Mois: juillet 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1181

DIMANCHE 30 JUILLET

LANGUE NATALE

Les contraires qui sont battement au cœur du monde, la
parole les porte à déchirure.
Dans la dislocation que plus rien ne guérit, la ferveur d’une
langue dévore son avenir.
Fouet d’une phrase sans équivoque.
Ici s’est tenue la lumière d’un arbre, là s’est dissoute la venue
d’un pas.
Dans le buisson des cris le dieu se creuse de mutisme.
Quelque flamme que tu portes – si peu cette eau qui s’évapore.
Fraîche amertume du sel dans les plis de lumière.

Loránd GÁSPÁR (né en 1925)
Approche de la parole, Gallimard, 1978

[Texte découvert sur le site « Esprits Nomades », voir le lien ci-dessous]
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/gaspar.html#3

UN JOUR, UN TEXTE # 1180

SAMEDI 29 JUILLET

PSAUME

J’ose t’invoquer dans cette Europe aveugle
éreintée par la chaleur et par la sécheresse
rongée par les déluges et les éboulements,
continent de cendre et de purins
dont Rien et Hypermarchés
sont les souverains incontestés.

J’ose t’invoquer, j’ose espérer, ô Poésie.

Sans être ni David ni Salomon
sans posséder ni Bethsabée ni la Sulamite
et sans connaître le langage
des éperviers ni celui des fourmis
je t’invoque, reviens
reviens comme un mai
lumineux-sauvage
et comme le premier rayon
souffle blanchissant
de l’aube.

Reviens, reviens.
Reviens: forêts, âmes, cathédrales.
Reviens: bleus jardins orientaux.
Reviens, reviens
Vierge, Vénus, Afrique.

Tu ne seras plus la même
tu migreras, tu changeras
et nous, nous ne te verrons pas
pas plus que Moïse n’a vu la Terre Promise.

Mais reviens, reviens, ô Poésie.
J’ose t’invoquer, j’ose espérer.
Assis sur la rive du torrent asséché j’attends
Et parmi les ruines je chante encore.

Giuseppe CONTE (né en 1945)
Texte publié dans l’anthologie Une salve d’avenir. L’espoir, Gallimard, 2004
Traduit de l’italien par Moussia Barnaud

[Texte découvert sur le site « le PRINTEMPS des POÈTES », voir le lien ci-dessous]
http://www.printempsdespoetes.com/index.php?url=passeurs/fiche.php&cle=16

 

UN JOUR, UN TEXTE # 1179

VENDREDI 28 JUILLET

POUR QU’AUCUNE LUMIÈRE NE NOUS AIME

Ils sont venus
avec des bannières agressives et des pistolets
ils ont descendu les étoiles et la lune
pour qu’aucune lumière ne nous reste
pour qu’aucune lumière ne nous aime

Lors nous avons enterré le soleil
Ce fut une éclipse infinie

Rose AÜSLANDER (1901-1988)
Texte publié dans la revue Fario (N°12), 2013
Traduit de l’allemand par François Mathieu

[Texte découvert sur le site « Recours au Poème », voir le lien ci-dessous]
http://www.recoursaupoeme.fr/rose-ausl%C3%A4nder/pour-qu%E2%80%99aucune-lumi%C3%A8re

Le texte en allemand :

DAMIT KEIN LICHT UNS LIEBE

Sie kamen
mit scharfen Fahnen und Pistolen
schossen alle Sterne und den Mond ab
damit kein Licht uns bliebe
damit kein Licht uns liebe

Da begruben wir die Sonne
Es war eine unendliche Sonnenfinsternis

UN JOUR, UN TEXTE # 1178

JEUDI 27 JUILLET

JE SUIS LE TRISTE OISEAU DE LA NUIT SOLITAIRE

Je suis le triste oiseau de la nuit solitaire,
Qui fuit sa même espèce et la clarté du jour,
De nouveau transformé par la rigueur d’Amour,
Pour annoncer l’augure au malheureux vulgaire.

J’apprends à ces rochers mon tourment ordinaire,
Ces rochers plus secrets où je fais mon séjour.
Quand j’achève ma plainte, Écho parle à son tour,
Tant que le jour survient qui soudain me fait taire.

Depuis que j’eus perdu mon soleil radieux,
Un voile obscur et noir me vint bander les yeux,
Me dérobant l’espoir qui maintenait ma vie.

J’étais jadis un aigle auprès de sa clarté,
Telle forme à l’instant du sort me fut ravie,
Je vivais de lumière, ore d’obscurité.

Siméon-Guillaume DE LA ROQUE (1551-1611)
Les Amours de Phyllis

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/simeon_guillaume_de_la_roque/je_suis_le_triste_oiseau_de_la_nuit_solitaire.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1177

MERCREDI 26 JUILLET

PROLOGUE

J’ai détourné mes yeux de l’homme et de la vie,
Et mon âme a rôdé sous l’herbe des tombeaux.
J’ai détrompé mon cœur de toute humaine envie,
Et je l’ai dispersé dans les bois par lambeaux.

J’ai voulu vivre sourd aux voix des multitudes,
Comme un aïeul couvert de silence et de nuit,
Et pareil aux sentiers qui vont aux solitudes,
Avoir des songes frais que nul désir ne suit.

Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves,
Et d’ici j’ai tenté d’impossibles efforts.
Les forêts ? Leur angoisse a traversé les grèves,
Et j’ai senti passer leurs souffles dans mon corps.

Le soupir qui s’amasse au bord des lèvres closes
A fait l’obsession du calme où j’aspirais ;
Comme un manoir hanté de visions moroses,
J’ai recélé l’effroi des rendez-vous secrets.

Et depuis, au milieu des douleurs et des fêtes,
Morts qui voulez parler, taciturnes vivants,
Bois solennels ! J’entends vos âmes inquiètes
Sans cesse autour de moi frissonner dans les vents.

Léon DIERX (1838-1912)
Les Lèvres closes, 1867

[Texte découvert sur le site « LE COIN des MOTS », voir le lien ci-dessous]
http://www.lecoindesmots.com/le-poeme_prologue_leon-dierx_1053.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1176

MARDI 25 JUILLET

AUBE

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq.

À la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur RIMBAUD (1854-1891)
Les Illuminations (1872-1875), 1895

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1175

LUNDI 24 JUILLET

À LA LIMITE DE LA LUMIÈRE ET DE L’OMBRE

À la limite de la lumière et de l’ombre
Je remue un trésor plus fuyant que le sable
Je cherche ma chanson parmi les bruits du monde
Je cherche mon amour au milieu des miracles

Un poème commence où la voix s’est brisée
Et je fais mon bonheur en dénouant tes mains
Quand nous nous rencontrons au bord d’une journée
Nouvelle, au bord de l’aube où le ciel nous rejoint

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928)
La Maison de verre, 1927

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/odilon_jean_perier/a_la_limite_de_la_lumiere_et_de_l_ombre.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1174

DIMANCHE 23 JUILLET

ENEZ AVAL

Il est des lieux
qui nous rencontrent
sans nous chercher

des lieux où voyageaient
ces bancs de lumière
parmi les eaux et les arbres
entre ta main et la mienne que tu pris
soudain
comme la flamme prend dans dans la branche
l’éclaircie prend dans le ciel

Il est des lieux
que les mots ont envie de garder

comme un prénom protège un enfant de la foule
un petit nom préserve un amour de l’oubli
et qui surgissent de ta mémoire
comme l’odeur de l’herbe
toujours
s’échappe de la pluie

Yvon LE MEN (né en 1953)
Quand la rivière se souvient de la source, Jean Picollec, 1988

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1173

SAMEDI 22 JUILLET

IL FAUT IMAGINER SISYPHE HEUREUX

Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop. J’imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l’appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l’homme : c’est la victoire du rocher, c’est le rocher luimême. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d’être reconnues. Ainsi, Œdipe obéit d’abord au destin sans le savoir. À partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c’est la main fraîche d’une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors :  » Malgré tant d’épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien.  » L’Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l’héroïsme moderne.

On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur. « Eh ! quoi, par des voies si étroites… ? » Mais il n’y a qu’un monde. Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L’erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l’absurde naisse du bonheur. « Je juge que tout est bien », dit Œdipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l’univers farouche et limité de l’homme. Elle enseigne que tout n’est pas, n’a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l’insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d’homme, qui doit être réglée entre les hommes.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.

L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Albert CAMUS (1913-1960)
Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1172

VENDREDI 21 JUILLET

PAPILLON

Qu’il est beau l’autre monde
en ta poussière peint.
À travers le noyau incendié de la terre,
à travers son écorce de pierre
tu fus tendu,
fil des adieux dans la mesure du temps qui coule.

Papillon de toutes créatures
bonne nuit !
Les poids de vie et de mort
s’enfoncent avec tes ailes
sur la rose qui se fane
à la lumière mûrissante du retour.

Qu’il est beau l’autre monde
en ta poussière peint.
Quel présage royal
dans le secret de l’air.

Nelly SACHS (1891-1970)
Éclipse d’étoile (1949), Verdier, 1999
Traduit de l’allemand par Mireille Gansel

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2016/07/24/nelly-sachs-papillon-schmetterling-1949/

Le texte en allemand :

SCHMETTERLING

Welch schönes Jenseits
ist in deinen Staub gemalt.
Durch den Flammenkern der Erde,
durch ihre steinerne Schale
wurdest du gereicht,
Abschiedswebe in der Vergänglichkeiten Maß.

Schmetterling
aller Wesen gute Nacht !
Die Gewichte von Leben und Tod
senken sich mit deinen Flügeln
auf die Rose nieder
die mit dem heimwärts reifenden Licht welkt.

Welch schönes Jenseits
ist in deinen Staub gemalt.
Welch Königszeichen
im Geheimnis der Luft.