Mois: juin 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1149

MERCREDI 28 JUIN

PATER NOSTER

Notre Père qui êtes au cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Jacques PRÉVERT (1900-1977)
Paroles, Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1148

MARDI 27 JUIN

RESTER LÀ

Rester là, tenir, dans l’ombre
de la cicatrice en l’air.

Rester là, tenir pour-personne-et-pour-rien.
Non-connu de quiconque,
pour toi
seul.

Avec tout ce qui en cela possède de l’espace,
et même sans la
parole.

Paul CELAN (1920-1970)
Renverse du souffle (1967), Seuil, 2003
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1147

LUNDI 26 JUIN

À LA PIERRE

Nous ne faisons que passer,
Tu nous apprends la patience,

D’être toujours le témoin
De l’univers à son aube,

D’être l’élan du Souffle même,
Soutien sans faille des vivants,

Toujours présence renouvelante
Entre laves et granits,

N’espérant ni fleur, ni feuille,
Ni fruit de la luxuriance,

Tu tiens le nœud des racines,
Contre tous les ouragans.

François CHENG (né en 1929)
La vraie gloire est ici, Gallimard, 2015

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1146

DIMANCHE 25 JUIN

Creusez le tunnel…
bas, plus bas,
jusqu’au tréfonds de la terre,
au tréfonds de l’aventure,
du péché,
au tréfonds des prophéties et des croyances,
du germe des espèces premières :
l’homme fuit sa cage
et voudrait le secours de l’oubli.

Nazîh ABOU AFACH (né en 1946)
Par hasard vivants, Alidades, 2010
Traduit de l’arabe (syrien) par Claude Krul

[Texte découvert sur le site des éditions Alidades, voir le lien ci-dessous]
http://alidades.librairie.pagespro-orange.fr/abou_afach.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1145

SAMEDI 24 JUIN

SOUS TON OMBRE

Sous ton ombre
je me dresse
fier soleil
et j’avance
délivré de ma torpeur
dans l’oubli des cicatrices
enfant nouveau entre tes bras
qui m’enserrent
comme des branches
et me bercent

Frédéric Jacques TEMPLE (né en 1921)
Phares, balises & feux brefs, suivi de Périples, Bruno Doucey, 2012

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1144

VENDREDI 23 JUIN

COURSE

On peut regarder de travers
Tous ceux qui passent sous l’averse
Les voix qui criaient à l’envers
Et les animaux en détresse
À peine relevés du ciel
Sous les têtes tranchées aux lames des rayons
Quand le soleil fond sur les larmes
Que les yeux perdent leur aplomb
Dans les yeux qu’ils regardent
La chute au fond de la raison
Le tonnerre des voix qui grondent
Sous la voûte éclatante où s’engouffre le monde
La terre était pleine de trous
Le ciel restait toujours limpide
Et les mains cherchaient dans le vide
L’horizon qui n’existe pas

Pierre REVERDY (1889-1960)
Plupart du Temps (Les Ardoises du toit – 1918), Gallimard, 1945

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1143

JEUDI 22 JUIN

Vient le désir de ne pas peser sur le jour
plus que le rayon de la lumière sur les livres, la table,
les outils de notre travail.
De vivre devant les choses avec un air d’absence
que donnent les grandes fatigues,
cet air de ne pas y être attaché qui les rend libres.
Amarres lâchées,
c’est alors que le monde paraît généreux, large.
Et la conscience s’allume, çà et là aux angles des meubles,
elle n’a que ce poids, rêvé, de la lumière.

Judith CHAVANNE (née en 1967)
La Douce aumône, Empreintes, 2001

[Texte découvert sur le site « le PRINTEMPS des POÈTES », voir le lien ci-dessous]
http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=poetheque/poetes_fiche.php&cle=641&nom=Judith%20Chavanne

UN JOUR, UN TEXTE # 1142

MERCREDI 21 JUIN

Tout n’est pas nostalgie de son corps
ni trouble de la peau solitaire
ni angoisse au cœur de la nuit déserte,
c’est aussi tout ce qui ne peut se dire
mais qui respire profondément en nous
pendant ces longues soirées de juin…

Alex SUSANNA (né en 1957)
Les Cernes du temps, Fédérop, 1999
Traduit du catalan par Jep Gouzy

[Texte découvert sur le site « le PRINTEMPS des POÈTES », voir le lien ci-dessous]
http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=poetheque/poetes_fiche.php&cle=820&nom=Alex%20Susanna

UN JOUR, UN TEXTE # 1141

MARDI 20 JUIN

SONNET

Quand l’avenir pour moi n’a pas une espérance,
Quand pour moi le passé n’a pas un souvenir,
Où puisse, dans son vol qu’elle a peine à finir,
Un instant se poser mon âme en défaillance ;

Quand un jour pur jamais n’a lui sur mon enfance,
Et qu’à vingt ans ont fui, pour ne plus revenir,
L’Amour aux ailes d’or, que je croyais tenir,
Et la Gloire emportant les hymnes de la France ;

Quand ma Pauvreté seule, au sortir du berceau,
M’a pour toujours marqué de son terrible sceau,
Qu’elle a brisé mes voeux, enchaîné ma jeunesse,

Pourquoi ne pas mourir ? de ce monde trompeur
Pourquoi ne pas sortir sans colère et sans peur,
Comme on laisse un ami qui tient mal sa promesse.

Charles-Augustin de SAINTE-BEUVE (1804-1869)
Livre d’amour, 1843

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_sainte_beuve/sonnet.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1140

LUNDI 19 JUIN

REMORDS

Ce sont des choses infimes : les
fenêtres qui battent au vent,
des suspensions de phrases dans
le souvenir d’un désir,
les cheveux dénoués
avec l’interrupteur qui
rétablit la lumière. Mais
c’est cela dont tu te souviens quand
il semble ne plus rien
avoir alentour de toi ; et la nuit,
qui pouvait t’envelopper
dans le linceul froid du silence
ultime, oublie que tu
existes. Alors, tu déroules
les images à l’intérieur de toi,
comme si tu pouvais encore vivre
chacune d’elles. Tu ne dors pas :
mais ce n’est que lorsque la lumière de l’aube
te rappellera qu’il fait jour,
et que tes paupières seront lourdes comme le
plomb, que tu pleureras
les heures blanches, le goût acide
du ressac, et l’amour que tu as perdu
dans l’hésitation d’une étreinte.

Nuno JÚDICE (né en 1949)
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]