Mois: septembre 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1233

MERCREDI 20 SEPTEMBRE 2017

NAVIRE NUIT

Navire nuit, le jour perce ta coque.
Tu sombreras derrière mes prunelles
et cet ébène, il faut le préserver
comme le bien de toute l’existence.

Sur quelle mer, navire, tu te glisses
lorsque le temps me fait ton passager ?
Les verrons-nous ces îles de nos songes ?
À quelle rive abordes-tu mon corps ?

Tous feux éteints, nous glissons vers le large.
Je ne suis plus cet homme que je fus.
Vais-je troquer mon écharpe d’étoiles
contre un bandeau qui fermera mes yeux ?

Robert SABATIER (1923-2012)
Les masques et le miroir, Albin Michel, 1998

[Texte découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/06/robert-sabatier-la-passion-de-la-po%C3%A9sie.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1232

MARDI 19 SEPTEMBRE 2017

SENTIR D’UN FEU BRÛLANT L’EXTRÊME VIOLENCE

Sentir d’un feu brûlant l’extrême violence
Sans qu’une mer de pleurs le puisse modérer,
Plus on souffre de mal pouvoir moins soupirer,
Et celer dans le coeur ce qui plus vous offense.

Mourir près d’un sujet, languir en son absence,
Tantôt rougir, pâlir, craindre et désespérer,
Et voir un autre amant votre bien désirer,
Et tirer devant vous faveur et récompense.

N’avoir point de repos ni le jour ni la nuit,
Servir qui vous méprise, et suivre qui vous fuit,
Aimer comme Narcisse une ombre errante et vaine,

D’un martel furieux endurer mille coups,
Mourez, tristes amants, le trépas est plus doux.
Car la mort est d’amour la plus légère peine.

Siméon-Guillaume DE LA ROQUE (1551-1611)
Diverses amours

[Texte découvert sur le site « Poésie française », voir le lien ci-dessous]
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/simeon_guillaume_de_la_roque/sentir_d_un_feu_brulant_l_extreme_violence.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1231

LUNDI 18 SEPTEMBRE 2017

TRISTESSE D’ÉTÉ

Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,
En l’or de tes cheveux chauffe un bain langoureux
Et, consumant l’encens sur ta joue ennemie,
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.

De ce blanc flamboiement l’immuable accalmie
T’a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux
« Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l’antique désert et les palmiers heureux ! »

Mais la chevelure est une rivière tiède,
Où noyer sans frissons l’âme qui nous obsède
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.

Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
Pour voir s’il sait donner au cœur que tu frappas
L’insensibilité de l’azur et des pierres.

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898)
Poésies, Éditions Deman, 1899

[Source : lecture personnelle]

 

UN JOUR, UN TEXTE # 1230

DIMANCHE 17 SEPTEMBRE 2017

TE SOUVIENS-TU DE CET ARC-EN-CIEL DE SEPTEMBRE ?

Te souviens-tu de cet arc-en-ciel de septembre
sous lequel nous avons voulu dormir ensemble
pour protéger la forme de notre lointain
entre la pluie et le soleil d’un matin
entre la flamme au vent et le vent de la cendre
entre la mémoire et l’oubli de se perdre ?
Te souviens-tu de la rosée aux cils de l’herbe
et de nos yeux brûlés par les astres éteints ?
Te souviens-tu que l’arc-en-ciel ne se possède
que de loin, et qu’il s’efface quand on l’atteint ?

Robert MALLET (1912-2002)
Quand le miroir s’étonne, Gallimard, 1974

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1229

SAMEDI 16 SEPTEMBRE 2017

LE REFUS DES IMAGES ÉVIDENTES

Il est des nuits qui sont faites de mes deux bras
Et un silence commun à toute violette
Il est sept lunes qui sont sept lignes sépia
Traçant sept nuits jusqu’à cette nuit jamais faites.

Il est des nuits que nous portons autour des hanches
Comme une ceinture de grands papillons,
Et une strie de sang dans notre obscure chair
Marquée par une épée au fourreau de comète.

Il est des nuits qui nous ont laissés en arrière
Entortillés dans notre désenchantement
Et puis des cygnes blancs qui ne sont les pareils
Que de la plus lointaine vague de leur chant.

Il est des nuits qui nous emmènent vers les fonds
Où le fantôme de nous-mêmes se rapproche ;
Et alors c’est toujours notre voix qui répond
Et c’est notre nom seul qui était sans reproche.

Il est des nuits qui sont des lis et sont des fauves
Et notre exactitude alors de rose vile
Réconcilie dans l’étendue glacée des sphères
Les étoiles que l’on regarde de profil.

Natália CORREIA (1923-1993)
Anthologie de la poésie portugaise contemporaine (1935-2000), Gallimard, 2003
Traduit du portugais par Patrick Quillier

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1228

VENDREDI 15 SEPTEMBRE 2017

PASSÉE

Je marche et la nuit tombe.
Je décide et la nuit tombe.
Non, je n’ai pas de chagrin.

J’ai été curieuse et studieuse.
Je sais un peu de tout. Rien qu’un peu.
Le nom des fleurs quand elles se fanent,
et quand les mots verdissent et quand nous avons froid.
La serrure des sentiments si simple à ouvrir
avec la moindre clé d’oubli.
Non, je n’ai pas de chagrin.

Passée par des journées de pluie
je me suis tendue derrière
ces barbelés liquides
patiente, inaperçue,
comme la douleur des arbres
quand l’ultime feuille les quitte
et comme la peur des courageux.
Non, je n’ai pas de chagrin.

Passée par des jardins, m’arrêtant aux fontaines
j’ai vu plein de petites statues sourire
à d’invisibles causes de joie.
Et des petits Amours vantards.
Leurs arcs bandés sont apparus
demi-lunes dans mes nuits mes rêveries.
J’ai fait bien des beaux rêves
et me suis vue oubliée.
Non, je n’ai pas de chagrin.

J’ai beaucoup marché parmi les sentiments,
les miens et ceux des autres,
et il restait toujours de la place entre eux
pour le passage du temps si large.
Passée par des bureaux de poste j’y suis repassée.
J’ai écrit, réécrit des lettres
et inlassable j’ai prié le dieu des réponses.
J’ai reçu des cartes brèves :
cordial adieu de Patras
et les salutations de la vieille Tour de Pise.
Non, je n’ai pas de chagrin de voir le jour vieillir.

J’ai beaucoup parlé. Aux gens,
aux lampadaires, aux photos.
Beaucoup aux chaînes aussi.
J’ai appris à lire les mains
et à perdre les mains.
Non, je n’ai pas de chagrin.

J’ai même voyagé.
Je suis allée par-ci, allée par-là…
Partout le monde prêt à vieillir.
J’ai perdu par-ci, perdu par-là.
Perdu à cause de mon attention
et de mon inattention.
Je suis allée aussi à la mer.
On me devait une étendue. Disons que je l’ai eue.
J’ai craint la solitude
j’ai imaginé des gens.
Je les ai vus tomber
de la main d’une poussière tranquille,
qui traversait un rayon de soleil
et d’autres du son d’une cloche minuscule.
J’ai retenti dans des carillons
de désert orthodoxe.
Non, je n’ai pas de chagrin.

J’ai même pris feu et me suis consumée.
J’ai même eu droit à l’expérience des lunes.
Leur disparition au-dessus des mers et des yeux,
obscure, m’a aiguisée.
Non, je n’ai pas de chagrin.

Autant que j’ai pu j’ai résisté au fleuve
quand il était plein d’eau,
j’ai vu de l’eau tant que c’était possible
dans les rivières à sec
et elles m’ont emportée.

Non, je n’ai pas de chagrin.
La nuit tombe à l’heure juste.

Kiki DIMOULA (née en 1931)
Le Peu du monde suivi de Je ne t’oublie Jamais, Gallimard, 2010
Traduit du grec par Michel Volkovitch

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1227

JEUDI 14 SEPTEMBRE 2017

NOUS SOMMES UN AUTRE SOLEIL (extrait)

Et quand tu écriras, ne regarde pas ce que tu écris, pense au soleil
qui brûle sans voir et lèche le Monde d’une eau
de saphir pour que l’être
soit et que nous dormions dans l’émerveillement
sans lequel il n’y a pas de planche de salut

Gonzalo ROJAS (1917-2011)
Nous sommes un autre soleil, Orphée/La Différence, 2013
Traduit de l’espagnol par Fabienne Bradu

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1226

MERCREDI 13 SEPTEMBRE 2017

DEMEURE LE VEILLEUR (extrait)

Simple miracle d’être là
avec le livre ouvert de ses mains vides
regard tourné
vers le dedans

la voix bleu nuit
qui porte en elle tout l’embrasement
de la brisure

l’écriture arrachée
à l’invisible

et tout ce qu’ensemence le silence

Gilles BAUDRY (né en 1948)
Demeure le veilleur, Ad Solem, 2013

[Texte découvert sur le site « Monde en poésie », voir le lien ci-dessous]
http://www.mondeenpoesie.net/2014/01/gilles-baudry-poesie-demeure-le-veilleur.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1225

MARDI 12 SEPTEMBRE 2017

JE NE PEUX VIVRE SANS T’AIMER

Moi j’attendais qu’on se déteste
Rien ne viendra plus à présent
De nos amours, ce qu’il en reste
Si peu de chair, tellement de sang

Tu n’es plus là, rien n’a changé
Le problème est le même tu sais
Je peux vivre sans toi, oui mais
Ce qui me tue, mon amour, c’est
Que je ne peux vivre sans t’aimer

Moi j’attendais qu’on se délite
Rien ne viendra plus, je le sens
Comme la vie a passé vite
Comme désormais tout semble lent

Tu n’es plus là, rien n’a changé
Le problème est le même tu sais
Je peux vivre sans toi, oui mais
Ce qui me tue, mon amour, c’est
Que je ne peux vivre sans t’aimer

Moi j’attendais l’heure de déluge
Le feu et les pluies diluviennes
Un torrent pour dernier refuge
Mais rien ne vient et ne m’entraîne

Tu n’es plus là, rien n’a changé
Le problème est le même tu sais
Je peux vivre sans toi, oui mais
Ce qui me tue, mon amour, c’est
Que je ne peux vivre sans t’aimer

Alex BEAUPAIN (né en 1974)
Chanson issu de la Bande Originale du film Les Bien-Aimés de Christophe Honoré

[Source : écoute personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1224

LUNDI 11 SEPTEMBRE 2017

L’ENFANCE

L’enfance
Qui peut nous dire quand ça finit
Qui peut nous dire quand ça commence
C’est rien avec de l’imprudence
C’est tout ce qui n’est pas écrit

L’enfance
Qui nous empêche de la vivre
De la revivre infiniment
De vivre à remonter le temps
De déchirer la fin du livre

L’enfance
Qui se dépose sur nos rides
Pour faire de nous de vieux enfants
Nous revoilà jeunes amants
Le cœur est plein la tête est vide
L’enfance l’enfance

L’enfance
C’est encore le droit de rêver
Et le droit de rêver encore
Mon père était un chercheur d’or
L’ennui c’est qu’il en a trouvé

L’enfance
Il est midi tous les quart d’heure
Il est jeudi tous les matins
Les adultes sont déserteurs
Tous les bourgeois sont des Indiens

L’enfance
L’enfance

Jacques BREL (1929-1978)
Chanson du film « Le Far West », 1973

[Source : écoute et visionnage personnels]

L’extrait du film où l’on peut entendre la chanson : http://www.ina.fr/video/I00003654