Mois: mai 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1120

MARDI 30  MAI

ENTRE TES YEUX ET MOI

quand je plonge mes yeux dans les tiens
je vois l’aube profonde
je vois l’hier ancien
je vois ce que j’ignore
et je sens que passe l’univers
entre tes yeux et moi

ADONIS (né en 1930)
Mémoire du vent, Gallimard, 1991
Traduit de l’arabe par André Velter et Adonis

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2016/06/index.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1119

LUNDI 29 MAI

VARIATIONS SUR LE RIEN

Ce rien de sable qui s’écoule
Du sablier en silence et se pose,
Et, fugaces, les traces en l’incarnat,
En l’incarnat s’éteignant d’un nuage…

Puis si la main renverse la clepsydre,
Le mouvement recommencé du sable,
L’argentement tacite du nuage
Aux premières lividités de l’aube…

La main a retourné le sablier dans l’ombre
Et de sable, silencieusement, le rien
Qui s’écoule est la seule chose qu’on entende
Et, entendue, qui ne sombre dans le noir.

Giuseppe UNGARETTI (1888-1970)
Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Gallimard, 1981
Traduit de l’italien par Philippe Jaccottet

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1118

DIMANCHE 28 MAI

THRENE

Te survivre ne va pas de soi.
Je ne crois à aucune survie hors celle qui est la mienne pour aujourd’hui et qui reprend la peine au réveil.
Je ne crois à aucun commerce avec les morts hormis celui que j’entretiens avec ton empreinte en moi.
Je ne crois à aucune vie éternelle, nous ne nous retrouverons jamais nulle part, et c’est précisément ce défoncement du futur qu’aucun travail de deuil ne remblaiera en quoi consiste la tristesse, cette tristesse qui disparaîtra à son tour avec « moi ».
Il y a un mois mourait ma femme. Je ne peux dire tu mourais, d’un tu affolant, sans destinataire ; et je dis bien « mourait », non pas dépérissait ou lisait ou voyageait ou dormait ou riait, mais « mourait », comme si c’était un verbe, comme s’il y avait un sujet à ce verbe parmi d’autres.
Le livre sera non paginé – parce que chaque page, ou presque, pourrait être la première, ou la nième.
Tout recommence à chaque page ; tout finit à chaque page.

Michel DEGUY
Ouï dire, Gallimard, 1966

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1117

SAMEDI 27 MAI

LE GUIGNON

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du coeur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.

– Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l’oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;

Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
Les Fleurs du mal, 1857

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1116

VENDREDI 26 MAI

VIVRE ENCORE

Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.

Jules SUPERVIELLE (1884-1960)
Les Amis inconnus, Gallimard, 1934

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1115

JEUDI 25 MAI

DANS LE TEMPS DANS LA NUIT

Je te parlerai
Dans le temps dans la nuit je pourrai répondre à voix basse
Le seul moment que la vie m’a volé
Dans le temps dans la nuit je retrouverai ton visage
Et la forme de mon visage
Je te parlerai dans le temps je te parlerai dans la nuit
J’écarterai enfin l’affreuse douleur de mon silence
J’écarterai enfin les jours mortels
Je te parlerai hors du temps je te parlerai dans la nuit
J’effacerai les traces amères de l’attente
J’effacerai les traces amères de l’oubli
Dans mes deux mains ouvertes je prendrai ton visage
Ton seul visage d’un seul instant mortel
Je te parlerai hors du temps j’écarterai la nuit
Je reprendrai les mots absolus
Pour te les dire enfin avec ma voix pareille
À la lumière

Jacques PREVEL (1915-1951)
Poèmes, Flammarion, 1974

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Jacques-Prevel/81201#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1114

MERCREDI 24 MAI

V

J’ai couru d’abord; j’étais jeune;
Et puis je me suis assis:
Le jour était doux et les meules
Étaient tièdes, et ta lèvre aussi;

J’ai marché, j’étais grave,
Au pas léger de l’amour;
Qu’en dirai-je que tous ne savent?
J’ai marché le long du jour;

Et puis, au sortir de la sente,
Ce fut une ombre, soudain:
J’ai ri de ton épouvante;
Mais la nuit m’entoure et m’étreint.

Francis VIELÉ-GRIFFIN (1864-1937)
La Partenza, 1899

[Texte découvert sur le site « Un jour Un poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/jai-couru-dabord-jetais-jeune

UN JOUR, UN TEXTE # 1113

MARDI 23 MAI

SI LES MOTS NE SONT RIEN

Si les mots ne sont rien qu’un arbre de silence
Qui nous tient à jamais enfermés dans ses branches

Qui pourrait rassembler tant de vent et d’orage
Pour gonfler de rumeurs ce fragile feuillage

Où chaque cri humain en écorce se change

Michel MANOLL (1911-1984)
Thérèse ou la solitude dans la ville, Seghers, 1956

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1112

LUNDI 22 MAI

À MOURIR POUR MOURIR

À mourir pour mourir
Je choisis l’âge tendre
Et partir pour partir
Je ne veux pas attendre
Je ne veux pas attendre

J’aime mieux m’en aller
Du temps que je suis belle
Qu’on ne me voit jamais
Fanée sous ma dentelle
Fanée sous ma dentelle

Et ne venez pas me dire
Qu’il est trop tôt pour mourir
Avec vos aubes plus claires
Vous pouvez vous faire lanlaire

J’ai vu l’or et la pluie
Sur les forêts d’automne
Les jardins alanguis
La vague qui se cogne
La vague qui se cogne

Et je sais, sur mon cou
La main nue qui se pose
Et j’ai su, à genoux
La beauté d’une rose
La beauté d’une rose

Et tant mieux s’il y en a
Qui, les yeux pleins de lumière,
Ont préféré les combats
Pour aller se faire lanlaire

Au jardin du bon Dieu
Ça n’a plus d’importance
Qu’on s’y couche amoureux
Ou tombé pour la France
Ou tombé pour la France

Il est d’autres combats
Que le feu des mitrailles
On ne se blesse pas
Qu’à vos champs de bataille
Qu’à vos champs de bataille

Et ne comptez pas sur moi
S’il faut soulager mes frères
Et, pour mes frères, ça ira
J’ai fait ce que j’ai dû faire

Si c’est peu, si c’est rien
Qu’ils décident eux-mêmes
Je n’espère plus rien
Mais je m’en vais sereine
Mais je m’en vais sereine

Sur un long voilier noir
La mort pour équipage
Demain, c’est l’au revoir
Je quitte vos rivages
Je quitte vos rivages

Car mourir pour mourir
Je ne veux pas attendre
Et partir pour partir
J’ai choisi l’âge tendre.

BARBARA (1930-1997)
Chanson issue de l’album Barbara chante Barbara, Philips, 1964

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1111

DIMANCHE 21 MAI 2017

AVEC LA PRESQUE TOTALITÉ D’UN MONDE EN DÉLIRE (extrait)

I

Qui suis-je moi qui ai prémédité la grandeur et de me
tenir au centre du déluge. Deux hivers ont passé
dans cette solitude et la douleur n’a pas cessé de
battre dans mes tempes. J’ai fait le difficile apprentissage
de la mort et de la solitude, impuissant à tracer le cercle
des visions. Ni tétragrammaton, Adanoï, ni le dieu intérieur,
ni le mal, ni Satan ne pouvaient me secourir. Le pentagramme
était brisé. Entre le ciel et l’enfer, il n’y avait plus de limite,
et je suis tombé comme dans les rêves de la hauteur
vertigineuse du délire.

II

Je n’avais plus d’idéal, mâchefer et charbon. tourbillons
de fumée, excréments des jours. Je brûlais au hasard
tout mon passé dans l’âtre sordide de cette maison
où j’usais la vie. Le temps passait. J’apercevais quelquefois
un vol de corbeaux, et le vent hurlait sous le vieux toit branlant.
Je ne songeais plus à devenir poète, ni même à guérir d’un mal
atroce et sanglant. Je restais affaissé, les yeux vides et sans
pensée. J’étais mort et que m’importait d’avoir inscrit ma
révolte sur des blocs innombrables.

III

Je n’avais plus d’espoir, ni de raison, je blasphémais,
et le temps passait toujours avide de m’enfourner
dans son linceul. Je pressentais sa menace, et je hurlais
parfois le nom d’un homme qui l’avait défié.
Mais je me souvenais d’une clameur qui me
déchirait, et mes balbutiements me remplissaient de
honte. Plutôt me taire que l’imiter si mal. La peur
m’envahissait.

Jacques PREVEL (1915-1951)
Avec la presque totalité d’un monde délirant

[Texte découvert sur le site « Un jour Un poème », voir le le lien ci-dessous]
http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/trois-poemes-en-prose