Mois: septembre 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1243

SAMEDI 30 SEPTEMBRE 2017

LA MUTABILITÉ

Dans sa marche à travers le monde, le Destin
Compose avec les bruits de chute et d’agonie
Une mélancolique et subtile harmonie
Qui vibre jusqu’à nous comme un concert lointain.

C’est un éternel chant dont le sens n’est distinct
Que pour le cœur pensif et l’âme recueillie.
Le Vrai ne périt pas, mais sa forme vieillie
Se fond comme le givre au soleil du matin.

Elle s’abîme encor, pareille à la tour fière
Portant royalement la couronne de lierre
Sur son vieux front vainqueur des siècles et des vents,

Mais que demain, fera crouler sans violence
Une clameur subite au milieu du silence,
Ou l’inimaginable attouchement du Temps.

William WORDSWORTH (1770-1850)
Choix de poésies, 1928
Traduit de l’anglais par Émile Legouis

[Texte découvert sur le site de la BNF « Gallica », voir le lien ci-dessous]
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5447497x/f290.image

Et en version originale, ça donne ça :

MUTABILITY

From low to high doth dissolution climb,
And sink from high to low, along a scale
Of awful notes, whose concord shall not fail:
A musical but melancholy chime,

Which they can hear who meddle not with crime,
Nor avarice, nor over-anxious care.
Truth fails not; but her outward forms that bear
The longest date do melt like frosty rime,

That in the morning whitened hill and plain
And is no more; drop like the tower sublime
Of yesterday, which royally did wear

His crown of weeds, but could not even sustain
Some casual shout that broke the silent air,
Or the unimaginable touch of Time.

UN JOUR, UN TEXTE # 1242

VENDREDI 29 SEPTEMBRE 2017

LOIN DU SOUFFLE

M’étant heurté, sans l’avoir reconnu, à l’air, je sais
maintenant, descendre vers le jour.

Comme une voix, qui, sur ses lèvres même,
assécherait l’éclat.

Les tenailles de cette étendue,
perdue pour nous,
mais jusqu’ici.

J’accède à ce sol qui ne parvient pas à notre bouche, le
sol qu’étreint la rosée.

Ce que je foule ne se déploie pas, l’étendue grandit.

André DU BOUCHET (1924-2001)
Dans la chaleur vacante, Mercure de France, 1961

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1241

JEUDI 28 SEPTEMBRE 2017

SAISONS BROUILLÉES

Quand naissent les fleurs au chant des oiseaux
Ton étrange voix gravement résonne,
Et comme aux échos des forêts d’automne
Un pressentiment court jusqu’en mes os.

Quand l’or des moissons mûrit sous la flamme,
Ton lointain sourire à peine tracé
Me pénètre ainsi qu’un brouillard glacé.
L’hiver boréal envahit mon âme.

Quand saignent au soir les bois dépouillés,
L’odeur de ta main laisse dans la mienne
L’odeur des printemps d’une étoile ancienne,
Et je sombre au fond d’espoirs oubliés.

Es-tu donc un monde au rebours du nôtre
Changeant et mortel, où je vis aussi ?
Soumis à lui seul, insensible ici,
Si je meurs dans l’un, survivrai-je en l’autre ?

Je regarderai dans tes yeux ouverts
Quand viendront le froid, la neige et la pluie.
La perdrai-je encor, mon âme éblouie,
Dans tes yeux brûlants comme les déserts ?

Léon DIERX (1838-1912)
Les Amants, 1879

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/leon_dierx/saisons_brouillees.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1240

MERCREDI 27 SEPTEMBRE 2017

CENDRES DE SISYPHE

J’ai vu le soubresaut.
Dans ce bois de lames et de gants
tu as touché chaque chose comme
un cri.

Et tu as aimé ma bouche
comme on tranche
les veines du silence.

Si le vent te jette
entre les feuilles et la cendre
c’est toujours la même voix qui ne pardonne pas

la même loi
le même labyrinthe.

Armando Silva CARVALHO (1938-2017)
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Michel Chandeigne

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1239

MARDI 26 SEPTEMBRE 2017

ENCORE FRISSONNANT

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules SUPERVIELLE (1884-1960)
La Fable du monde, Gallimard, 1938

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1238

LUNDI 25 SEPTEMBRE 2017

AU SEUIL DE L’INVISIBLE

Au seuil de l’invisible
qu’a donc été ta vie ?
Dans le soleil couchant
un haut nuage en feu
porté par le vent froid,
qui lentement s’éteint
en plongeant dans la nuit.

Claude VIGÉE (né en 1921)
Le Passage du vivant, Parole et Silence, 2001

[Texte découvert sur le site « Babelio », voie le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/auteur/Claude-Vigee/64729/citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1237

DIMANCHE 24 SEPTEMBRE 2017

LA NUIT AUTOUR DE MOI…

La nuit autour de moi se fait plus obscure,
Les vents sauvages soufflent, plus froids,
Mais un charme tout-puissant me lie,
Et partir, partir, je ne le peux.

Les arbres géants abaissent
Leurs branches nues, pesantes de neige,
Et la tempête va grande erre
Et cependant je ne puis partir.

Nuages au delà, nuages au-dessus de moi,
Solitudes au delà, solitudes plus bas,
Mais nulle désolation ne peut m’émouvoir,
Je ne veux pas, je ne peux pas partir.

Emily Jane BRONTË (1818-1848)
Poèmes (1836-1846) in La Planche de vivre, Gallimard, 1981
Traduit de l’anglais par René Char et Tina Jolas, 1999

[Source : lecture personnelle]

 

UN JOUR, UN TEXTE # 1236

SAMEDI 23 SEPTEMBRE 2017

SEUL LE BAISER POUR MUSELIÈRE (extrait)

Pour avoir arraché
mes propres yeux
et les avoir lancés contre le soleil
j’ai connu d’étincelants aveuglements
et des voyances au plus clair
des lunes
absentes

James NOËL (né en 1978)
Poèmes à double tranchant, Farandole, 2005

[Texte découvert sur le site « vers les îles », voir le lien ci-dessous]
http://www.vers-les-iles.fr/livres/Haiti/Noel.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1235

VENDREDI 22 SEPTEMBRE 2017

PAYS

J’ai vu le soleil se lever
dans tant et tant de pays
je ne savais plus lequel
était le mien

le jour oscillait
lampe incertaine dans ma nuit
le rif le souk le môle
la vallée millénaire
bergers de l’Atlas
boutre coutre Seychelles

je l’ai vu se coucher
le jour passait comme une flèche
et chaque soir me frappait en plein coeur
comme le dernier

Gérald GODIN (1938-1994)
Libertés surveillées, Le Parti pris, 1975

[Texte découvert sur le site « Jardin des Muses », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierdelune.com/godin.htm

UN JOUR, UN TEXTE # 1234

JEUDI 21 SEPTEMBRE 2017

OS DE SEICHE (extrait)

J’aurais voulu me sentir épuré, essentiel,
comme les galets que tu roules,
mangés par le sel ;
éclat hors du temps, témoin
d’une volonté froide qui ne passe pas.
Je fus autre: homme attentif qui regarde
en lui-même, en autrui, l’effervescence
de la vie fugace – homme qui tarde
à l’acte, que nul, ensuite, ne détruit.
J’ai voulu chercher le mal
qui ronge le monde, la menue torsion
d’un levier qui bloque
le mécanisme universel ; et j’ai vu tous ensemble
les événements de la minute
comme prêts à se disjoindre dans une secousse.

Eugenio MONTALE (1916-1980)
Poèmes choisis, 1916-1980, Poésie/Gallimard, 1999
Traduit de l’italien par Patrice Dyerval Angelini

[Source : lecture personnelle]