Mois: janvier 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 990

VENDREDI 20 JANVIER

PERLIMPINPIN

Pour qui, comment quand et pourquoi ?
Contre qui ? Comment ? Contre quoi ?
C’en est assez de vos violences.
D’où venez-vous ?
Où allez-vous ?
Qui êtes-vous ?
Qui priez-vous ?
Je vous prie de faire silence.

Pour qui, comment, quand et pourquoi ?
S’il faut absolument qu’on soit
Contre quelqu’un ou quelque chose,
Je suis pour le soleil couchant
En haut des collines désertes.
Je suis pour les forêts profondes,
Car un enfant qui pleure,
Qu’il soit de n’importe où,
Est un enfant qui pleure,
Car un enfant qui meurt
Au bout de vos fusils
Est un enfant qui meurt.

Que c’est abominable d’avoir à choisir
Entre deux innocences !
Que c’est abominable d’avoir pour ennemis
Les rires de l’enfance !
Pour qui, comment, quand et combien ?
Contre qui ? Comment et combien ?
À en perdre le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles !
Mais pour rien, mais pour presque rien,
Pour être avec vous et c’est bien !

Et pour une rose entr’ouverte,
Et pour une respiration,
Et pour un souffle d’abandon,
Et pour ce jardin qui frissonne !
Rien avoir, mais passionnément,
Ne rien se dire éperdument,
Mais tout donner avec ivresse
Et riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne pas parler de poésie,
Ne pas parler de poésie
En écrasant les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour au murs gris
Où l’aube n’a jamais sa chance.

Contre qui, comment, contre quoi ?
Pour qui, comment, quand et pourquoi ?
Pour retrouver le goût de vivre,
Le goût de l’eau, le goût du pain
Et celui du Perlimpinpin
Dans le square des Batignolles.
Contre personne et contre rien,
Contre personne et contre rien,
Mais pour toutes les fleurs ouvertes,
Mais pour une respiration,
Mais pour un souffle d’abandon
Et pour ce jardin qui frissonne !

Et vivre passionnément,
Et ne se battre seulement
Qu’avec les feux de la tendresse
Et, riche de dépossession,
N’avoir que sa vérité,
Posséder toutes les richesses,
Ne plus parler de poésie,
Ne plus parler de poésie
Mais laisser vivre les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance,
Vivre,
Vivre
Avec tendresse,
Vivre
Et donner
Avec ivresse !

BARBARA (1930-1997)
Chanson présente dans l’album Amours incestueuses, Philips, 1972

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 989

JEUDI 19 JANVIER

PARLER

Ton silence est un verre en cristal : je le brise.
L’aspic aime le verre et la faim fait la fin,
Sa feuille d’éventail disculpe la cerise,
Mais non les yeux des fleurs qui rêvent leur parfum.

Dans les fleurs de tes yeux, nul archer ne s’y loge.
Tu secoues sur ton cœur le safran de ta tête.
Déroulant leurs tissus ainsi que des éloges
Les marchands de la Crète ont un soleil pour crête.

Olivier LARRONDE (1927-1965)
Les Barricades mystérieuses, Gallimard, 1947

[Texte découvert sur le site « Maudits », voir le lien ci-dessous]
http://maudits.unblog.fr/2011/08/11/parler-olivier-larronde/

UN JOUR, UN TEXTE # 988

MERCREDI 18 JANVIER

FALAISES (extrait)

Je sais le poids des morts. Et je sais le mauvais sort. Je sais la perte et le saccage, le goût du sang, les années perdues et celles qui coulent entre les doigts. Je connais la profondeur des sables, j’en ai éprouvé la résistance, la matière meuble, équivoque. Je sais que rien n’est fiable, que tout se défait, se fissure et se brise, que tout fane et que tout meurt. La vie abîme les vivants et personne, jamais, ne recolle les morceaux, ni ne les ramasse.

Olivier ADAM (né en 1974)
Falaises, Éditions de L’Olivier, 2005

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 987

MARDI 17 JANVIER

DE LA VÉRITÉ

Qu’est-ce que la vérité ?
La vérité, dit l’homme intelligent, c’est la plus grande somme de notions exactes sur le plus grand nombre possible de choses.
La vérité, dit le matérialiste, c’est ce que les choses sont, en dehors de toute intervention ou arrangement de notre intelligence.
La vérité, dit le savant, c’est la conformité de nos formules, systèmes et mesures, avec les lois de la nature telles que l’expérience nous les enseigne.
La vérité, dit l’idéaliste, c’est la cohérence de nos pensées et leur conformité avec la loi de la pensée, car toutes les « choses » se présentent à notre pensée comme des images, c’est-à-dire des pensées, et tout report à un extérieur est
absurde et illusoire.
La vérité, dit le mystique, c’est le mystère, et le mystère, c’est ce qu’on ne peut pas dire.
La vérité, dit le croyant, c’est Dieu, et Dieu seul connaît Dieu.
La vérité, dit le démocrate totalitaire, c’est l’opinion du plus grand nombre ; et la vraie politique, c’est de faire en sorte que le plus grand nombre opine pour ce qui convient.
La vérité, dit le sophiste , c’est ce qui se démontre avec éclat, et je peux démontrer avec le même éclat le pour et le contre, ce qui démontre que la vérité, c’est l’éclat de mon intelligence.
La vérité, dit le sceptique, c’est que personne ne sait la vérité.

Lanza DEL VASTO (1901-1981)
Lanza del Vasto, Seghers, 1966

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessus]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/10/lanza-del-vasto-mystique-et-po%C3%A8te.html

UN JOUR, UN TEXTE # 986

LUNDI 16 JANVIER

IL SUFFIT D’UN MOT

Nomme si tu peux ton ombre, ta peur
et montre-lui le tour de sa tête,
le tour de ton monde et si tu peux
prononce-le, le mot des catastrophes,
si tu oses rompre ce silence
tissé de rires muets, — si tu oses
sans complices casser la boule,
déchirer la trame,
tout seul, tout seul, et plante là tes yeux
et viens aveugle vers la nuit,
viens vers ta mort qui ne te voit pas,
seul si tu oses rompre la nuit
pavée de prunelles mortes,
sans complices si tu oses
seul venir nu vers la mère des morts –
dans le cœur de son cœur ta prunelle repose –
écoute-la t’appeler : mon enfant,
écoute-la t’appeler par ton nom.

René DAUMAL (1908-1944)
Le Contre-Ciel, Cahiers Jacques Doucet, 1936

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 985

DIMANCHE 15 JANVIER 2017

HIER ENCORE

Hier encore j’avais vingt ans
Je caressais le temps et jouais de la vie
Comme on joue de l’amour et je vivais la nuit
Sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps

J’ai fait tant de projets qui sont restés en l’air
J’ai fondé tant d’espoirs qui se sont envolés
Que je reste perdu ne sachant où aller
Les yeux cherchant le ciel mais le cœur mis en terre

Hier encore j’avais vingt ans
Je gaspillais le temps en croyant l’arrêter
Et pour le retenir même le devancer
Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé

Ignorant le passé conjuguant au futur
Je précédais de « moi » toute conversation
Et donnais mon avis que je voulais le bon
Pour critiquer le monde avec désinvolture

Hier encore j’avais vingt ans
Mais j’ai perdu mon temps à faire des folies
Qui ne me laissent au fond rien de vraiment précis
Que quelques rides au front et la peur de l’ennui

Car mes amours sont mortes avant que d’exister
Mes amis sont partis et ne reviendront pas
Par ma faute j’ai fait le vide autour de moi
Et j’ai gâché ma vie et mes jeunes années

Du meilleur et du pire en jetant le meilleur
J’ai figé mes sourires et j’ai glacé mes pleurs
Où sont-ils à présent
À présent mes vingt ans ?

Charles AZNAVOUR (1924-2018)
Chanson écrite et sortie en 1964 figurant sur l’album Hier… encore, Barclay, 1975

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 984

SAMEDI 14 JANVIER

LE LIEU SECRET (extrait)

Ils ont disparu. Et nous, nous sommes les Autres,
Nous marchons, inconnus à nous-mêmes, dans le soleil
Qui brille pour nous et pour nous seuls.
Eux, ils ont disparu.
Et Ils se font connaître de nous dans cette grande absence
Qui s’étend sur nous et entre nous.
Depuis qu’Ils ont disparu.
À présent, dans notre royaume d’été insouciant,
Où nous rêvons, extasiés de soleil, où nous errons
Dans l’oubli profond de la clarté
Et où nous nous dissipons dans l’air
C’est l’absence qui nous accueille
Nous ne nous atteignons pas ;
nos âmes s’exhalent dans l’absence
Qui s’étend sur nous et entre nous,
Car nous sommes les Autres.

Edwin MUIR (1887-1957)
Le Lieu secret, Le Solitaire, 2013
Traduit de l’anglais par Alain Suied

[Texte découvert sur le site « Recours au poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/critiques/le-lieu-secret-d%E2%80%99edwin-muir/paul-vermeulen

UN JOUR, UN TEXTE # 983

VENDREDI 13 JANVIER

DANS L’INTERMINABLE ENNUI DE LA PLAINE

Dans l’interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune,
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Paul VERLAINE (1844-1896)
Romances sans paroles, 1874

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 982

JEUDI 12 JANVIER

LES NEUF PORTES DE TON CORPS

Ô Portes de ton corps
Elles sont neuf et je les ai toutes ouvertes
Ô Portes de ton corps
Elles sont neuf et pour moi se sont toutes refermées

À la première porte
La raison claire est morte
C’était t’en souviens-tu le premier jour à Nice
Ton œil de gauche ainsi qu’une couleuvre glisse
Jusqu’à mon cœur
Et que se rouvre encore la porte de ton regard de gauche

À la seconde porte
Toute ma force est morte
C’était t’en souviens-tu dans une auberge à Cagnes
Ton œil de droite palpitait comme mon cœur
Tes paupières battent comme dans la brise battent les fleurs
Et que se rouvre encore la porte de ton regard de droite

À la troisième porte
Entends battre l’aorte
Et toutes mes artères gonflées par ton seul amour
Et que se rouvre encore la porte de ton oreille de gauche

À la quatrième porte
Tous les printemps m’escortent
Et l’oreille tendue entends du bois joli
Monter cette chanson de l’amour et des nids
Si triste pour les soldats qui sont en guerre
Et que se rouvre encore la porte de ton oreille de droite

À la cinquième porte
C’est ma vie que je t’apporte
C’était t’en souviens-tu dans le train qui revenait de Grasse
Et dans l’ombre tout près tout bas
Ta bouche me disait
Des mots de damnation si pervers et si tendres
Que je me demande ô mon âme blessée
Comment alors j’ai pu sans mourir les entendre
Ô mots si doux si forts que quand j’y pense il me semble que je les touche
Et que s’ouvre encore la porte de ta bouche

À la sixième porte
Ta gestation de putréfaction ô Guerre avorte
Voici tous les printemps avec leur fleurs
Voici les cathédrales avec leur encens
Voici tes aisselles avec leur divine odeur
Et tes lettres parfumées que je sens
Pendant les heures
Et que se rouvre encore la porte de ta narine de gauche

À la septième porte
O parfums du passé que le courant d’air emporte
Les effluves salins donnaient à tes lèvres le goût de la mer
Odeur marine odeur d’amour sous nos fenêtres mourait la mer
Et l’odeur des orangers t’enveloppait d’amour
Tandis que dans mes bras tu te pelotonnais
Quiète et coite
Et que se rouvre encore la porte de ta narine de droite

À la huitième porte
Deux anges joufflus veillent sur les roses tremblantes qui supportent
Le ciel exquis de ta taille élastique
Et me voici armé d’un fouet fait de rayons de lune
Les amours couronnés de jacinthe arrivent en troupe
Et que se rouvre encore la porte de ta croupe

À la neuvième porte
Il faut que l’amour même en sorte
Vie de la mie
Je me joins à toi pour l’éternité
Et par l’amour parfait et sans colère
Nous arriverons dans la passion pure ou perverse
Selon ce qu’on voudra
À tout savoir à tout voir à tout entendre
Je me suis renoncé dans le secret profond de ton amour
Ô porte ombreuse Ô porte de corail vivant
Entre les deux colonnes de perfection
Et que se rouvre encore la porte que tes mains savent si bien ouvrir

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)
Poèmes à Lou (1914-1915), Cailler, 1955

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 981

MERCREDI 11 JANVIER

LE CHANT INCONNU DE CHILDE HAROLD

Tout parle de naufrage et tout parle de mort,
le signe rouge marque et couvre l’horizon…
Où me mènerez-vous, mains brutales du Sort,
et sur quel paisible gazon
ou sur quelle herbe amère à la fleur vénéneuse
m’étendrez-vous un jour à la fin du voyage ?
À quel but atteindra ma vie aventureuse :
le fond des mers ou le rivage ?
N’importe! Embarquez-moi puisqu’il faut m’embarquer !
Jetons un seul regard sur les feux du matin
de qui la gloire vient peut-être me narguer
dans les rigueurs de mon destin !
Demain, c’est la ténèbre épaisse et le mystère ;
demain, c’est au départ le douloureux poème
que puisse dire une âme attachée à la terre ; demain…

c’est la vie elle-même !

Jean-Joseph RABEARIVELO (1903-1937)
Chants pour Abéone (1936) in Poèmes, Hatier, 1990

[Source : lecture personnelle]