Mois: août 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1212

MERCREDI 30 AOÛT

LE CŒUR HANTÉ

La plus grande tragédie de la vie
est le cœur hanté. Là où
préside un amour immense. Un amour
qui ne peut être résolu,
qui ne peut trouver la signification d’un baiser,
la paix d’une étreinte.

Toujours il y a un homme qui aime une femme
qui ne l’aime pas.

Les volets du cœur hanté claquent, le parquet
grince, des pleurs proviennent d’une chambre noire.

Richard BRAUTIGAN (1935-1984)
Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus, Le Castor Astral, 2006
Traduit de l’américain par Thierry Beauchamp et Romain Rabier

[Texte découvert sur le site « La Bouche à Oreilles », voir le lien ci-dessous]
https://laboucheaoreilles.wordpress.com/2017/08/

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UN JOUR, UN TEXTE # 1211

MARDI 29 AOÛT

RITUEL D’AMPLIFICATION DU MONDE (III)

Je commencerai par être
un souffle
d’année-lumière
contre le vertige
de la tentation
du malheur
une anthologie
des bouleversements
un retour
de nuit blanche
qui coule
dans les veines
une tendresse
démesurée
je commencerai par être
au milieu de la poussière

Zéno BIANU (né en 1950)
Le Désespoir n’existe pas, Gallimard, 2010

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1210

LUNDI 28 AOÛT

LES RÊVES MORTS

Je voudrais pour aimer avoir un cœur nouveau
Qui n’eût jamais connu les heures de détresse,
Un cœur qui n’eût battu qu’au spectacle du beau
Et qui fût vierge encor de toute autre tendresse ;

Mais je porte en moi-même un horrible tombeau,
Où gît un songe mort, loin de la multitude :
J’en ai scellé la porte et seul un noir corbeau
Du sépulcre maudit trouble la solitude !

Cet oiseau de malheur, c’est l’âpre souvenir,
C’est le regret des jours vécus dans la souffrance,
Qui ronge jusqu’aux os mes rêves d’avenir,
Beaux rêves glorieux, morts de désespérance.

Sans cesse l’aile sombre au fond de moi s’ébat,
Son grand vol tournoyant fait comme la rafale,
Qui siffle en accourant vers la fleur qu’elle abat
Et disperse les nids, dans sa course fatale.

Pourtant, d’un port lointain, si le vent, quelquefois,
M’apporte la chanson d’un ami sur la route,
À l’émoi de mon cœur je reconnais sa voix,
Car il cesse de battre, et tout mon être écoute.

Gaétane de MONTREUIL (1867-1951)
in Les Romantiques québécois (anthologie de Claude Beausoleil), Les Herbes Rouges, 1997

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/les-reves-morts

UN JOUR, UN TEXTE # 1209

DIMANCHE 27 AOÛT

L’ERRANT

Le sort est sombre et plus profond qu’une faille marine.
Sur quelque homme qu’il tombe
Au printemps, quand les fleurs éprises de lumière apparaissent,
Que l’avalanche glisse, que la neige découvre la face des rochers,
S’il lui faut quitter sa maison,
Nulle main ne le retiendra, douce comme un nuage, nulle entrave féminine,

Mais cet homme ira toujours
En dépit des gardiens, à travers les forêts,
Étranger pour les étrangers au-delà des mers jamais vides,
Demeures des poissons, l’eau qui suffoque,
Ou bien, seul comme un tarier sur la colline,
Près des ruisseaux troués de tourbillons,
L’oiseau hanteur des pierres, l’oiseau inquiet.

Là, sa tête s’abat sous la fatigue du soir
Et rêve du foyer,
Des signes à la fenêtre, de chaleureux accueil,
Du baiser de sa femme sous le drap ;
Mais en se réveillant il voit
Des vols d’oiseaux sans nom pour lui, des voix sortent des portes
D’hommes nouveaux qui font un autre amour.
Épargne-lui une capture ennemie,
Le bond du tigre surgissant au tournant ;
Protège sa maison,
Son inquiète maison où l’on compte les jours,
Préserve-la de la foudre,
De la lente ruine se répandant comme une tache ;
Faisant du chiffre vague un chiffre bien précis,
Apporte le bonheur, le jour de son retour,
Béni du sort, car le jour vient, l’aube s’incline.

Wystan Hugh AUDEN (1907-1973)
Poésies choisies (1968), Gallimard, 1976
Traduit de l’anglais par Jean Lambert

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1208

SAMEDI 26 AOÛT

DERNIÈRE LETTRE

Les écrits restent
Je t’aime
Je m’envole

À la poursuite de nos ombres
Adieu la minute précise
Où mon amour est plus fort que la mort
Et l’on saura combien mon éphémère
Je t’ai donné
Plus d’un dira de moi
J’ai plus aimé que lui
J’ai souffert comme lui
Et plus d’une dira
Je suis plus belle qu’elle

Pourquoi personne ne saura
Les écrits restent
Je m’efface

Moi qui n’étais qu’un homme
Et toi tu étais tout
Et c’est toi qui nous feras vivre dans la mémoire des hommes
Moi qui te parle comme un mort

Les écrits restent

Aussi j’écris j’écris
Je gagne sur l’immortalité en ce moment
Je dresse mon torse à la hauteur des amants célèbres
Parce que je t’aime comme on respire
Je t’aime comme on vit
Que ma vie est une vie d’homme
Et que j’ai joué mon sang

Les écrits restent

Je m’éloigne

Adieu
Le temps est merveilleux aujourd’hui
Tes yeux sont parfaitement bleus
On dirait de l’encre
J’écris tes yeux
Comme une heure tranquille celle de la poésie et de la vie
Il fait un temps de poème
Ta chair neige j’écris la neige
Parce que c’est beau et parce que c’est vrai

Jean MALRIEU (1921-1976)
Une Ferveur brûlée (anthologie), L’Arrière-Pays, 1995

[Texte découvert sur le site « Beauty will save the world », voir le lien ci-dessous]
https://schabrieres.wordpress.com/2013/08/11/jean-malrieu-derniere-lettre/

UN JOUR, UN TEXTE # 1207

VENDREDI 25 AOÛT

MÉLANCOLIE

« Les choses vont comme elles vont
De temps en temps la terre tremble
 »
Louis Aragon

Mélancolie. Pour la sonorité du coquelicot. Pour l’étoile de mer sur le rebord de la fenêtre. Pour le cri du coq à l’aube. Pour le sillage de l’avion dans le ciel de juillet.

Pour la valse de Chopin aérant la salle de musique. Et le sachet de camphre sous la chemise de laine. Pour l’alexandrin dans la chambre de cèdre. Pour l’averse de cinq heures et le chant grégorien. Pour le col de dentelle et pour la face-à-main d’ivoire. Pour l’abat-jour de soie, pour l’odeur des framboises et pour le pain levant dans l’escalier. Pour l’ennui des dimanches et pour la balançoire. Pour Le Dormeur du val. Pour le lilas, pour la lampe de chevet. Pour la rivière Rouge de mon village aux poissons transparents. Pour le joueur de guitare sur la place publique. Pour l’érable de Pâques et le cornet d’écorce. Pour la sieste et le lézard.

Les choses sont sonores dans la voix de poème.

Nos ombres se consument au fur et à mesure de l’avancée de nos pas. Nous refusons les fausses routes. Les pays incertains.

Nous ne reviendrons plus vers les écureuils fabuleux pendus aux branches des noisetiers. Le jour tremble. Volière. L’heure s’est assoupie. Nous sommes à l’abri des coups de midi noir.

Sommes de veille. Toutes voiles dehors.

Paul Chanel MALENFANT (né en 1950)
Traces de l’éphémère, Le Noroît, 2011

[Texte découvert sur le site « les VOIX de la POÉSIE », voir le lien ci-dessous]
https://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/melancolie

UN JOUR, UN TEXTE # 1206

JEUDI 24 AOÛT

LES MOTS

Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli.
Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole.
mais me tenir avec eux dans les marges du texte
fut désormais possible.
Possible également de montrer à tous
ce qui se cache dans la caverne du langage.
Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent
et geignent ! Orphelins qui dans le noir
cherchent une autre famille

Franck VENAILLE (né en 1936)
Requiem de guerre, Mercure de France, 2017

[Texte découvert sur le site « Poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2017/04/index.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1205

MERCREDI 23 AOÛT

QUE CHERCHENT LES REGARDS

(…)

Un jour je dormirai du sommeil dont j’ai peur
Pour ne plus m’éveiller
Je descendrai au fond de ces temps oubliés
Où les sirènes pleurent

Et les très longs voyages repliés dans ma tête
Seront chiffons de rêve
L’archange qui nous garde et sans nous ne s’élève
Sera l’ange de la fête

Puisse durer longtemps le phare du vaisseau
Qui nous porte sur terre
L’abri que se construisent les marins sous les flots
Me semble bien précaire

Allégés de leur poids ils sont bulles de verre
Portés par les anges
Un rêve qui les cogne claque comme une orange
Entre deux bras de mer.

Jean-Pierre DUPREY (1930-1959)
Un bruit de baiser ferme le monde (Poèmes inédits), Le Cherche Midi, 2001

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Duprey-Un-bruit-de-baiser-ferme-le-monde-Poemes-inedits/802476#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1204

MARDI 22 AOÛT

À TRAVERS

Je tourne la page du jour,
j’écris ce que me dicte
le mouvement de tes cils.

*

J’entre en toi,
véracité des ténèbres.
Je veux les évidences de l’obscur,
boire le vin noir :
prends mes yeux et crève-les.

*

Une goutte de nuit
sur la pointe de tes seins :
énigmes de l’œillet

*

En fermant les yeux
je les ouvre dans tes yeux.

*

Dans son lit grenat
toujours éveillée
et humide ta langue.

*

Il y a des fontaines
dans le jardin de tes artères.

*

Avec un asque de sang
je traverse ta pensée en blanc :
oubli me guide
vers l’envers de la vie.

Octavio PAZ (1914-1998)
D’un mot à l’autre – extraits de Salamandra (1958-1961), Gallimard, 1980
Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Masson

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1203

LUNDI  21 AOÛT

SONNET I

La barque funéraire est, parmi les étoiles,
longue comme le songe et glisse sans voilure,
et le regard du voyageur horizontal
s’étale, nénuphar, au fil de l’aventure.

Cette nuit, vais-je enfin tenter le jeu royal,
renverser dans mes bras le fleuve qui murmure,
et me dresser, dans ce contour d’un linceul pâle,
comme une tour qui croule aux bords des sépultures ?

L’opacité, déjà, où je passe frissonne,
et comme si son nom était encor Personne,
tout mon cadavre en moi tressaille sous ses liens.

Je sens me parcourir et me ressusciter,
de mon front magnétique à la proue de mes pieds,
un cri silencieux, comme une âme de chien.

Jean CASSOU (1897-1986)
33 sonnets composés au secret, Minuit, 1944

[Source : lecture personnelle]