Mois: avril 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1079

MERCREDI 19 AVRIL

ELVIRA DE ALVEAR

Il ne lui manqua rien, mais tout ce qu’elle avait
La quitta lentement. Nous l’avions vue armée
De grâce ; les matins et la force du jour
Lui montrèrent du haut de son balcon les beaux
Royaumes d’ici-bas, que les soirs effacèrent.
La faveur du destin, cette chaîne de causes
Qui se donne toujours et partout, lui donna
La fortune par quoi s’annulent les distances
Comme par le tapis volant des nuits arabes,
Et qui confond désir avec possession,
Et le don du poème, où la douleur réelle
Se transforme en musique, en rumeur, en symbole.
Elle avait la ferveur, elle avait dans les veines
La bataille d’Ituzaingó, pesants lauriers ;
Elle prenait plaisir à s’égarer au fil
Du temps errant, rivière autant que labyrinthe ;
Elle aimait les couchants et leurs lentes couleurs.
Toutes les choses la quittèrent, hormis une.
Toujours à ses côtés jusqu’au bout du voyage
Elle garda la généreuse courtoisie :
Par delà le délire, aux bords mêmes de l’ombre.
On aurait dit presque un ange. D’Elvira
Ce que je vis d’abord, jadis, c’est le sourire ;
Et son dernier adieu fut un sourire aussi.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
L’Autre, le même, (1964) in Œuvre poétique (1925-1965), Gallimard, 1970
Traduit de l’espagnol par Ibarra

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1078

MARDI 18 AVRIL

PIERRE PÉRIPHRASE

Parle,
Dis quelque chose, n’importe quoi.
Mais ne reste pas là comme une absence en acier.
Choisis ne serait-ce qu’un mot,
qui te liera plus étroitement
à l’indéfini.
Dis :
« en vain »,
« arbre »,
« nu ».
Dis :
« on verra »
« impondérable »,
« poids ».
Il y a tant de mots qui rêvent
d’une vie brève, sans liens, avec ta voix.

Parle.
Nous avons tant de mer devant nous.
Là où nous finissons
la mer commence.
Dis quelque chose.
Dis « vague », qui ne tient pas debout.
Dis « barque » qui coule.
quand trop chargée d’intentions.
Dis « instant »,
qui crie à l’aide car il se noie,
ne le sauve pas.
dis
« rien entendu ».

Parle.
Les mots se détestent les uns les autres,
ils se font concurrence :
quand l’un d’entre eux t’enferme,
un autre se libère.
Tire un mot hors de la nuit
au hasard.
Une nuit entière au hasard.
Ne dis pas « entière »,
dis « infime »,
qui te laisse fuir.
Infime
Sensation,
tristesse
entière
qui m’appartient.
Nuit entière.

Parle.
Dis « étoile », qui s’éteint.
Un mot ne réduit pas le silence.
Dis « pierre »,
mot incassable.
Comme ça, simplement
pour mettre un titre
à cette balade en bord de mer.

Kiki DIMOULA (née en 1931)
Le Peu du monde suivi de Je ne t’oublie Jamais, Gallimard, 2010
Traduit du grec par Michel Volkovitch

[Source : lecture personnelle]

 

UN JOUR, UN TEXTE # 1077

LUNDI 17 AVRIL

SILENCE BLANC

Et quand viendra le silence blanc
Où la notion même de communication
Jamais ne fut ni ne sera jamais
Tout ce que naguère tu haïssais
Tu en regretteras l’absence
Amèrement,

Non moins que de cela que tu chérissais, 

Dans la paix de l’illimitée désespérance
Dans celle du désintérêt infini.

André PIEYRE DE MANDIARGUES (1909-1991)
L’Âge de craie, Gallimard, 1961

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1076

DIMANCHE 16 AVRIL

À LA LISIÈRE DU TEMPS

Quand on marche le soir à la lisière du temps
il monte soudain une bouffée d’enfance
les cris d’hirondelles folles d’un préau d’école
ou le silence de la barque sur la rivière
à la tombée du jour quand le soleil rase l’eau qui moucheronne
ou bien la sonnette (deux fois) de l’épicerie-mercerie
où on achète après l’école les rouleaux de réglisse Zan
qui barbouillent de noir et font les ongles collants

On tend l’oreille le long du voile de la brume
Quelqu’un parle à voix basse
sans qu’on puisse reconnaître la voix
et sans comprendre les paroles
les mots chuchotés au loin à l’envers du silence

(Hôpital de la Pitié, 25 août 1983)

Claude ROY (1915-1997)
À la lisière du temps, Gallimard, 1984

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1075

SAMEDI 15 AVRIL

L’OMBRE SŒUR

Entre à la nuit sans rivages
Si tu n’es toi qu’en passant
L’oubli rendra ton visage
Au cœur d’où rien n’est absent

Ton silence né d’une ombre
Qui l’accroît de tout le ciel
Éclot l’amour où tu sombres
Aux bras d’un double éternel

Et t’annulant sous ses voiles
Pris à la nuit d’une fleur
Donne des yeux à l’étoile
Dont ton fantôme est le cœur

Joë BOUSQUET (1897-1950)
La Connaissance du soir, Éditions du Raisin, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1074

VENDREDI 14 AVRIL

JE ME TRANSFORME

Mon poème est une cabine
dans laquelle je me déshabille
un rideau épais me séparant du monde extérieur

Confrontée à mon corps flétri
j’envisage d’autres possibilités de vie
je trace des cercles dans le ciel
avec les éperviers
je vois le monde d’en haut

Puis je me transforme en désert
là où vie et mort se mélangent
et où un sable charitable
finira par me recouvrir

Anise KOLTZ (née en 1928)
Je renaîtrai, Arfuyen, 2011

[Texte découvert sur le site « Terre de femmes », voir le lien ci-dessous]
http://www.terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2012/05/anise-koltz-je-me-transforme.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1073

JEUDI 13 AVRIL

MADRIGAL AMER

Sur la mer de tes yeux sincères
Qu’abritent les doux cils arqués,
Mes rêves se sont embarqués
Comme d’aventureux corsaires.

Sur l’azur glauque de tes yeux
Où baignent des lueurs d’étoiles,
Mes rêves déployant leurs voiles
Ont cru fendre le bleu des cieux.

Et dans vos prunelles profondes,
Beaux yeux perfides où je lis,
Mes rêves sont ensevelis
Comme le noyé sous les ondes.

Léon VALADE (1841-1884)
À mi-côte, 1876

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/leon_valade/madrigal_amer.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1072

MERCREDI 12 AVRIL

LA MORT DES AMANTS

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1071

MARDI 11 AVRIL

VŒU

Je veux d’autres ombres d’or, d’autres palmiers,
d’autres vols d’oiseaux étrangers,
je veux des rues distinctes, dans la neige,
une boue différente lorsqu’il pleut ;
je veux l’ardente odeur d’autres bois ;
je veux un feu aux flammes singulières,
d’autres chansons, d’autres aspérités,
qui ne sauraient rien de mes tristesses.

Silvina OCAMPO (1903-1993)
Poèmes d’amour désespéré, José Corti, 1996
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com/livres/Ocampo-Poemes-damour-desespere/465988/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1070

LUNDI 10 AVRIL

LA FORET DÉVORAIT MON OMBRE

La forêt dévorait mon ombre,
Mon ombre, ma tache de sang
Mes ténèbres irréparables…
Toutes les feuilles riaient de moi,
Et j’avançais plus seul qu’un Roi.

Mes souvenirs étaient de sable
Mes espérances de bois mort.
Ô ma forêt, ô mon navire,
Je n’ai qu’une ombre et pas de corps !

Pas de corps qui soit véritable
Pas de pain qui mange la nuit
Et j’avançais, si misérable
Que les bêtes fuyaient sans bruit…

J’avais tué l’enfant de mon amour
Son cadavre encore chaud me remplissait les bras
À chaque pas il devenait plus lourd
Devenait une étoile qui tombe sans un cri.

Ne bercez pas mon enfant mort,
Mon bel enfant tué pour rire.
Il renaîtra dans une aurore
Ou dans le lit de mon délire.
Ses poings qui dorment dans mon sang
Ses poings dorment auprès des anges.
Dormez en paix, ô bonnes gens,
Mon crime passe en robe blanche.

René de OBALDIA (né en 1919)
Genousie (1960) in Sur le ventre des veuves, Grasset, 1996

[Texte découvert sur le site « Éloge de l’arbre », voir le lien ci-dessous]
http://eloge-de-l-arbre.over-blog.com/2016/09/la-foret-devorait-mon-ombre.html