Mois: mars 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1058

MERCREDI 29 MARS

LES YEUX

Il est un œil si doux et si plein de candeur
Qu’on dirait une étoffe en la nuit presque éteinte.
La mer au fond d’un autre a mis sa fauve teinte.
Un troisième est fait d’ombre. Et tous ont leur splendeur.

Sous leurs cils veloutés il n’est pas de froideur
Quand le cœur aime. Et nul ne peut fuir leur atteinte.
L’âme vibre bientôt comme un métal qui tinte,
Quand ils plongent brûlants jusqu’en sa profondeur.

L’œil d’azur est rempli de promesses suaves ;
L’œil noir semble parfois foudroyer ses esclaves ;
Comme la mer, l’œil gris a d’étonnants réveils.

Et ces yeux, si divers par l’éclat et le charme,
Seront plus beaux encore et deviendront pareils
Quand ils regarderont à travers une larme.

Léon-Pamphile LE MAY (1837-1919)
?

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/leon_pamphile_le_may/les_yeux.html

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UN JOUR, UN TEXTE # 1057

MARDI 28 MARS

DANS LA MARCHE (extrait)

Ce qui gonfle ma sympathie, ce que j’aime, me cause bientôt presque autant de souffrance que ce dont je me détourne, en résistant, dans le mystère de mon cœur : apprêts voilés d’une larme.

La seule signature au bas de la vie blanche, c’est la poésie qui la dessine. Et toujours entre notre cœur éclaté et la cascade apparue.

Pour l’aurore, la disgrâce c’est le jour qui va venir ; pour le crépuscule c’est la nuit qui engloutit. Il se trouva jadis des gens d’aurore. À cette heure de tombée, peut-être, nous voici. Mais pourquoi huppés comme des alouettes ?

(…)

Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant. Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée.

La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse,  désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité qui sera sans concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable, non ; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort maté-
rielle. Telle est la Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti…

René CHAR (1907-1988)
La Parole en archipel, Gallimard, 1962

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1056

LUNDI 27 MARS

PUISQUE TES JOURS NE T’ONT LAISSÉ

Puisque tes jours ne t’ont laissé
Qu’un peu de cendre dans la bouche,
Avant qu’on ne tende la couche
Où ton coeur dorme, enfin glacé,
Retourne, comme au temps passé,
Cueillir, près de la dune instable,
Le lys qu’y courbe un souffle amer,
– Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l’homme est semblable
Aux illusions de la mer.

Paul-Jean TOULET (1867-1920)
Dixains in Les Contrerimes, 1921

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/paul_jean_toulet/puisque_tes_jours_ne_t_ont_laisse.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1055

DIMANCHE 26 MARS

PAROLES AU TEMPS (5)

Un jour de plus sans poids expire
sur les lèvres du temps
comme quelque chose qu’on essaierait de d ire
et dont le nom ne nous échapperait

Quand, heure inhabitée,
dans ce demi-monde opaque
commencera la vie ?
Quand incarnera-t-elle enfin
ce fleuve vide,
illusoire présent ?

Quand prendra fin cette sourde attente,
qui multiplie toujours
un même instant désolé,
cœur déjà vécu, ce jour qui sera tien
tu ne trouveras pas une trace pour le reconnaître.

Et je sais que cette heure précise
où passe cet instant,
puisqu’elle est sans visage,
ne renaîtra jamais…

Tomás SEGOVIA (1927-2011)
Cahiers du nomade (Choix de poèmes 1946-1997), Gallimard, 2009
Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1054

SAMEDI 25 MARS

L’IGNORANT

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :

Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres

Philippe JACCOTTET (né en 1925)
L’Ignorant, Gallimard, 1957

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1053

VENDREDI 24 MARS

LE VALLON

Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d’un jour pour attendre la mort.

Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.

Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.

J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
L’oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
À l’oreille incertaine apporté par le vent.

D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
L’amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l’air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;
L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
Avec le doux rayon de l’astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l’esprit parle dans son silence :
Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869)
Méditations poétiques, 1820

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1052

JEUDI 23 MARS

LA VIE

La vie parfois

comme une affiche lacérée
sur la palissade d’un terrain vague
la vie parfois

comme un journal enflammé
dans la stratégie des ombres
la vie qui a une raison d’être

deux raisons de connaître
trois raisons de ne pas croire en dieu
la vie comme un grand palais de pain
sous la coupole du silence
la vie qui ne change pas son fusil d’épaule

son fusil de cristal

qui ne change pas d’épaule

son épaule de lait caillé
qui ne change pas qui continue
la vie comme un oiseau dans un jardin

comme un jardin dans la mémoire
comme la mémoire dans un sein
la vie comme la vie

je vous salue Madame la Vie

Madame notre Mère
sur la terre et dans l’air et dans les eaux du rêve

Achille CHAVÉE (1906-1969)
Œuvre, La Louvière/Cahiers de Rupture, 1938

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
http://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/la-vie

UN JOUR, UN TEXTE # 1051

MERCREDI 22 MARS

SONNET À MON AMI R…

J’avais toujours rêvé le bonheur en ménage,
Comme un port où le cœur, trop longtemps agité,
Vient trouver, à la fin d’un long pèlerinage,
Un dernier jour de calme et de sérénité.

Une femme modeste, à peu près de mon âge
Et deux petits enfants jouant à son côté ;
Un cercle peu nombreux d’amis du voisinage,
Et de joyeux propos dans les beaux soirs d’été.

J’abandonnais l’amour à la jeunesse ardente
Je voulais une amie, une âme confidente,
Où cacher mes chagrins, qu’elle seule aurait lus ;

Le ciel m’a donné plus que je n’osais prétendre ;
L’amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,
Et l’amour arriva qu’on ne l’attendait plus.

Félix ARVERS (1806-1850)
Mes Heures perdues, 1833

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1050

MARDI 21 MARS

PRINTEMPS DE BRETAGNE

Une aube de douceur s’éveille sur la lande :
Le printemps de Bretagne a fleuri les talus.
Les cloches de Ker-Is l’ont dit jusqu’en Islande
Aux pâles « En Allés » qui ne reviendront plus.

Noirs aussi qui vivons et qui mourons loin d’elle,
Loin de la douce fée aux cheveux de genêt,
Que notre cour au moins lui demeure fidèle,
Renaissons avec elle à l’heure où tout renaît.

Ô printemps de Bretagne, enchantement du monde !
Sourire virginal de la terre et des eaux !
C’est comme un miel épars dans la lumière blonde :
Viviane éveillée a repris ses fuseaux.

File, file l’argent des aubes aprilines !
File pour les landiers ta quenouille d’or fin !
De tes rubis, Charmeuse, habille les collines ;
Ne fais qu’une émeraude avec la mer sans fin.

C’est assez qu’un reflet pris à tes doigts de flamme,
Une lueur ravie à ton ciel enchanté,
Descende jusqu’à nous pour rattacher notre âme
À l’âme du pays qu’a fleuri ta beauté !

Charles LE GOFFIC (1863-1932)
Le Bois dormant, 1900

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://www.poesie-francaise.fr/charles-le-goffic/poeme-printemps-de-bretagne.php

UN JOUR, UN TEXTE # 1049

LUNDI 20 MARS

ÉCRIRE À BLANC (extrait)

jamais
tu ne pars
mais
tu mords chaque jour
un peu plus
la marge incertaine
du temps

jusqu’au vide
étincelant
de la nuit

qui parle
à mots enfin
découverts

Hélène CADOU (1922-2014)
L’Innominée, Jacques Brémond, 1983

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/h%C3%A9l%C3%A8ne-cadou-%C3%A0-contre-silence.html