Mois: octobre 2017

UN JOUR, UN TEXTE # 1273

LUNDI 30 OCTOBRE 2017

L’ÉPHÉMÈRE

Il nous faut encore découvrir et supporter l’éphémère
De la jeunesse resplendissante et la fuite
Irrémédiable des délices, nos vallées adorées,
Nos vagues, et s’étonner. Jupiter miroite,
La nuit est humaine et tranquille. La lune
Pose sa lueur monastique sur les légendes des forêts.
On entend un appel, la vie. Et les voix mobiles
De l’oublié deviendront ma forêt, ma légende.

Frederic PROKOSCH (1908-1989)
Ulysse brûlé par le Soleil (1941), Orphée/La Différence, 2012
Traduit de l’anglais par Michel Bulteau

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1272

DIMANCHE 29 OCTOBRE 2017

IL PLEUT

À Éliane

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

Francis CARCO (1886-1958)
La Bohème et mon cœur, Albin Michel, 1986

[Texte (re-)découvert sur le site « La pierre et le sel », voir le lien ci-dessous]
http://www.pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/02/francis-carco-peintre-de-la-boh%C3%A8me.html

UN JOUR, UN TEXTE # 1271

SAMEDI 28 OCTOBRE 2017

RIEN NE COMMENCE NI S’ACHÈVE

Rien ne commence ni s’achève
Le temps est un enfant perdu
Il est tout à la fois le géant et le nain
Vagabond déroulant un rouleau de chemin
Et chacun trime en soi tout empêtré de rêves

Dans le labyrinthe des nues

Athlètes terrassés par le lasso des rides
Soldats frappés debout et morts les yeux ouverts
Dans vos cœurs à l’envers par la vie désertés

S’inscrivent les éphémérides
A l’encre noire du passé

A quoi sert de lorgner le ciel
La scène se déroule dans un théâtre vide
Et l’ange Gabriel dort au creux d’un missel
Impuissant et placide sur une image d’or

Ni le feu ni l’amour le pauvre amour des hommes
Ne peuvent émouvoir le cœur du magicien
Vous aurez beau frapper ne répondra personne

je le sais j’en reviens

Jean-Pierre ROSNAY (1926-2009)
Comme un bateau prend la mer, Gallimard, 1956

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1270

VENDREDI 27 OCTOBRE 2017

PRESTIANAX

Lorsque j’étais enfant
je n’ai jamais eu peur
que du noir sidéral

les yeux toujours ouverts
ignorant les ténèbres
j’ai grandi sans sommeil

à présent mes paupières
lourdes du plomb de l’âge
ont dompté mes terreurs

même le ciel la nuit
n’a plus sur moi d’emprise
j’en compte les étoiles

Adèle BLOCH (1987-2012)
La Teneur de mes songes, Créatures, 2014

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1269

JEUDI 26 OCTOBRE 2017

BOLERO

Quelle vanité d’imaginer
que je peux tout te donner, l’amour et le bonheur,
voyages, musique, jouets.
C’est vrai que c’est ainsi :
tout ce qui est à moi, je te le donne, c’est vrai,
mais tout ce qui est à moi ne te suffit pas
comme il ne me suffit pas que tu me donnes
tout ce qui est à toi.

C’est pourquoi, nous ne serons jamais
le couple parfait, la carte postale,
puisque nous sommes incapables d’accepter
que seulement en arithmétique
le deux résulte du un plus le un.

Par là un bout de papier
qui ne dit que :

Tu fus toujours mon miroir,
je veux dire que pour me voir je devais te regarder.

Et ce fragment :

La lente machine du désamour
les engrenages du reflux
les corps qui abandonnent les oreillers
les draps les baisers

et debout face au miroir ils s’interrogent
chacun soi-même
ils ne se regardent plus entre eux
ne sont plus nus pour l’autre
je ne t’aime plus,
mon amour.

Julio CORTÁZAR (1914-1984)
Crépuscule d’automne (1984), José Corti, 2010
Traduit de l’espagnol par Silvia Baron Supervielle

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1268

MERCREDI 25 OCTOBRE 2017

LABYRINTHE

Il n’y a pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait une fin. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends pas l’assaut
Du taureau qui est homme et dont, plurielle,
L’étrange forme est l’horreur du réseau
D’interminable pierre qui s’emmêle.
Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette
Bête au noir crépuscule qui te guette.

Jorge Luis BORGES (1899-1986)
in La Proximité de la mer (Une anthologie de 99 poèmes), Gallimard, 2010
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
http://www.babelio.com

UN JOUR, UN TEXTE # 1267

MARDI 24 OCTOBRE 2017

PREMIÈRE NUIT BLANCHE

J’écoute le silence ou la tempête et c’est la même
Lente explosion qui remonte depuis les racines de
Mes mains mes pierres depuis les doigts du temps
J’écoute ce battement de toi qui demeure au-delà
De tous ces cris offerts à l’épouvante qui demeure
Comme cette basse de viole sous le chant le hante
Et je me demande ce que nous aurions vécu quelle
Ivresse nous aurions portée dans nos bras quel feu
Quel verso de ce moulin qui me réduit à t’imaginer
Comme on mange son poing de rage et la tempête
Dans la bouche je me demande où tu m’attends où
Tu griffes les murs ces longs doigts qui tremblaient
Un peu la première fois que tu as posé ta main sur
Moi je ne savais plus le chaud et l’effroi quand nue
Sur mes cils nue sur mes paumes nue sur mon dos
Quand tu m’as donné nue ta peau la plus indécente
Et ce vent dans mes voiles tes seins alizés comme
Des champs comme la foi monte des chevilles des
Jambes ouvertes comme on se damne Oh madame
Je n’ai jamais rien cru d’aussi soleil et chahut dans
Mon sang mes lèvres Mais jusqu’où serions-nous
Allés

Alain DUAULT (né en 1948)
Où vont nos nuits perdues, Gallimard, 2002

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1266

LUNDI 23 OCTOBRE 2017

AU PLAISIR (extrait)

Le jour cesse de blondir
et le fertile égare
les feux de sa croissance
aimer tourne de l’aile
avant d’aller périr
au large du malfroid
sombrent vite ainsi
les plus tendres éclats

Gilbert LANGEVIN (1938-1995)
Au plaisir, Écrit des Forges, 1987

[Texte découvert sur le site « Babelio », voir le lien ci-dessous]
https://www.babelio.com/livres/Langevin-Au-plaisir/571323#citations

UN JOUR, UN TEXTE # 1265

DIMANCHE 22 OCTOBRE 2017

SOUFFLES DANS LA NUIT

Ici contre ma peau le souffle
de ta respiration endormie
Et de l’autre côté au-dehors
Le murmure du vent errant dans la nuit
Qui traîne des tréfonds l’effusion solitaire
Du tumulte muet des choses
Et parmi les souffles
Les ailes ouvertes plongeant à travers le temps
L’extension de l’embrassade
d’un heureux moi-même de musicale absence
Qui boit un profond fleuve d’amour et de mystère
Dont les deux branches sont
Deux haleines dissemblables

Tomás SEGOVIA (1927-2011)
Cahiers du nomade (Choix de poèmes 1946-1997), Gallimard, 2009
Traduit de l’espagnol par Jean-Luc Lacarrière

[Source : lecture personnelle]

UN JOUR, UN TEXTE # 1264

SAMEDI 21 OCTOBRE 2017

ÉLOGE FUNÈBRE DE MONSIEUR MARTINOTY

I

Te voici donc monsieur emporté sous nos yeux
Par l’armée des ombres en un éclair qui s’enflamme
Et passe avant de rendre à la nuit sa guenille
Te voici théâtre Ô théâtre de la mort
Avec ton cortège de figurants sourds et
Muets l’orchestre des oiseaux soudain s’est tu
L’acteur a oublié son texte le souffleur
Quitté sa cave il n’y aura pas de reprise
D’où vient-il
Le vent enfourné dans ta bouche comme un poing
Et ton corps livré aux chiens masqués des ténèbres
Maintenant
Te voici empire du silence

*

Ah j’ai vu une ombre qui portait sur sa bosse
Un homme comme un fagot de bois et le feu
A l’odeur du sang lorsqu’il déchire les arbres
Ne demandaient qu’à fleurir une fois encore

*

Faut-il qu’il m’en souvienne des temps heureux nous
Nous croyions immortels et comme persée armés
Du bouclier de la jeunesse nous pouvions
Trancher la tête de méduse en chantant un
Air d’opéra

*

C’était dans les îles là-bas où l’on regarde
Le ciel obscur dans un miroir comme une lettre
Cryptée pour en déchiffrer l’énigme appelle
Ton cela une vie et sur le sable la
Mer efface le dessin d’un rêve aussi
Tôt que tracé c’était dans l’envers du monde et
La lune sous le bras tu marchais au milieu
Des dieux en exil à pâques il n’y aura pas
De résurrection

(…)

Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés
Ombres ombres aimées que me voulez-vous
Je marche parmi les ruines et je cherche encore
Au ciel la lumière dans la nuit une poche
Vide
Pourtant

Jean RISTAT (né en 1943)
Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés, Gallimard, 2017

[Texte découvert sur le site « Poezibao », voir le lien ci-dessous]
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2017/10/anthologie-permanente-jean-ristat-%C3%B4-vous-qui-dormez-dans-les-%C3%A9toiles-encha%C3%AEn%C3%A9s.html