans mes bras.

Pierre LOUŸS (1870-1925)
Pervigilium Mortis (1945), Finitude, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 964

DIMANCHE 25 DÉCEMBRE

PERVIGILIUM MORTIS – II

Nous mourrons lentement. Je meurs dès aujourd’hui.
Mon regard éperdu va perdre sa lumière,
Ma voix d’enfant, ma voix pâlira la première,
Mon rire, mon sourire et l’amour avec lui.

Dis ! quel amour futur, simple frère du nôtre,
Goûtera la fraîcheur de tout ce qui nous plut ?
Qui sentira brûlants, quand nous ne serons plus,
Les vers qu’entre nos bras nous fîmes l’un pour l’autre ?

Périr ! Et le savoir ! N’attendre que l’effroi !
Regarde s’étoiler mes jeunes doigts funèbres.
Je touche en me haussant les ailes des ténèbres.
par quel matin d’hiver crierai-je que j’ai froid ?

Aurore qui grandit, crépuscule qui tombe,
Sur mon être au linceul, déjà presque enterré,
Les orgues rugiront du ciel : Dies Irae !
Et les fleurs de mon lit me suivront sur la tombe.

Non ! Pas encor ! Ce soir nous exalte en sursaut !
Ferme sur toute moi, sur moi, ton bras qui tremble !
Nos deux corps, nos deux coeurs, nos deux bouches ensemble !
Ah ! je vis !… Tout est chaud ! Tout est chaud ! Tout est chaud !

Pierre LOUŸS (1870-1925)
Pervigilium Mortis (1945), Finitude, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 963

SAMEDI 24 DÉCEMBRE

PERVIGILIUM MORTIS – I

Ouvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres,
Miroirs de mon étoile, asiles éclairés,
Tes yeux plus solennels de se voir adorés,
Temples où le silence est le secret d’entendre.

Quelle île nous conçut des strophes de la mer ?
Onde où l’onde s’enroule à la houle d’une onde,
Les vagues de nos soirs expirent sur le monde
Et regonflent en nous leurs eaux couleur de chair.

Un souffle d’île heureuse et de santal soulève
Tes cheveux, innombrables ailes, et nous fuit
De la nuit à la rose, arôme, dans la nuit,
Par delà ton sein double et pur, Delphes du rêve.

Parle. Ta voix s’incline avec ta bouche. Un dieu
Lui murmure les mots de la mélancolie
Hâtive d’être aimée autant qu’elle est jolie
Et qui dans les ferveurs sent frémir les adieux.

Ta voix, c’est le soupir d’une enfance perdue.
C’est ta fragilité qui vibre de mourir.
C’est ta chair qui, toujours plus fière de fleurir,
Toujours se croit dans l’ombre à demi descendue.

Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours
Arrache la corolle avant la feuille morte.
Le vent qui tourne autour de la vie et l’emporte
Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours.

Et s’il veut nous ravir à la vertu d’éclore,
Que nous restera-t-il de ce jour surhumain ?
La fièvre du front lourd, trop lourd pour une main,
Et le songe, qui meurt brusquement à l’aurore.

Pierre LOUŸS (1870-1925)
Pervigilium Mortis (1945), Finitude, 2001

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 962

VENDREDI 23 DÉCEMBRE

SEPTENTRION

— Je me suis promenée au bord de la Folie. —

Aux questions de mon cœur,
S’il ne les posait point,
Ma compagne cédait,
Tant est inventive l’absence.
Et ses yeux en décrue comme le Nil violet
Semblaient compter sans fin leurs gages s’allongeant
Dessous les pierres fraîches.

La Folie se coiffait de longs roseaux coupants.
Quelque part ce ruisseau vivait sa double vie.
L’or cruel de son nom soudain envahisseur
Venait livrer bataille à la fortune adverse.

René CHAR (1907-1988)
Le Nu perdu, Gallimard, 1971

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 961

JEUDI 22 DÉCEMBRE

LE CHANT DU DÉSESPÉRÉ

Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.

La chanson que je me chante
Elle est triste et gaie :
La vieille peine y sourit
Et la joie y pleure

C’est la joie ivre et navrée
Des rameaux coupés,
Des rameaux en feuilles neuves
Qui ont chu dans l’eau ;

C’est la danse du flocon
Qui tournoie et tombe,
Remonte, rêve et s’abîme
Au désert de neige ;

C’est, dans un jardin d’été,
Le rire en pleurs d’un aveugle
Qui titube dans les fleurs ;

C’est une rumeur de fête
Ou des jeux d’enfants
Qu’on entend du cimetière,
C’est la chanson pour toujours,
Poignante et légère,
Qu’étreint mais n’étrangle pas
L’âpre loi du monde ;

C’est la détresse éternelle,
C’est la volupté
D’aller comme un pèlerin
Plein de mort et plein d’amour !

Plein de mort et plein d’amour
Je chante, je chante !

C’est ma chance et ma richesse
D’avoir dans mon coeur
Toujours brûlant et fidèle
Et prêt à jaillir,

Ce blanc rayon qui poudroie
Sur toute souffrance ;
Ce cri de miséricorde
Sur chaque bonheur.

Charles VILDRAC (1889-1971)
Chants du désespéré, Gallimard, 1920

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 960

MERCREDI 21 DÉCEMBRE

PANTIN DISLOQUÉ

Pantin disloqué, tu t’agites, maintenant, tu t’agites dans le lit du malheur, imbécile imprudent. –

Le privilège de vivre
inouï dilaté
vacant suspendu dans le temps

Plus de demain
Plus de missions
Je n’ai pas d’origine
Je ne me rappelle plus mes épaules
Où donc le dispositif pour vouloir ?
Rien
Seulement
Rien
(Vers la complétude)

Puis du temps.
Rien que du temps.
Du temps coulait, du temps sans aucun accompagnement.
Puis un vent léger, le vent qui a passé sur des ruines.
C’était fini.
(Situations étranges)

Henri MICHAUX (1899-1984)
La Vie dans les plis, Gallimard, 1949

[Source : lecture personnelle]