Mois: janvier 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1000

LUNDI 30 JANVIER

COMMUNE PRÉSENCE (extrait)

Tu es pressé d’écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t’inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.

Essaime la poussière
Nul ne décèlera votre union.

René CHAR (1907-1988)
Le Marteau sans maître, Éditions Surréalistes, 1934

[Source : lecture personnelle]

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UN JOUR, UN TEXTE # 999

DIMANCHE 29 JANVIER

POÈME

Nous n’avons pas choisi cette pièce, ni cette musique
Nous avons été invités à entrer
De ce fait puisque les ténèbres nous encerclent
Tournons notre visage vers la lumière
Sachons endurer les difficultés et nous satisfaire de ce que l’on a
La douleur nous a été donnée afin que nous soyons éblouis par la joie
La vie nous a été donnée afin que nous conjurions la mort

Nous n’avons pas choisi cette pièce, ni cette musique
Mais puisque nous sommes là, alors dansons

Stephen KING (né en 1947)
Poème écrit pour l’adaptation en série télévisée de son roman 22/11/63
Adapté de l’anglais par moi-même

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 998

SAMEDI 28 JANVIER

BONJOUR, PAUVRE VISAGE

(…)

2

Le métier d’être :
on ne voulait pas l’apprendre.
On ne se voyait pas
emportés par le fleuve du Devenir.
Ni menacés par les tourbillons
de la perte.
Mais sont venus
les fantômes au milieu
des rires et des flots.

On ne se voyait pas
dépossédés par le fleuve de la Naissance.
Ni emprisonnés par un lieu
inexistant.
Mais sont venus
les symboles au milieu
des cris et des blessures.

Le métier d’être :
il est toujours inachevé.
C’est pour donner un visage
à tous nos regards perdus.
C’est pour se rejoindre, un jour,
au bord de l’infini,
au bout de nos métamorphoses.

Alain SUIED (1951-2008)
Texte publié dans La Revue improbable, N°22, Septembre 2002

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/suied/alainsuied.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 997

VENDREDI 27 JANVIER

PUDEUR DES BROUILLARDS (extrait)

Les hauts sommets offrent au vent leurs déchirures

Le vol des martinets rabat leur orgueil

Engoncés dans nos muscles autant que dans nos regards
nous sursautons à leur passage

Leur grâce allège nos corps

Il nous semble ainsi parfois être un peu plus
qu’un simple enchevêtrement de cellules

Cependant
si nous demeurons ici
aussi longtemps qu’il dure
avec au long de nos jours
cette petite boule grise au fond de la gorge
il nous reste
cette intuition ou ce désir

Qui le sait vraiment

Se fondre avec un bel apaisement
dans le ciel
parmi les nuages de notre enfance

Patrick JOQUEL (né en 1959)
Pudeur des brouillards, L’Amourier, 2002

[Texte découvert sur le site « Poésie et maintenant », voir le lien ci-dessous]
http://poesiemaintenant.hautetfort.com/archive/2012/01/23/patrick-joquel.html

UN JOUR, UN TEXTE # 996

JEUDI 26 JANVIER

UNE HISTOIRE DE BLEU (extrait)

Lorsque le cœur ne nous bat plus, nous guettons le grand large dans les flaques de la rue afin d’y lapper notre misère et d’offrir à notre désir un semblant de ciel. parfois nous regardons intensément les yeux de nos semblables, espérant y trouver la mer et y sombrer brièvement.

Nous sommes ici pour peu de temps, quelques mots, quelques phrases, si peu sous les étoiles, rien que cela, parmi tout le reste. Du bleu, dans la bouche jusqu’à la dernière heure. Voix blanche, voix tachée conjurant la mort, épousant le mourir, écoutant sans effroi craquer les os du ciel et de la mer.

Jean-Michel MAULPOIX (né en 1952)
Une Histoire de bleu, Mercure de France, 1992

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 995

MERCREDI 25 JANVIER

UN JOUR, LES PIERRES

Jusqu’à la fin
Vous serez témoins

Stèles érigées par les humains
Au bord des champs
Au cœur des ruines

Témoins de veines gloires
De deuils inconsolés
De massacres sans fin
De l’immonde du monde

Jusqu’à la fin
Jusqu’au moment où nul
Ne sera là
Pour déchiffrer
Les signes gravés

François CHENG (né en 1929)
Double chant, Éditions Encres marines, 1998

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 994

MARDI 24 JANVIER

PERMIS DE SÉJOUR (extrait)

Il est devant la porte ou devant la fenêtre.
Mais l’a-t-on reconnu ? Il est venu peut-être
Pour entendre nos voix et regarder nos yeux.
Ces routes de la nuit mènent vers ses grands yeux.
Il voudrait nous parler aussi; mais nulle larme
Ne lui est de secours. La mer brûle ses armes
Et ses navires, ses aurores, ses couchants.

Nous sommes là plusieurs à écouter son chant
Et son souffle pareil aux orages de sable.

Et tout devient plus beau. Nul contour haïssable,
Nulle faim, nulle soif, pour tenir son amour.
D’où revient-il ? Du Nord ? De l’Ouest ? Tous les jours
Il rôdait là. Mais nul ne l’a su…

Nulle part un regret, dont il n’eût pas souffert :
L’injustice, les lois méchantes, dans ses vers
Passèrent comme la chenille par la feuille.
Et tu y es aussi, lecteur, que tu le veuilles
Ou non. Le sauras-tu? il te faudrait encore
Te détacher de toi, tel un vaisseau des bords
De l’océan. Ouvre ce livre. Mais peut-être
Une ombre te fera deviner aux fenêtres
Ou dans la chambre ainsi qu’un souffle (auras-tu peur ?)
Ce voyant, ce proscrit, ce triste voyageur.

Il me faudra ici te quitter ombre, frère,
Je laisserai ces mots, ces chants inachevés.
Le souffle est là tout près qui mélange les terres
Et nos regards, nos mains et nos sommeils.
Je vais sans savoir où. Et toi, aussi, ombre, pareille
Au souvenir, oiseau qui dans l’air se dissout
Le soir est là tel un vaisseau qui appareille
Nous séparant de tout ce qu’une fois fut « nous ».

Ilarie VORONCA (1903-1946)
Permis de séjour, Corréa, 1935

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/voronca/voronca.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 993

LUNDI 23 JANVIER

NON-LIEUX

I
Le rêve est un non-lieu
où je réside
virtuellement,
dans l’espace et le temps
de la non-existence,
et de leur permanence
ou de leur immanence
je dépends.

Conclusion : je rêve, donc j’existe.

Antonio MIRANDA (né en 1940)
Traduit du portugais par Oleg Almeida

[Texte découvert sur le site « Antonio Miranda », voir le lien ci-dessous]
http://www.antoniomiranda.com.br/poesia_ilustrada/frances/non_lieux.html

UN JOUR, UN TEXTE # 992

DIMANCHE 22 JANVIER

CHANT DU SOIR AU BORD DE LA MER

J’ai suivi tant d’étoiles, tant d’étoiles,
j’ai désiré de nombreux ports,
j’ai ressenti désir sans bornes,
et le bonheur, dans le sommeil,
j’ai sillonné la mer froide, écumante,
je me suis perdu au large brumeux –
Ah, toutes les étoiles trompent, un jour,
et les horizons nous submergent !

Je regarde le fond sombre de l’onde
la crête de la vague déferlant –
la mer et la tempête m’ont mené
et les étoiles sont aveugles.
L’horizon pesant est sans paix
et mon cœur bat sans repos.
Etoile, étoile, toi qui connais le repos,
ne peux-tu allumer la nuit ?

Veikko Antero KOSKENNIEMI (1885-1962)
Texte inédit en français
Traduit du finnois par ?

[Texte découvert sur le site « Poésie nordique », voir le lien ci-dessous]
http://poesie-nordique.pagesperso-orange.fr/poesie-nordique_fichiers/Page13148.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 991

SAMEDI 21 JANVIER

EMMURÉ PARLE…

ce sont des enfants seuls
attelés à leurs cris
qui avancent de face
sur des chemins possibles

ils nous jettent des mots
simples comme les pierres
leur royaume visible
est une route droite

ils entrent par effraction
dans nos yeux éboulés
et suivent des aurores
qui toujours se rassemblent

ils creusent leurs demeures
dans les charpentes mortes
pour apporter aux évidences
le démenti formel
d’un battement de cœur

Tristan CABRAL
Ouvrez le feu !, Plasma, 1979

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2013/05/20/tristan-cabral-emmure-parle-1974/